LIVRE QUATRIÈME
fixer dès le premier jour non plus que la forme du monde terrestre ? Et que pour amener à Thomme parfait qu'il sera un jour, Tanimal errant qu'elle était autrefois, notre espèce a dû se façonner lentement à son destin par Taction à la fois terrible et patiente des révolutions et des cataclysmes... Mais ce n'est point à cela qu'ils visent. Les fureurs de l'histoire commençante sont, pour eux, l'ordre éternel de l'histoire ; les temps anciens ne sont pas seulement Touverture de la destinée humaine, ils en sont l'image. Vouloir réagir contre ce qui reste en nous des fauves brutalités de notre enfance animale, c'est l'illusion d'un mysticisme qui ne sait point apprécier la place de l'homme ni sa vocation. Or, les forces qui brisaient les unes contre les autres les diverses humanités, sont les mêmes qui, h notre insu, bouleversent de tant de luttes l'humanité
contemporaine
Et ils refusent à l'homme le talent de jamais pouvoir assouplir sa vigueur et la diriger â son usage? De la soumettre, enfin, jusqu'à en faire l'instrument de sa volonté progressive? Ils célèbrent pompeusement la subordination des forces naturelles par l'électricité et la vapeur, et méconnaissent la subordination des forces historiques par l'intelligence et la conscience? Ils nient la coopération de l'homme à sa propre destinée; et ils abolissent l'idée divine comme despotique pour y substituer une pire tyrannie, non moins mystérieuse : celle de la fatalité? Ainsi, ils nous enferment dans l'invincible influencQ
des circonsLances et des milieux, ne laissant à notre inutile vertu V espérance d'aucune issue.
Un concours de lois éternelles, — auxquelles il ne manque qu'une forme plastique pour être des dieux, — conduit, comme un vil troupeau, la foule humaine vers une fin indifférente et inexplicable.
Mais, si tout est réglé pour notre servitude, d*où viennent ces appels de nos espérances vers une postérité meilleure et plus heureuse, et les courages de notre activité à modifier sans cesse, en vue d'une autre fortune, les conditions de notre vie présente?
Gomment et pourquoi ces lois impersonnelles, in-i conscientes, inintelligentes, auraient-elles mis dans nos cœurs la torture d'une éternelle illusion qui, toujours, projette l'âme en dehors de son état actuel vers des idées et des conceptions que la connaissance de la nature est incapable de lui fournir? Elles n'ont donné à l'animal aucun désir qui dépasse la destinée immobile à laquelle il est condamné ; pourquoi ce cruel privilège aurait-il été donné à l'homme de s'évertuer sans cesse à sa destinée, quand il lui est refusé d'y rien changer réellement? Rendez-nous compte de cet orgueil, de cette folie qui prétend faire de notre histoire notre propre psychomachie, l'incarnation de la justice? Mais non! Il n'est pas vrai que les siècles écoulés contiennent toute l'histoire, et que celle-ci, en se développant, n'acquière point un peu de l'intelligence et de la vertu de l'homme; un jour, elle sera toute humaine ; c'est-à-dire conforme et pareille à l'homme, — son lent créateur progressif et infatigable.