‹ Le fédéralismeChapitre 16 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Ce livre est bien réellement pensé en commun ; il est écrit en commun; non, à vrai dire, par un sténographe qui reproduit exactement jusqu'aux moin* dres mots, jusqu'à la moindre syllabe, mai» par quelqu'un qui se souvient et dont la mémoire, si fidèle qu'elle soit, rafraîchie d'ailleurs par le secours des divers interlocuteurs, a peut-être, à son insu, teinté leurs discours de sa couleur personnelle.

Je leur redemande ici, publiquement, un pardon qu'ils m'ont déjà accordé ; je suppose que le lecteur ayant moins de droit à la sévérité se montrera, au moins, aussi indulgent qu'eux-mêmes.

— L'hiver, nous nous étions réunis à la ville, le soir, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Mais dès que la grâce d'avril ramena le soleil et le printemps, il nous sembla très-pénible de causer renfermés dans une pièce, à la lueur de la lampe. Nous résolûmes donc, un beau jour, de choisir le dimanche pour nos causeries, et il fut décidé que, dorénavant, on partirait le matin pour aller dans la campagne, au hasard, en devisant de nos propos accoutumés. Si je n'aVais peur de lui faire honte, je nommerais bien celui de nous qui s'opposa à ce projet, prétextant que quelques-uns ne manqueraient point de se laisser distraire par la contemplation de toutes les choses épanouies. Mais il fut obligé de céder à l'avis de la majorité qui, par-dessus le marché, le traita de grincheux et de pédant.

« — Vous avez donc une bien grande peur de la nature? lui demanda l'un de nous.

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« — Une très-grande peur, en vérité, mon ami, répondit-il; c'est une insupportable séductrice : elle ne nous laisse pas libres possesseurs de nous-mêmes; elle^nous tire en dehors par un charme infini qui nous absorbe tout entiers en elle ; nos idées, nos sentiments , nos facultés s'y évaporent insensiblement et s'y fondent en une voluptueuse et indéfinissable rêverie, qui est vraiment l'évanouissement de l'âme. Par les mille fissures qui ont servi d^issues à la fuite de la vie humaine, la vie végétative, doucement, s'insinue, pénètre et s'établit en nous. Cette harmonie, qui se fait ainsi entre la nature et l'homme par l'échange de leurs facultés essentielles, est dangereuse aux esprits mystiques qui y goûtent, comme les bouddhistes dans l'espérance du Nirvana, l'horreur du mystère et l'ineffable attraction du vertige. — Evitons ces anéantissements, je vous prie. Restons ici : ces quatre murs, tapissés de livres où est contenue l'excellence de l'âme humaine, offrent à notre conscience et à notre intelligence un spectacle autrement instructif que la contemplation poétique de la nature, et des jouissances, pour le moins, aussi grandes. D'ailleurs, les amis du pittoresque n*ontrils pas de quoi se satisfaire ici? — Voici la rue : il me paraît que ces vieilles maisons grises n'ont point trop mauvaise apparence dans cette belle lumière méridionale. Si j'étais peintre, je voudrais faire cet angle de rue avec la fontaine, et cette femme toute illuminée qui marche droite, la cruche sur la hanche ; et cet enfant qui joue à cette porte avec ce

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gros chien; et jusqu'à cette marchande d'oranges qui sort de Tofnbre, là-bas, et qui pousse au soleil sa charrette éclatante qui resplendit comme du cuivre. Les toits tuyautés de tuiles, en plein rayonnement, et les ombres puissantes qui, alternées de lumière, sculptent et cisèlent si hardiment les pignons et les arêtes des maisons, tout cela ne vaut-il pas un buisson d'aubépine? — Vous voulez du ciel? Levez les yeux : en voilà un beau carré bleu. Il éveille aussi bien la magnifique idée d'infini que si nous le voyions épanoui et incliné sur une immense campagne ; (car la profondeur suscite, aussi bien que l'étendue, la sensation de Tinfini). Que manque-t-il donc ici pour plaire à nos poôtes? Le chant des oiseaux? le murmure des feuillages? que sais-je encore? Est-ce que tous ces bruits-là sont comparables au bruit du menuisier qui ajuste des planches; du forgeron rouge qui bat le fer lourdement ; de la boutique doiit la sonnette tinte ; de la mère qui caresse de paroles souriantes son enfant qu'elle berce et qui pleure; des jeunes femmes qui babillent en tricotant au milieu des gamins qui jouent, crient et se bousculent; des rires hardis des filles qui se saluent de loin et attaquent vivement, de leur gaîté provoquante, les jeunes hommes qui reviennent des champs, besace aux côtés et outils sur le dos; du chariot qui cahote au milieu de Ja poussière, enveloppé des coups de fouet et des jurons du charretier; des vieux qui bavardent et radotent, assis sur des chaises ou des bancs^ au soleil, et des femmes qui, en poussant des

arril rentrent sur leurs ânes chargés d'herbes et de feuillages? — Restons ici, encore un coup. Les distractions ne manqueront point encore assez à tel d'entre nous dont l'impressionnable imagination, excitée au moindre incident, dépasse tout à coup la controverse actuelle par les élans d'une inspiration singulière, excessive, mais qui n'est point toujours aussi chimérique qu'il le semble. Que deviendrionsnous, grand Dieu! si nous le placions au milieu d'un paysage qui l'exajte encore I La folie de son enthousiasme nous serait contagieuse, comme ces souffles prophétiques qui, par la bouche d'un voyant, se communiquaient aux foules magnétisées. Il nous précipiterait devant lui vers d'incommensurables visions qui nous attireraient, par des vertiges successifs, dans une extase irrémédiable où nous nous absorberions enfin. »

, Celui auquel s'adressait cette allusion ne la laissa point passer sans la relever.

« — C'en est fait! s'écria-t-il ; voilà la nature jugée! voilà l'homme affranchi des illusions de cette grande bêteriel comme dit Rabelais. Pauvres rêveurs et contemplatifs que nous sommes, qui aimions les cieux, les montagnes, les arbres, les fleurs et les eaux, généralement tout et chaque chose en particulier ! que nous reste-t-il à faire, sinon à chercher un endroit décent pour y mourir de honte^de désespoir et de stupidité? Voilà qui est décidé : le spectacle des choses est oisif pour les vertus de l'homme ! Les sensations qu'il éveille sont autant de péchés qui

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