‹ Le fédéralismeChapitre 17 sur 160 · LIVRE PREMIER V · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER V

nous tentent pour nous perdre! J'admire, en vérité, cette science athée et impati-ente qui, avec le même langage et la même présomption que la pire des re • ligions, le catholicisme, se propose de détruire dans rhomme la conscience poétique de cette solidarité par laquelle il se sent uni à tout Tunivers... Oh ! que j'en ai assez de ces intolérances dogmatiques et pédantesques qui, sous prétexte d'utilité matérielle et immédiate, interdisent au sentiment et à l'imagination toutes ces belles témérités et ces fécondes rêveries qui sont, dans l'humanité moderne, les désirs, les appels, les pressentiments d'une humanité supérieure qu'elle contient et qui cherche à se dégager d'elle I Accuser de mysticisme les esprits dont la mobile inquiétude ne souffre point d'être enfermée dans l'étroite rigidité des formules, est la pire des intolérances. C'est par un crime pareil que les Eglises, contre lesquelles nous nous révoltons aujourd'hui, ont mérité la colère de l'homme qui ne les détruira pas, apparemment, pour y substituer un dogmatisme aussi despotique et aussi borné. La vérité universelle ne nous est connue à aucun de nous; et j'ajoute que jamais aucun système ne sera capable de la contenir. Le sentiment et l'imagination, qui sont des facultés humaines tout comme la raison, devineront toujours un au-delà h toutes les doctrines que vous leur proposerez. Leur infatigable mission est d'empêcher l'homme de reposer paresseusement dans les dogmes et dans les théories. C'est par elles, par leurs excitations et leurs séduc-

lions qull est sans cesse attiré hors du connu par les mystères attrayants de Tinconnu. Tant pis pour les hommes incomplets, en qui une longue désuétude a atrophié ces deux ailes de Tintelligence I Chacun de nous a en lui un poète plus ou moins développé : celui qui est parvenu à détruire ce poëte est un être infirme et monstrueux ; et cela fait horreur, vraiment, de Tentendre proposer en modèle cette infirmité dont il est déshonoré.

a — r Tout cela, s'écria l'un de nous, ne prouve rien contre la méthode de la science.

« -^ Qui a parlé de la méthode ? répliqua Lhoras, — car c'était lui qui s'était laissé aller à cette belle indignation. — jL*a méthode, que je sache, n'est point un système, le vôtre plus que le mien. Elle n'est qu'un procédé d'investigation. Sa tâche est d'observer et de fournir des matériaux aux constructions de la raison philosophique ou de Timagination esthétique. Et ce serait un singulier moyen de connaître l'être que nous sommes, que d'en éliminer tout d'abord celles des forces et des facultés par lesquelles nous nous manifestons. C'est cependant ce que font, au nom de la méthode, tant de philosophes transcendentalistes, de dialecticiens prestigieux, de braves et graves savants, qui se font un homme de convention, restreint, mutilé, aride, à leur image. Tous ces honnêtes gens — qui ont le tort de demander, qui à la métaphysique, qui à la logique, qui à la physique, qui à la chimie, la connaissance de l'homme, laquelle ne peut être acquise que par la science qui l'em-

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brasse tout entier, depuis son origine jusqu'à ses développements actuels, je veux dire l'histoire, — tous ces honnêtes gens éprouvent je ne sais quelle jalousie naïve et instinctive contre les facultés dont ils sont dépourvus. Existe-t-il un seul livre de science où Tauteur, dans sa préface, dans ses notes, dans son avertissement, dans le cours de l'ouvrage, dans la dédicace, dans la post-face, quelque part enfin, n'importe où, ne se croie obligé d'exprimer pour la poésie, la littérature et les arts, son mépris amer, superbe, dédaigneux ou triomphant? Les plus profonds prophétisent magnifiquement, pour se consoler, que voici l'homme arrivé enfin à son âge viril : il va répudier tous les rêves, toutes les chimères, toutes les ffd)les dont son enfance a été corrompue. Et, par ces grandes déclamations faites d'un style pompeux, — par où ces pauvres écrivains cherchent subrepticement, eux aussi, à faire de l'art et de la poésie, — ils ne font qu'étaler avec une grande solennité l'ignorance du sujet dont ils parlent, et, partant, une sorte d'insincérité tout à fait blâmable et une désolante incapacité d'étudier l'homme loyalement et impartialement. Que de choses n'y aurait-il pas à dire là-dessus? Je les remettrai à une autre fois, n'est-ce pas? Ce serait bien étonnant que la suite de notre discussion ne me permît pas d'y revenir un jour. Je n'ajouterai donc que deux mots à l'adresse de notre raide, rude, dur et sec ami. « — Je vous le permets, répondit en riant celui qu'il interpellait; mais maintepe^-vous dans la question.

<£ — Eh! j'y suis, répliqua Lhoras : — Je veux, appuyer de quelques considérations notre désir de discuter en plein milieu du printemps, et montrer à notre brave ami qu'il y a peut-être dans ce projet plus de philosophie qu'il ne le suppose.

« — Ohl ohl ceci est curieux; et je serai bien aise de Tentendre.

« — Eh bien ! écoutez-le : — L'homme n'est pas un être immuable comme les animaux : c'est, au contraire, par sa mobilité éternelle qu'il se distingue d'eux, et par sa diversité d'avec lui-môme. Car, si chaque homme possède virtuellement toutes les facultés humaines, il n'en est pas moins vrai que le développement inégal de ces facultés produit entre les hommes de sensibles différences. Cette variété de caractères, de tempéraments, qui ne détcuit pas l'idée unitaire de l'espèce, est même ce qui induit certains savants et certains philosophes à vouloir

voir le type de Tespèce en eux-mêmes et dans l«s

individus qui leur ressemblent. Un homme dont le développement n'est point pareil au leur, leur semble un être anormal qui ne donne pas aussi bien qu'eux l'idée de l'espèce. Eh bien! cette différence, qui existe d'homme à homme," et qui tient à mille causes que la science véritable a mission d'étudier impartialement, existe, aussi profonde, entre groupes d'hommes. Il est bien évident que l'homme du Midi n'est point l'homme du Nord ; ils forment deux variétés bien tranchées; et les hommes du Nord, par exemple, ne nous considèrent pas, nous autres

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