PREMIER LIVRE
Lhoras, qui connaissait parfaitement le pays, quoique Dauphinois, fut chargé par tous, à l'unanimité, de nous indiquer un endroit convenable à notre concile, et de nous y conduire : c'était un jeune homme d'une trentaine d'année, svelte et brun, ardent et impatient, en art comme en politique, et dont l'esprit agile se plaisait parfois à s'aventurer dans des entreprises intellectuelles un peu téméraires. Il accepta volontiers le rôle de guide et prit la tête de la colonne, escorté de l'Avignonnais Nabrigas, le plus forcené de tous les fédéralistes du Midi : un homme à explosion et qui pouvait avoir cinq à six ans de plus que lui ; et du jeune Aubrespy, nouvellement arrivé de Toulouse, plein d'enthousiasme et de naïveté, de confiance et de ferveur, et attiré autant par l'énergie à la fois farouche et pensive de Nabrigas que par la verve expansive et poétique de Lhoras.
Derrière eux, Sajols discutait posément, esprit tempéré et déjà presque apaisé, avec Massane,Montpelliérain comme lui, dont les passions politiques avaient contracté, dans l'étude familière de la philosophie et de l'histoire, une gravité un peu hautaine, une dignité un peu triste qui les contenaient sans les étouffer. Us écoutaient en souriant les étonnements et les colères du replet petit Favet qui, gesticulant en marchant et s'arrêtant pour mieux gesticuler, protestait de toutes ses forces contre l'abus des grands mots et la pédanterie de la science. Ils étaient suivis de près par deux amis inséparables qui cheminaient mélancoliquement côte à côte ; il
n'y avait qu'à voir le visage mystique, quasi illuminé, que poétisait encore une longue barbe noire taillée à la Christ, de l'un, et la grande, pâle figure douloureuse et fatale, l'air chagrin et amer de l'autre, pour deviner que de sérieuses angoisses, à peu près les mêmes, les avaient unis dans une sympathie mutuelle : l'égale torture d'une pensée inquiète et insatiable, toute vouée aux séductions des problèmes religieux, et d'une longue vie consacrée presque inutilement à un idéal d'égalité sociale, si lent à réaliser, avait comme apparenté l'une à l'autre les deux âmes vraiment fraternelles de Coullondre et de Doulouzargues;, le premier était de d'Aigues-Mortes, et le second de Béziers.
Un roulement retentissant de paroles sonores et pressées annonçait ensuite Roquerols, le Lyonnais, et Cambacède, Auvergnat de Clermont : irréconciliables amis, toujours empressés à se chercher pour discuter ; celui-là, fougueux, violent, supportant impatiemment la contradiction; celui-ci, agressif, disputeur, opiniâtre ; tous deux, d'ailleurs, moins préoccupés des idées que des moyens les plus prompts à les réaliser.
A côté d'eux marchait seul, mais les irritant d'un mot ironique ou amer, Malbosc, le misanthrope, le pessimiste Malbosc, qui ne croit pas que les hommes soient jamais assez bons pour mériter le rêve de bonheur qu'il daigne faire pour 'eux. La marche était fermée par Cavayrac et de Valaure : Cavayrac, figure à la fois ouverte et ferme, protestant descendant d'une