LIVRE PREMlEft
mer dans cette faible ligne grise, tout là-bas, il faut y mettre bien de la bonne volonté ; et cela ne peut être bon qu'à fatiguer les yeux et à donner la migraine. »
Et, comme nous le rejoignions :
« — A la bonne heure I Voilà ce qui me plaît ! » dit-il en nous montrant, à gauche du petit chemin qui descend, un groupe de vignerons qui piochaient leurs vignes. « — Voilà ce que j'aime I Voyez ces bras nus, solides comme Toutil qu'ils soulèvent et brunsj comme la terre qu'ils entament; et ces dos courbés laborieusement et avec sécurité au-dessus de ces robustes jambes, qui semblent aussi vigoureusement plantées dans le sol que les ceps soignés de soins maternels. Ces hommes manquent-ils donc de pittoresque, avec leurs guêtres de cuir marron, leurs pantalons bleus, leurs larges ceintures rouges et leurs chemises de couleur? Et puis, n'est-ce pas pour vous, pour moi, pour tous, qu'ils travaillent du matin au soir? n'est-ce pas à eux que nous devons les bons vins et la bonne eau-de-vie, la -richesse enfin de notre beau département?... Et ce spectacle ne parlerait pas plus à votre cœur d'honime que ces brouillards, ces fumées, ces... »
« — Tout beau! tout beau, mon amil » intervint le sage Sajols, « un peu de calme, je vous prie, respectez nos enthousiasmes comme nous respectons les vôtres, et ne méprisez pas si haut des appréciations et des goûts que vous ne pouvez comprendre. »
« — Roquerols, soyez heureux : voilà du réa*
lisme ! lui cria Aubrespy à la vue d'un jeune âne qui barrait le chemin et taillait consciencieusemeat les grenadiers et les aubépines de la haie à notre droite.
« — Voyez donc I est-il gracieux avec sa croupe tonsurée comme le crâne pelé d'un capucin ! Et sa queue faisant Toffice de martinet sur ses maigres cuisses poilues; et ses interminables oreilles, allant sans cesse en tous sens, comme si elles étaient mal cousues à sa tête. Oh! le charmant animal! le délicieux »
Mais le petit âne, évidemment blessé de ce portrait, dressa ses oreilles en avant et se mit à braire effroyablement, en envoyant de furieuses ruades à son contempteur... qui battit eu retraite, à la grande hilarité générale, et qui, une fois hors d'atteinte, allait recommencer à invectiver sa victime, lorsque Roquerols saisit cette occasion pour essayer de reprendre sa revanche.
« -— Ha! ha! Aubrespy! Ce charmant petit animal n'a pas l'air de vous craindre beaucoup, il me semble, et sans la corde!.. Voilà qui vous apprendra à médire de ce qui a droit à votre admiration et à votre respect même. »
A ces mots, les lèvres les plus graves sonnèrent d'un rire inextinguible.
« — Eh bien! qu'ai-je donc dit de si exorbitant? Je le maintiens : l'âne a droit à notre respect et à notre admiration. Où trouverez-vous un animal aussi sobre, aussi résigné, aussi laborieux, aussi infatigable, aussi