LIVRE PREMIER
« — Aussi docile, allez-vous dire ? »
Et le rire redoubla.
« — Mon Dieu! il est un peu têtu, beaucoup même, quelquefois, j'en conviens; mais pourquoi faire un crime à une pauvre bête, maltraitée par tous et toujours, de ce qu'on estime une vertu chez tant d'individus? Pour moi, je souhaiterais fort que certains hommes politiques (de nos amis, j'entends), fussent un peu plutôt ânes rétifs que moutons et lièvres qu'ils osent se montrer. »
« — En cela, nous vous approuvons tous, » nous écriâmes-nous à l'unisson.
« — Cette réflexion est notre traité de paix , » ajouta Cavayrac. « Allez, et ne péchez plus! »
L'âne était oublié et les groupes reformés, lorsque Massane, interpellant le jeune Toulousain :
« — Qu'en dites-vous, Aubrespy, notre bon vieux Montpellier n'a-t-il pas un aspect encore assez réjouissant d'ici, et à cette distance?
D'abord, les premiers toits fauves et roux, irrégulièrement imbriqués les uns sur les autres, et à l'aise ; après, le grouillement indécis et embrumé du centre de la Ville qu'affirment, à droite, le hardi clocher de Sainte-Anne, doré par les lumières, bleui par la distance ; et à gauche, s'appuyant d'un côté sur l'aqueduc au double rang d'arceaux bâillant dans le ciel matinal, et flanqué, de l'autre, d'une haie toufliie d'ormes magnifiques, le monument du Peyrou : léger, solfde et orgueilleux, planté là, à cette hauteur, comme la féerique et inviolable porte d'un jardin en-
chanté : on croit même apercevoir le palais magique qu'elle garde, lorsque l'heure et le jour laissent mordre Vassur aux tours endentées de la Cathédrale.
« — Il faut venir voir Marseille, jeune homme, » dit à Aubrespy Garascause,témoin de son admiration, « quand vous aurez vu la Gannebière et le Port ! . . . » Et il sourit en montrant Montpellier.
Et nous reprîmes la sente, en continuant de nous émerveiller des nouveaux points de vue qui se révélaient à chaque pas.
« -^ Quelle charmante promenade ! » exclama de Valaure. (c II y en a pour tous les goûts : nous avons vu des vallées vertes, la iiner, la ville, que sais-je... Maintenant, voilà les montagnes 1 »
En effet, en face de nous, le splendide mont de Saint-Loup, aussi doux, aussi moelleux que les nua ges qui passaient au dessus, et que l'œil sentait pourtant plus solide, dressait isolément son bloc. Au-delà des vignes et à gauche, coupé d'un côté par les massifs d'un parc touffu et de l'autre par les grands toits obliques d'un mas , tout au fond d'immenses plaines vertes qui fuient jusqu'à ses pieds, l'ample et triple déroulement des montagnes cévennoies que l'éloignement, la chaude couleur du terrain, le bleu des ombres, la limpidité de la distance et la jeune lumière font d'un lilas délicieux ; au pre^ mier rang, dés traînées d'oliviers découpent des lo* sanges inégaux #
« — Hél là-bas I notre guide I devons-nous prendre à droite ou à gauche? » nous interrompit une se-