LIVRE PREMIER
Gonde fois, dans notre contemplation, Roquerols qui était parvenu à l'angle du petit chemin.
« — A gauche I à gauche 1 cria Lhoras , attardé avec nous et qui courait à son poste d'éclaireur.
« — Ah ça! n'allons-nous pas bientôt arriver? » demanda l'impatient Garascause.
« — Pourquoi cela?
« — Pourquoi? Mais c'est parce que je ne serais pas fâché de m'asseoir un peu, j'ose l'avouer. »
« — Ce n'est pas étonnant, » reprit Aubrespy, un peu moqueur, « vous faites le chien de berger, mon vieux, vous trottez continuellement de l'un à l'autre pour mordiller, ici, une queue de conversation, là, une oreille de phrase »
Mais Garascause était déjà loin.
Et nous enfilâmes en tournant la vigne, un par un, l'étroit sentier à peine visible, bordé à gauche par un champ de blé, mouvant comme un fleuve, mol et velouté comme une luxueuse fourrure, et d'un vert d'émeraude. A la limite du fond, une petite famille de toits blonds fument derrière Tfilignement rigide de peupliers à peine feuillus.
Au bout de cent cinquante pas environ, ayant atteint l'angle d'un parc à l'aspect tout à fait grave et rechigné, sanglé jalousement dans ses interminables murs : — « Nous y voilà I » cria Lhoras ; et nous nous hâtâmes de le rejoindre.
C'était un ravissant endroit, on ne peut mieux choisi pour le but de notre réunion : quatre ou cinq grandes pierres grises et planes, incrustées dans
rherbe et bien ombragées par de superbes platanes, dont les branches espacées et les larges feuilles légères laissaient passer la brise en la rafraîchissant de leur verte mobilité, invitèrent maint de nous à se reposer.
De quelque côté qu'on tournât les yeux, la vue se délectait.
Au premier plan, h gauche, un large demi-cercle de vignes radieuses, rutilantes, rejetant en éclats métalliques le soleil que la terre assoiffée absorbe puissamment; et qui, du plus loin, s'étendent comme une plage fantastique de précieux galets verts, se resserrent un moment, puis se pressent, fourmillantes, s'élargissent, et rayant la terre sanguine de Iongués lignes vibrantes, bruissantes de lumière, ascendent allègrement une facile colline; celle-ci, gardée de distance en distance par des oliviers pacifiques et disciplinés, doux et pâles, est murée à droite par de grands jets de cyprès impassibles, mornes et sombres, éclaircis en dentelle dans le bas, et qui, déchiquetant graduellement sa silhouette, accusent sa dépression lente par derrière ; ils dominent, de leur gravité, un bouquet d'arbres clairs, entourant un mas dont la grande face grise ne vit que. par une petite fenêtre à volets verts, pleins et fermés; heureuse, cependant, et qu'on s'attend à toute minute à voir s'ouvrir brusquement sous deux belles et robustes mains, pour offrir au jour quelque avenante et brune tête de femme : c'est le mas du Massif. Assis au faîte de la hauteur, en plein espace.