LIVRE DEUXIÈME J)i
mes du passé. Le Paganisme s'est continué ainsi dans Je Christianisme; le principe d'autorité, nié généreusement, mais prématurément, par la prédication sociale de Jésus, s'en est vengé en déformant à son image l'idée nouvelle qu'elle avait annoncée : le Catholicisme a été la revanche de l'ancien monde. Et l'œuvre du Christ a été sgournée jusqu'à la Réforme où, par l'action du libre examen, le Christianisme nu, dépouillé petit à petit des éléments étrangers ou hostiles dont il était embarrassé, a commencé à sortir de l'Eglise qui le faussait, et à se répandre sur le monde en promesses, en espérances et en énergies morales et politiques. La même chose est arrivée à la Révolution ; sa véritable Pensée, «laloinouvellequ'elle apportait», s'est de suite affirmée instinctivemenlj dai^s les aspirations, dans les tumultes et jusque dans les fêtes populaires. Elle s'est cherchée dans l'âme des Girondins, qu'elle a illuminée souvent de clartés magnifiques. Mais, au-dessous de tout cela, la tendance centraliste et unitaire de l'ancienne monarchie circulait encore ; la fatalité des circonstances historiques, dont la coulpe appartient tout entière au passé, vint l'animer alors de sa force et de sa puissance; et tout entière, l'âme de, l'ancienne monarchie» despotique, perfide et intrigante, a revécu dans les Jacobins.
Ils ont accaparé la Révolution ; ils l'ont usurpée ; Napoléon, après eux, l'a usurpée à son tour. Tapt d'événements extraordinaires qui se pressèrent en
un si court espace de temps, exaltèrent les passions dramatiques du peuple, au préjudice de son instinct et de sa raison : le vertige le prit, et il perdit conscience de ses désirs et de ses destinées. Il crut les flatteurs qui lui disaient que c'était lui la Révolution, et qu'elle était incarnée tout entière en Robespierre et en Napoléon. On le représenta comme un dieu qui, en de grandes circonstances, délègue, sa divinité à des hommes extraordinaires qui ne sont que les exécuteurs inévitables de sa volonté ; on inventa la théorie des hommes-humanité y des hommeS'peuple, comme on avait inventé jadis des hommes-dieu, Robespierre et Napoléon ne sont pas seulement pour leurs adorateurs, Tun, le plus grand législateur du monde, l'autre le plus grand conquérant : ils ont été une religion : on a enveloppé de mille légendes artificielles leur individualité historique, façonnée en figure de Messie. Ce qui restait dans le peuple de superstition et de mysticisme s'est pris à ce merveilleux dans lequel on le poétisait en le divinisant lui-même : de bonne foi, naïvement, il a cru se sentir et se voir, et s'est admiré dans ces hommes qu'on lui proposait comme les incarnations providentielles de son Idée. Les sophistes et les exaltés, ceux-là perfidement, ceux-ci innocemment, ayant faussé l'histoire, dénaturèrent dans la multitude l'instinct de sa tradition originale : enivrée jusqu'à se méconnaître, affolée, elle se précipita dans l'idéalisme forcené des Césars.
Depuis quatre-vingts ans, nous avons revu l'em-