LIVRE DEUXIÈME
pire romain ressuscité avec sa cohue de vices énormes et audacieux, ses désirs impossibles, ses appétits insatiables, ses turbulences de passions, ses frénésies physiques et morales, ses ivresses violentes, ses voluptés exorbitantes, et les rêveries maladives des sectateurs et des fondateurs de religions nouvelles ; enfin, avec toutes ses prodigalités et ses outrances. Et qu'y a-t-il manqué? Rien, en vérité 1 Le peuple^ sous l'apparence de ces hommes fatals, s'est accordé à lui-môme ces apothéoses pareilles à celles où les Césars se déclaraient égaux aux dieux. Les forces de la Révolution, désertant la liberté qui est leur tâche véritable, se trahissaient au service de ridée unitaire et centraliste qu'elles sont destinées à combattre. Le despotisme de l'ancien régime reparaissait, pire encoreet plus intolérable, dans des institutions impudentes qui se réclamaient de la Révolution ; le sophisme et l'hypocrisie avaient fait une inextricable anarchie de tous les principes mêlés et confondus, qu'ils invoquaient au hasard et à tour de rôle, selon les besoins des circonstances.
Cependant, quelquefois, l'instinct populaire éclatait dans quelque explosion soudaine qui rendait un peu d'espérance à ceux qui avaient conservé claire l'intelligence de la Révolution. De là, ces précipitations et ces reculs, ces aplatissements et ces fureurs parlésquels le peuple s'est tour à tour affermi, dégagé, démenti et retrouvé avec rage, et qui le rendaient une douloureuse énigme, un mystère plein d'angoisse à ceux qui tâchaient sérieusement de le comprendre.
Si ces temps ambigus et troublés eussent continué, la tradition perverse, — qui se prétend Torthodoxie révolutionnaire, comme le catholicisme se prétend Torthodoxie chrétienne, — créait à la Révolution une fatalité redoutable, dont celle-ci n'eût pu se débarrasser que par des siècles de lutte. La légende jacobine et la légende bonapartiste se fussent fondues en une seule, comme la légende de saint Jean*Baptiste à celle de Jésus : on eût symbolisé en ces deux personnages mythiques les deux époques coj:itiguês de la parole nouvelle annoncée, proches, ou réalisée. Ne riez pas. L'œuvre était plus qu'à demi faite. Déjà, sous la Restauration, cette fusion n'existaitelle pas? Jacobins et bonapartistes ne formaient-ils pas un seul et identique parti? L'étonnement que l'on éprouve aujourd'hui, en songeant à cette monstruosité, nous prouve, pour notre consolation, combien le bon sens et l'intelligence ont repris le dessus sur toutes les démences du Gésarisme.
Cette confusion qui nous scandalise maintenant, a ou ses représentants poétiques dans Barthélémy et dans Méry. Les mauvais poëmes de ces deux messieurs méritent d'être relus à ce point de vue : on surprend là, en pleine activité, la formation de ce système qui faillit faire avorter la Révolution, comme il y a quatorze siècles, le Christianisme a avorté dans le Catholicisme I... Combien de temps eût duré cette illusion de la Multitude? Quand eniin se serait-elle lassée de se méconnaître et de se renier elle-même, et de prêter son énergie révolutionnaire au perfide