LIVRE DEUXIÈME
<t •— Soit! mais passons à ma seconde objection : je t^'accorde, tu Tas vu, que Thistoire faussée est une des principales causes de notre perturbation morale; mais je dis que la redresser est une œuvre touLe philosophique, toute scientifique, et qui demande trop de temps à être menée à bonne fin pour que nous puissions en espérer quelque chose. Le moyen n'est pas pratique ; il faudrait plusieurs générations pour qu'il produisit TefTet que tu en attends. Or, le temps presse et nous en accorde une à peine ; nous ne pouvons donc espérer, raisonnable* ment, refaire le peuple par une lente éducation. Un jour viendra où il aura la conscience historique et scientifique de sa destinée ; mais c'est là presque la fin de notre œuvre, ce n'en peut être le début. Ce qu'il faut faire, c'est raviver dans la foule, par des prédications claires et simples, ainsi que l'ont fait lesXVP et XVIIP siècles, le bon sens et les passions de la foule, qui sont proprement le pressentiment, et, mieux encore, la prescience de la Justice.
La Foule est un poète et un artiste : elle ne sera jamais. Dieu merci! savante ni philosophe; l'avenir sera toujours pour elle une vision plutôt qu'une connaissance. Et cela est nécessaire ; l'imagination étant, certes, la plus grande force et la plus héroïque de l'homme. Je ne dirai point que la Multitude est divine, de peur d'être mal compris; je dirai que le divin est dans la Multitude : ses actions sont des oracles, des prophéties ou des mystères qu'elle propose à la science ; la mission de celle-ci est de les devi-
ner, de les expliquer, et d'en déduire des Lois et des Idées. Ces Idées, symbolisées ou exprimées par Tari et la philosophie, réagissent, à leur tour, sur la Multitude et, répandues en elle, deviennent une force nouvelle qui active son mouvement et son énergie ; et cela incessamment. Mais la Foule est ouvrière : elle exécute et accomplit; elle ne médite pas et ne raisonne points du moins systématiquement, à la façon d'un philosophe assis tranquillement devant une feuille de papier, la plume à la main; la logique de la Foule est vivante et intime comme celle des éléments; ce n'est pas sans raison qu'un volcaa éclate, que la mer se soulève dans la tempête, et que les fleurs des plantes mûrissent en fruits ; cette raison, bien qu'agissant dans les laves, dans les flots et dans les plantes, en est ignorée ; elle n'est point leur volonté. Chez la Foule, cette raison ne se connaît pas encore, mais elle se sent; elle n'est plus simplement passive et fatale, elle devient désir et passion ; enfin, dans les grands hommes, dans ces précurseurs dont j'ai parlé, elle s'affermit en volonté et en conscience. »
« — Qu'est-ce que cela conclut contre ce que j'ai dit? reprit Sajols.
« — Cela conclut que tu proposes une œuvre chimérique ou au moins inutile; notre Idée est vivante en assez de consciences pour qu'au lieu de perdre notre temps h la définir historiquement, nous l'employions à la présenter au Peuple, qui, de suite, y reconnaîtra l'image qui s'essaie et s'ébauche en lui,