LIVRE DEUXIÈME
nergie, ne se reconnaissent qu'à cette vertu d'apercevoir ridée-mère comme par une sorte de divination^ d'instinct sublime, comparable à cette faculté naturelle que possède Taimant de se tourner toujours, vers le nord.
L'âme de ces hommes, s'oriente d'elle-même; dès les ténèbres de l'enfance, môme dans les affolements d'une Gonsoience qui ne se connaît pas tout entière, elle s'agite déjà vers la ligne précise sur laquelle elle doit s'arrêter. Aussi, tandis que les uns s'égarent dan» mille chemins tortueux à poursuivre des fantômes d'idées qui les leurrent, des visions fantastiques qui les effarent; tandis que les autres, comme des enfants qui ont peur dans la nuit, emplissent de cris désespérés le vide de leurs ténèbres, ou s'éprennent d'un amour éperdu pour l'image lointaine d'une idée qu'ils ont vu passer devant eux dans les brouillards ; ceux-ci, qui se savent possesseurs du temps et de l'éternité, marchent sûrement, à travers les périls de leurs voies, tout joyeux d'une sérénité inaltérable qui ignore les combats intérieurs des âmes douloureuses. A nous tous qui avons, hâte de vivre, nous sachant éphémères, cette grave solennité paraît un peu lourde, un peu alentie, d'une sorte de majesté hiératique. La sérénité des dieux leur vient de leur immortalité.
« — A la bonne heure ! s'écria Carascause ; vous n'êtes pas, vous, un ennemi des grands hommes, et, sous le prétexte d'égalité, vous ne prétendez point à l'absolue. équatioa des capacités intellectuelles! Vous
ne oroyez pas que les grands hommes soient une maladie de Thumanité ! vous les dites, n'est-ce pas? vénérables comme des précurseurs, et non point dangereux comme des dieux ou des rois, inutiles comme de vains spectacles!
« — En effet, reprit Massane, je suis de ceux qui croient à Tutilité des grands hommes; je pense que sans eux qui sont Thumanité devenue visible dans des personnes, Thomme errerait encore au profond des forêts noires, dans une promiscuité humiliante avec les tribus simiesques. Il y eut déjà de grands hommes à cette époque primitive où la brute vivait dans rhomme et le dominait. Le grand homme est un effort de Thumanité vers Tidéal, qu'elle projette devant elle et qui lui apparaît en lui. L'histoire est une route bizarre, embrouillée, qui souvent revient sur elle-même et se croise, se traverse en tous sens: on ne s'y reconnaît un peu que par ces hommes immenses, dorés au sommet de l'éternelle lumière qui vient de l'avenir.
Mais le grand homme n'est pas un épileptique qui bave des prophéties d'une bouche saignante^ blanchie d'écume. C'est une force une, identique en toutes ses parties, ou une Idée qui se connaît. Dante, Shakspeare^ sont de si grands hommes, précisément parce que ce sont de si grands poëtes qu'ils épuisent l'idée même de poésie et s'élèvent au dessus.
Les grands hommes sont des représentants de l'humanité, comme dit Emerson; mais ils ne la représentent que dans toile de ses facultés ou 4^ns tel
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moment de son histoire. Aucun ne la représente tout entière; aucun homme n'est Thomme-humanité. Il est môme des siècles si compliqués — le nôtre est de ceux-là — qu'aucun homme, si grand qu'il soit, ne le contient; et plus l'humanité progressera, plus le représeiitant universel deviendra impossible. Les grands hommes, qui ne seront pas amoindris pour cela, seront des chefs spirituels de clans, des pères de familles, — mais de clans et de familles unis d'amour, fraternellement, dans la conscience universelle. La prétention n'est donc pas admissible, de la part d'aucun homme, d'incarner en ses œuvres ou en sa vie l'âme de son siècle. « Le temps de la domination d'un système est passé, » a dit Edgar Quinet; à plus forte raison, de la domination d'un homme. A cela, aucun orgueil ne pourra rien. Un grand homme est le premier exemplaire d'une nouvelle race. Il est un total de forces et de vertus qui arrivent en lui à l'harmonie de la conscience. Il oblige l'humanité à sortir hors d'elle-même pour le comprendre ; et quand elle l'aura compris, c'est-'àdire absorbé, quand elle aura réalisé l'idée supérieure qu'il représente, l'humanité sera égale à ses héros ; elle sera un jour ce que sont aujourd'hui ses meilleurs et ses plus grands. Un grand homme est une utopie. Il compte d'abord autant d'incrédules qu'il y a de sceptiques et d'athées à l'idée divine du progrès; ils ne voient pas dans le grand homme le monde qu'il contient et dont l'image se projette en dehors de lui pour servir de type et de modèle aux
désirs des générations ; ils s'élonnent de lui coname d'un monstre qui dépasse la taille moyenne et les proportions habituelles. Et dans cet étonnement, il y a de la colère : c'est ce qui explique et excuse cette haine sincère de la foule pour les héros qui la dominent et, malgré elle, Tentraînent à Taccomplissèment de sa destinée! »