CHAPITRE m
L'Histoire peut-elle être un enseignement
pour le peuple?
Doulouzargues se leva :
« Vous me permettrez de ne regarder les dernières paroles de notre ami que comme une digression qui n'intéresse paé directement la question. Il s'agissait primitivement de savoir si l'Histoire peut être un enseignement pour le peuple ? je maintiens que non, et je demande à développer mon opinion.
« L'Histoire n'a point Taulorité nécessaire pour enseigner : elle est encore trop incertaine, trop incomplète, trop diverse, trop vague en un mot, pour une pareille fonction. Î3st-ce que vous allez embarrasser l'esprit populaire de toutes les discussions qui troublent les -différentes écoles qui se disputent l'interpétation de l'histoire ? Laquelle sera chargée d'enseigner? La vôtre, naturellement; celle que vous
pensez le plus favorable, par les conclusions qu'elle propare, à l'idée démocratique-fédéraliste ? Soit, — mais vous n'empêcherez point que votre doctrine ne soit combattue, et fortement, parles autres, ébranlée de leurs attaques continuelles. Croyez -vous que ces débats n'altéreront pas un peu la confiance du peuple, non-seulement dans notre théorie, mais, ce qui serait plus grave, dans l'Idée dont elle se préend la preuve historique? Privés de sanction, vous arrivez à perdre môme toute autorité morale; et le seul résultat auquel vous aurez atteint, sera de ren dre le peuple soupçonneux et sceptique à l'égard des principes. »
« — Et que sont les principes? interjecta Garascause; les nôtres, du moins?
« — Les forces des choses extraites de l'Histoire et formulées rationnellement. S'il n'y a pas d'Histoire, il n'y a pas de principes. »
« — Je ne nie pas l'Histoire, » répliqua Doulouzargues : «je nie qu'elle soit en état d'être un enseignement pour le peuple. Nos principes, dites-vous, ne sont, en somme, que l'essence de l'Histoire? cela va sans dire ; mais je ne l'entends pas de la même façon que vous. Le long passé de l'humanité, que chacun de nous contieat, c'est dans le cœur du peuple qu'il se trouve, — abrégé, résumé, réduit en désirs, en passions, en aspirations, en instinct que les penseurs ont formulés en idées et en principes : nos principes et nos idées sont, ainsi, la On du grand travail historique. Je l'accorde. Je fais plus. Je le