‹ Le fédéralismeChapitre 49 sur 160 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

reconnais. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il faut élucider et définir de plus en plus nos principes en étudiant constamment le peuple, — car le peuple c'est THistoire incarnée, — mais non pas que nous devions remettre le peuple devant le spectacle confus et douloureux du passé. La vie intellectuelle et morale de l'Histoire, nous la possédons tout en tière dans nos idées et nos principes. Cela nous suffit. »

« — Mais en quoi l'Histoire, s'écrie Aubrespy, pourrait-elle contredire nos principes, puisque, d'après vos aveux mêmes, ils en sont l'essence et la force rationnelle ? »

« — Puisque je ne me suis pas fait comprendre, j'insiste. Sous quelle forme concevez-vous l'Histoire cducatrice? Est-ce simplement comme le récit impartial des faits, comme une chronologie sans cœur, sans passion, sans idée? Non, à ce que je suppose. Cette Histoire serait pernicieuse pour le peuple : elle le pervertirait et le découragerait par le spectacle toujours renouvelé d'incidents sanglants qui inler. rompent, ou plutôt semblent interrompre violemment, les efforts magnifiques de la liberté et de la justice. Incapable de comprendre rationnellement l'ensemble du mouvement historique, n'ayant point — et ne pouvant Tavpir de sitôt — cette habitude d'esprit qui embrasse, compare des séries de faits et en déduit une idée, le peuple ne s'attacherait qu'aux incidents qui contiendraient le plus d'émotion dramatique; et ceux-là seraient précisément

7i LE FÉDÉRALISME

pour lui d'un dangereux enseignement : il se verrait sans cesse traqué, honni, massacré, ajourné et déçu dans toutes, ses espérances ; et en supposant qu'il en eut la puissance, il n'aurait pas la patience de supporter les lents progrès qui se sont effectués pour lui, malgré tout, à travers toute l'horreur des révolutions et des réactions. La rage ou la honte le prendrait d'avoir toujours été vaincu : il verrait dans sa destinée une duperie infatigable qui le soumet irrémissiblement aux caprices du plus fort; il en deviendrait hébété ou furieux. Il.se dirait « A quoi bon? » ou bien « Puisque la Force est tout, que j'aie la Force, et je serai le maître et le despote à mon tour. » Nous entrerions ainsi dans une série de révolutions et de réactions idiotes ou insensées, qui diminueraient de plus en plus notre vigueur et notre intelligence au profit d'une autre nation ou d'une autre race. Niez-vous ces considérations qui, au dire d'Edgar Quinet, l'ont détourné d'écrire une Histoire populaire de France? Voici en effet ce qu'il dit dans sa Révolution, — et je suis heureux de m'appuyer de cette autorité : — « Malgré le peu d'utilité que les hommes tirent de rexpérience passée, j'ai eu longtemps la pensée d'écrire une histoire de l'ancienne France pour jle peuple. J'y ai renoncé, convaincu que la chose est impossi ble, à moins de remplir son esprit de colères et de ressentiments utiles en 89, stériles aujourd'hui. Cette histoire, si elle était vraie, ne pourrait que pervertir les simples. »

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