LIVRE DEUXIÈME
A côté de ces écrivains vivait une forte écolo d'orudits qui découvraient, déchiffraient, publiaient, expliquaient tous les documents des siècles accumulés, préparant ainsi laborieusement les matières d'une science qu'elle ne soupçonnait même pas; car tous ces savants, si ferrés sur la lettre, étaient peu intelligents de Tesprit. Très-propres à publier des textes, ils étaient incapables de les coordonner et d'en former la substance irréprochable d'une nouvelle histoire. Leur mission, utile etglorieuse après tout, fut de léguer à de bons ouvriers et à des artistes de génie les matériaux qu'ils ne surent pas euxmêmes employer. Si ces scrupuleux et exacts archivistes furent de pauvres historiens, encore moins faut-il leur demander cet esprit philosophique qui, habile à classer les faits et à les disposer en séries, les étudie dans leurs rapports logiques et en déduit des lois, résumées- et résolues ensuite en une idée, qui est la raison même de l'histoire.
En un mot, ce qu'on appelle « la philosophie de l'histoire w n'était possible sérieusement qu'à une époque où les différentes parties de cette science générale s'étaient constituées en autant de sciences particulières, s'appliquant chacune à un objet déterminé. Ainsi le vaste domkine de l'histoire se divisa en plusieurs régions naturellement reliées entre elles par l'unité delà méthode qui est leur loi universelle. A peine ces sciences nouvelles furent inventées, elles n'étaient même pas encore définies, que déjà mille systèmes les enveloppaient de leurs confusions
mystiques ; ces systèmes, comme des nuages mobiles splendidement illuminés d'un soleil encore invisible, s'amoncelaient et se dispersaient sans cesse, se déformaient et se reformaient, exaltant Tespérance humaine de promesses fantastiques qui s'écroulaient sous un coup de vent ou s'évaporaient dans l'envahissement croissant de la lumière. L'âme moderne ne tarda p^s à se lasser de ces apparences et de ces illusions. Elle se découragea vite de ces splendeurs changeantes dont ses yeux avaient été plutôt étonnés qu'éblouis.
Mais tous ces systèmes trop prompts, nés trop tôt, n'ont point péri entièrement. C'est par ces synthèses prématurées que le génie de l'homme moderne s'est préparé à cette philosophie définitive qui est en voie de se constituer parmi nous. La confirmation de la science a donné force de lois à des opinions qui étonnaient, comme des chimères, les générations précédentes. Dès le siècle dernier, Vico et Gondorcet annonçaient Tidée nouvelle dans leurs œuvres prophétiques.
Aujourd'hui cette idée de progrès a éclaté magnifiquement dans toutes les sciences : nous l'avons rencontrée au bout de tous nos sentiers; nous Tavons trouvée au fond de toutes nos investigations. Elle s'est dégagée de l'ensemble des choses, brusquement et bruyamment. Coite force imprévue i, incon-
t. Imprévue. Oubliée serait plus juste. L'i(l^^e do progrès était certainement au fond de toutes les conceptions celli-