LIVRE TROISIÈME
n'est-ce pas, éternellemenL croissante et mouvante, et il nous est impossible de nous figurer le repos de rhomme et des choses.
« — Sans doute, » repartit Massane, mais si cela condamne tous les systèmes, cela ne détruit pas la possibilité de définir le progrès; ne peut-on, en effet, définir les forces de la nature qui sont aussi éternellement agissantes? Le progrès, qu'est-ce donc? Egalement une force, peut-être môme est-ce la force suprême, résultante de toutes les autres qui viennent aboutir dans Thomme. Définir une force, ce n'est pas l'embrasser dans tout son développement historique, c'est la connaître dans sa tendance, c'est-à-dire dans son idée. L'idée de progrès résume toutes les sciences humaines; l'histoire et la nature tendent à cette idée qui est leur conscience ot leur raison : voilà ce que j'ai dit.
« — Soit, » répliqua Gambacède. « Je ne cherche pas à discuter l'idée du progrès en soi, mais à établir seulement ceci : que cette idée n'est encore qu'une espérance, non une connaissance. Vos propres aveux en font foi; la vision que vous en avez — permettez-moi de parler ainsi — vous est particulière, et je crois que l'on y pourrait opposer de sérieuses objections dont vous auriez grand'peinc à la sauver.. Les opinions des autres, je vous le concède, ne sont pas plus solides. Jusqu'à nouvel ordre, j'estime donc impossible de dégager de tous les systèmes qui prétendent la posséder, cette pensée du monde — pour parler votre style — qui ne se trouve
dans aucun et qui a échappé, jusqu'aujourd'hui, à notre poursuite.
« — Votre conclusion? s'exclama Garascause.
(( — Oh! ma conclusion n*est pas difficile à tirer ni h comprendre, elle n'a rien de métaphysique, de transcendental, ni même de poétique : elle est simple à en être bête; elle ne fait que répéter sous une autre forme — en tenant compte des réels progrès de la discussion — celle qu'avait proposée notre ami au début : la philosophie de l'histoire ne peut être d'aucune utilité pour le peuple.
(( — C'est-à-dire, si je vous comprends bien, continua opiniâtrement Garascause, qu'il est oiseux, de la part des démocrates, de s'occuper d'une chose aussi futile; c'est peut-être même une trahison que . de s'en inquiéter, qui s&it.
« — Du tout, mon ami, je ne suis pas si ridicule ni si intolérant. Que des penseurs et des philosophes cherchent à découvrir la raison de Thistoirc, j'en suis fort aise; je les en remercie et je leur sais gré de leurs efforts, tout en étant persuadé qu'une théorie quelconque sur ces matières, ne sera établie que lorsque les agitations et les contradictions du monde moderne se seront reposées et conciliées dans une société nouvelle. Gar cette société nouvelle, apparaissant dès lors comme la fin des événements historiques que no^us cherchons à comprendre, les expliquera tout naturellement; dès lors, il y aura vraiment un système de l'histoire. Jusque-là, fout le travail où vous vous épuisez ne sera qu'un