‹ Le fédéralismeChapitre 62 sur 160 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

physique, qui n'intéresse point la morale et la pratique des affaires.

Le progrès, dites-vous, n'est pas ? Le mouvement apparent de la nature et de Thistoire n'est comparable qu'au reflux et au flux éternels de la mer qui, cependant, reste dans ses profondeurs, calme et sereine? Vraiment! qu'ai-je à faire alors de m'inquiéter de cette illusion qui ne vaut pas les visions divines dans lesquelles je puis vivre, du moins en imagination et en esprit? Je préfère, rêvant à l'ombre des figuiers, sur les bords des fleuves ensoleillés, m'identifler par la pensée à la félicité de Brahma, et me sentir m'évaporcr et m'évanouir dans l'extase de cette souveraine perfection, qui est la négation de toutes les réalités, et qui est la seule réalité.

Vous, au contraire, vous affirmez le progrès, mais vous appelez de ce nom une force fatale qui agit dans l'homme et qui, malgré lui, sans qu'il en ait conscience, travaille à l'accomplissement de sa destinée. Vous comparez l'humanité à un polypier qui s'étend, s'accroît, se développe, monte du fond de la mer par Tinévitablc entassement des générations. Ce mot « progrès » désigne une sorte de végétation humaine. Quoi que fasse Thomme individu, l'homme collectif progresse. Tous les hommes, réunis dans le même dessein, ne sauraient empêcher l'espèce de se perfectionner. L'idée de progrès est une idée rusée qui emploie à sa fin les mauvaises passions rétrogrades de l'homme. Elle se sert indifl'éremment du crijnc et de la vertu, car ni l'un ni l'autre n'existe

pour elle. Ce que nous appelons rinjustice engendre fatalement son contraire; et, au moment où yous vous croyez englouti dans Timmoralité byzantine, vous travaillez aussi bien qu'un Galon à Tamélioration de la République.

Avec une telle doctrine, on aurait tort vraiment de se gêner. Vous n'êtes point responsable de la fa* talité qui vous possède ; et comme vous ne pourriez nuire à l'humanité, quoi que vous fassiez, vous n'avez besoin de vous fatiguer ni de questions ni de problèmes politiques ou autres, ni de vous préoccuper de vos actions. Vous savez que le mal et le bien sont indifférents et, dans le fond, identiques ; la distinction que nous en faisons, est une illusion fatale de notre esprit, une infirmité nécessaire de notre nature. Donc, si j'ai des idées, mes idées triompheront bien sans moi, par la seule force des choses, si tant est qu'elles doivent triompher; dans la cas contraire, si elles sont condamnées d'avance, tous les efforts que je pourrais faire pour les réaliser, seraient nécessairement perdus et quelque peu ridicules; ne nous mêlons donc de rien. Les idée3 travaillent, toutes seules, pendant la paresse de rhomme.

Mais si, en opposition à ce fatalisme honteux, vous venez me dire ceci :

L'homme, étudié dans son histoire, révèle des fa* cultes et des passions, une puissance totale qui détermine sa fin ; et ses efforts, pour atteindre à cette fin, produisent les vicissitudes et le mouvement de l'histoire. Mais ce mouvement ne s'accomplit point

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