LIVRE QUATRIÈME
pourraient-ils avoir la notion de Tordre et de la suite des choses, si ce n'était pas une nécessité des choses que ridée et la notion s'en affirmassent dans l'homme ? »
— « Prenez garde ! » — intervint Malbosc — <( vous parlez comme certains déistes, dont voici le meilleur raisonnement : Comment Dieu n'existeraitil pas, puisque l'homme en a l'idée?
— « Cette objection ne m'émeut point. Je ne trouve pas que l'idée de Dieu ait été illégitime ; puisqu'elle a existé dans l'homme avoc une telle universalité, c'est qu'elle était une nécessité de notre intelligence. L'idée de Dieu a été le premier effort de l'homme pour embrasser dans son ensemble et saisir dans sa raison universelle ce monde dont il se
•sentait solidaire, et auquel ilpressentait une fin et une essence mystérieuse. Cette idée a été la première et naïve philosophie humaine : elle reste encore toute la philosophie des simples et des ignorants. Elle se transforme incessamment, mais elle ne sera jamais détruite. »
— « Eh! quelle est l'içlée qui sera jamais détruite? » — s'écrie Lhoras. — Toutes, que sont-elles, sinon des apparences fragmentaires de la grande Pensée qui se transforme sans cesse, sans pouvoir se fixer dans une définition? Et le monde tout entier, qu'est-il lui-même avec ses phénomènes et ses accidents qui nous paraissent si dilTérents, sinon la transformation indéfinie d'une chose qui ne peut jamais s'arrêter dans une forme? Cette distinction que
jo lais ici do la pensée et du monde est elle-même une nécessité logique et non pas une réalité. La Pensée et le Monde, c'est la même chose, emportée par môme force vers la même fin.
— « Mais c'est du fatalisme ceci? » — hurla Carascause.
— « Taisez-vous! s'écria Aubrespy — « laissez parler! »
— « Je proteste I » — répliqua Lhoras. — « Constater la nécessité de Tenchaînement des phénomènes et de leur transformation perpétuelle^ ce n'est point nier la liberté de l'homme, bien au contraire! la liberté de l'homme est, pour moi comme pour notre ami, le grand agent du Progrès ; c'est la force suprême et consciente en quoi se métamorphose finalement la force universelle qui pousse et soutient la succession des choses.
Les fatalistes confondent et anéantissent la liberté de l'homme dans la fatalité naturelle qu'ils prolongent jusque dans l'histoire; pour moi, au contraire, l'histoire (c'est-à-dire l'époque de l'homme) est un âge nouveau (je ne dis pas le dernier) et supérieur de la nature. La fatalité, qui, jusque-là, a domine sans contre-poids, engendre dès lors, en vue de s^ définir, sa propre contradiction : la liberté de Thomme, qui, chaque jour, s'accroît et se développe contre elle. Les deux principes se déterminent pa:cette lutte mutuelle qui enfin éveille, à la vie dr l'Intelligence et de la Conscience, la pensée de l'uni vers, auparavant diffuse dans le cosmos et qui n'y