‹ Le fédéralismeChapitre 80 sur 160 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

nous avons mis contre nous, dans cette lutte, la liberté humaine ; nous étions vaincus avant la bataille. Une classe- épuisée, incapable de renouvelle-, ment, avait glorifié son impuissance et sa lâcheté par des systèmes et des théories, qui, non-seulement bannissait de l'histoire la liberté humaine, mais encore la déshonorait comme une illusion et un mensonge. Elle n'était, dans les affaires humaines, qu'un empêchement inconsidéré qui troublait la belle ordonnance et la bonne volonté des choses.

Et avec la liberté, la morale et la justice étaient également bannies ; elles étaient réservées pompeusement pour la fin du spectacle; mais chaque fois qu'elles voulaient intervenir dans les événements, se poser devant les personnages historiques pour les juger, on les repoussait violemment et avec scandale dans la coulisse : ce n'était pas le moment de leur entrée. Tous les crimes, tous les massacres, toutes les folies étaient admirés complaisamment par l'historien, célébrés et magnifiés comme autant de préparations à la liberté qui, au dénoûment, devait s'élever au ciel dans une apothéose.

C'était l'axiome jésuite appliqué à l'histoire : La fin justifie les moyens ; mais le plus singulier, c'est que de tous ces moyens, c'étaient les plus directs qui intéressaient, le moins l'historien. Il en avait pitié; il les méprisait comme trop simples ; il fallait à la sagacité de son génie des complications plus dramatiques, des causes plus lointaines et plus extraordinaires, et des mystères plus raffinés que les mystères

grossiers de la logique vulgaire. Il eût eu honte de paraître moraliser. Cette manie d'arrêter tous les événements et tous les hommes au passage pour comparer les actions aux effets, et les idées aux intentions, lui semblait méprisable et grossière, du haut de cette impartialité historique d*oii il embrassait d'un seul coup d'œil le développement de Thistoire. Et qu'y avait-il cependant au fond de cg système si profond et si magnifique ? Une pauvre idée aussi naïve et aussi simple que les vérités de M. de Lapalisse ; à savoir, que le progrès s'effectue par la lutte des contraires. Ce qui ne veut pas dire que le bien sorte du maU ni la liberté de la fatalité (comme ils en concluent intrépidement), mais seulement, que le bien et la liberté ne se réalisent pas tout seuls ; qu'il y faut, au contraire, tout l'efTort et toute l'énergie de l'homme. Si les crimes des despotes ont quelquefois servi la liberté, c'est indirectement, contradictoirement même, par la protestation indignée et furieuse qu'ils ont soulevée dans les peuples ; mais cette indignation et cette fureur sont bel et bien des vertus de la liberté humaine. De cela, nos gens n'en tenaient compte. Entre les deux forces, dont le duel est toute l'histoire, leur choix était fait : c'est à l'action de la fatalité qu'ils donnaient la préférence. La fatalité seule était intelligente, sa charité était l'infatigable réparatrice des sottises et des folies de la liberté.

— « Ne trouvez-vous pas, interrompit CouUondre, que cette doctrine a une grande analogie avec une secte chrétienne du deuxième siècle, les Oaïnites, qui

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