LIVRE QUATRIÈME 17S
le mystérieux androgyrie de la jusUce, il était toujours enclin à accuser de mysticisme les esprits plus délicats, moins violents, les esprits poètes et artistes qui possédaient de la perspective des idées et de renchaînement des choses historiques, ce sentiment fin, pénétrant, harmonieux et sympathique qui lui manquait totalement. Quinet ne fut ni mystique ni réactionnaire, parce qull dévoua son enseignement h> développer cette idée : que le Dieu d'un peuple est son image et qu'on peut juger d'un peuple par son Dieu. Bien au contraire, je ne sache point d' œuvre qui, d'intention et de pensée, soit plus moderne et plus intelligente du passé comme de l'avenir.
C'est tout naturellement, presque sans s'en apercevoir, par une logique inéluctable, qu'un moment de l'esprit humain , les émotions d'un peuple, le génie d'un héros^se réalisent, se symbolisent en un Dieu. Constantin fut-il métaphysicien, quand, passionné de Tempire reconstitué, il entreprit d'étonner et de dominer les peuples par l'image impériale transportée dans le ciel? Il décréta la monarchie divine, pareille et conforme à la monarchie terrienne qu'il rétablissait ; le pouvoir césarien se mira dans le Dieu suprême qui gouverne, en autocrate indiscutable, la multitude des choses et des êtres. Le césarisme, se transformant en religion, devint le catholicisme, et il survit encore, comme dogme politique, dans les âmes catholiques et jusque dans celles qui, se croyant affranchies de l'Eglise, ont gardé encore la façon de sa longue éducation. Ainsi, la pensée so-
ciale du christianisme fut éludée habilement, et, au grand dommage de l'humanité, ajournée, avec la liberté qui, la modifiant, la renouvelant sans cesse, en en faisant une vie étemelle au lieu d'un dogme immobile, Teût rendue capable de recevoir sans s'altérer toutes les formes, de se prêter, sans se rompre, aux aspirations et aux volontés àe Thomme.
— <( A ce propos, j'aurai quelque chose à dire, interrompit Coullondre, quand vous aurez parlé.
Cette préoccupation de Constantin n'était nullement inconsciente ; elle ne fut pas seulement l'instinct, mais la raison d'un tyran. Il savait, ce qu'a démontré Quinet, qu'un peuple se reconnaît ou s'admire dans son dieu, et respecte, dans Tordre des choses terrestres, l'image qu'on lui fait ou qu'il accepte des choses célestes. Décider le monde à la croyance d'un dieu unique, c'était mieux qu'affirmer, c'était réaliser l'idée d'unité. La suite des siècles Ta prouvé : ils pendent, comme une chaîne, au conseil de Constantin.
« Le pieux vainqueur, dit Eusèbe, s'étant soumis « l'Orient, eut en sa puissance l'empire romain tqut « entier, lequel se trouva, comme jadis, réuni sous « la domination d'un seul maître. Il fut aussi le pre- « mier qui proclama, au milieu des peuples, la dort mination d'un seul Dieu I » — « En même temps « que la connaissance du seul vrai Dieu était trans- « mise à l'humanité, tout l'empire romain se trou- « vait réuni sous les lois du même empereur : ainsi « deux biens immenses étaient en même temps