UN DOCUMENT
Nous ne l'avons pas cherché. A vrai dire, nous ne pensions pas qu'il pût s'étaler si tranquillement au grand jour, et nous ne soupçonnions pas qu'il pût nous être fourni par celles mêmes qui auraient intérêt à paraître sous un autre aspect.
Nous n"en voulons pas exagérer la portée. Ce document, qui est un livre, un tableau de l'enseignement supérieur et laïque, présenté par une ancienne élève de l'école normale de Sèvres, ne prouve pas, naturellement, qu'il n'existe pas dhonnêtes femmes dans le personnel d'institutrices que forme l'école. Je suis convaincu qu'un grand nombre d'entre elles s'indignent des portraits sous lesquels on les représente à nos yeux. Mais il n'en est pas moins vrai que
LYCEES DE JEUNES FILLES lOI
l'auteur, qui déclare avoir groupé ses souvenirs de « Sévrienne », parle sous des noms transpa> rents des maîtresses qu'elle « blague ». Elle donne à ses récits un caractère général en appliquant au livre le titre de Séfriefines, qui dénote la prétention d'avoir recueilli des éléments vivants et fait la peinture d'un état de choses et de tendances précises. Aucune protestation indignée ne s'est élevée, que je sache, contre ce qu'on aurait pu considérer comme un pamphlet. En analysant le livre, nous avons donc le droit de répéter que c'est un document, et il suffirait que l'école normale pût l'inspirer, qu'elle pût être jugée et décrite par ses élèves comme elle l'est dans Sévriennes pour que les familles éloignassent avec empressement leurs filles d'une pareille formation, de semblables maîtresses, de compagnes aussi... compromettantes.
Je ne peux ici raconter ni le sujet, ni les détails de l'ouvrage. Qu'il suffise de dire que les pires ennemis de l'institution n'auraient pu l'écrire d'une manière plus concluante, ni au point de vue de la religion, que l'auteur conserve par culte de la beauté, culte entremêlé, d'ailleurs, de vues toutes païennes et d'invocations aux dieux, — ni au point de vue de
l'amour, qui tient grande place dans les idées, les descriptions... et la conduite, — ni au point de vue de Tart, étudié dans la galerie des Antiques du Louvre avec une liberté singulière, ni à celui de la rivalité qu'excitent les jeunes professeurs. Une maîtresse, qui personnifie la morale sévère, met ses élèves en garde contre l'excès du respect filial, et admet l'union libre, « mariage de deux consciences, de deux volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s'il avait reçu la sanction des lois ». La conclusion du roman est le triomphe même de l'immoralité.
Nous le répétons, nous n'accusons pas tout le personnel de Sèvres de réaliser de pareils types de pédagogie. Mais que l'école ait fourni la matière de pareilles théories et une semblable galerie de portraits, n'est-ce pas mille fois trop ?
Nous engageons ceux qui ont charge d'âmes et qu'effleure la tentation de donner à leurs filles ce genre d'éducation, à parcourir Sépriennes^ mais seulement ceux-là. Ce n'est pas une lecture pour les honnêtes femmes, bien que l'auteur ait sans doute la prétention de toucher à des âmes d'enfants et de former d'honnêtes filles !
diodes crédiK^alioii
Ici, il est impossible d'être absolu ; tout au plus est-il permis d'exprimer des préférences, en tenant largement compte de la nature des enfants et de la situation particulière des familles.
En principe, l'éducation de la famille est évidemment la meilleure, mitigée toutefois par un certain contact avec d'autres enfants, et par l'aide de maîtresses soigneusement choisies qui, vo3'ant de moins près, et peut-être de plus haut leurs élèves, secondent les mères d'une manière éclairée^ et les suppléent dans l'impossibilité où elles sont de se vouer entièrement à la tâche si absorbante, si exclusive de l'éducation.
Des femmes destinées à la vie commune de leur sexe ne peuvent être élevées dans un cadre plus convenable que le foyer domestique, à la
condition, toutefois, que ce foyer soit lui-même une école de respect, de devoir, d'amour. Elles y apprennent presque inconsciemment le rôle qu'elles sont appelées à remplir, et s'imprègnent de ce sentiment de la famille qui est à la fois un charme et une sauvegarde dans l'existence.
L'élément étranger que représentent les maîtresses est salutaire aussi, parce que leur expérience d'éducatrices corrige les défaillances ou les exigences de la tendresse maternelle. Enfin, le contact, dans une certaine mesure, de compagnes choisies, est un moyen d'éducation efficace, et contribue pour une part immense à la formation et surtout à l'assouplissement des caractères, en même temps qu'il initie aux liens sociaux et aux rapports de charité. Les enfants élevées seules sont souvent fantasques, égoïstes, presque toujours personnelles.
L'idéal serait donc que les jeunes filles fussent élevées chez elles, sous la direction de leur mère, passant chaque jour quelques heures dans un couvent, un externat ou un cours sévèrement choisi, marqué fortement du cachet religieux, et propre à exercer une influence salutaire, tout
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en n'enlevant pas absolument les enfants aux habitudes familiales.
Tous les maîtres de l'éducation féminine sont unanimes pour placer l'internat au second rang. Fénelon termine ainsi ses Conseils à une dame de qualité : « Je conclus que mademoiselle votre fille est mieux auprès de vous que dans le meilleur couvent que vous pourriez lui choisir. » Mgr. Dupanloup, dans son Traité de V Education des filles, préconise pour le bien comme pour le bonheur des enfants l'éducation -que peuvent donner les familles de situation moyenne dans lesquelles les mères, n'étant liées ni par un travail forcé, ni par les obligations d'une grande situation, peuvent garder leurs filles près d'elles, les élever sous leurs yeux, leur prodiguer des trésors d'expérience et de dévouement. M""* de Maintenon redoutait excessivement les inconvénients du pensionnat qui, inévitablement, rassemble des élèves nombreuses, triées, certainement, mais parmi lesquelles peuvent se glisser des natures défectueuses. Le D'' Fonssagrives, qu'on peut citer comme un moraliste et un grand chrétien aussi bien que comme un médecin très distingué, déclare que pour les filles l'éducation familiale doit être la règle, et la vie de pension l'exception très rare^ et justi-
fiée seulement par la nécessité (i). La pension et le biberon, ajoutait-il, sont des expédients de nécessité, et rien de plus.
L'internat a, en outre de divers inconvénients, celui de rendre Tenfant étrangère à la vie de famille, et d'empêcher fatalement l'intimité qui naît de l'existence commune.
Enfin, au point de vue de la santé, il peut offrir les inconvénients de la sédentarité.
Est-ce à dire qu'il faille le condamner ? Non certes. Il y a des cas, très fréquents, où il devient non seulement une nécessité, mais un bienfait. Si, en effet, les parents n'ont pas le courage de se vouer à leur tâche, s'ils sortent sans cesse, s'ils reçoivent continuellement, la maison n'est plus une école, un asile, mais un lieu où l'enfant est trop distraite, ou abandonnée, ou mêlée à des plaisirs qui ne conviennent pas à son âge. Si, d'autre part, on habite la campagne, loin de toutes ressources d'instruction, il peut être impossible de garder ses filles près de soi. Enfin,
(i) J. B. FoxssAGRiVES. — U Education physiqm des filles, on Avis aux mères sur l'art de diriger leur santé et leur développement.
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il existe des caractères difficiles, qui ont besoin d'une discipline plus sévère, et auxquels une direction étrangère réussit mieux.
En de telles circonstances, il importe seulement de choisir soigneusement la maison qui doit remplacer le fo3'er. Il faut que les maîtresses soient des mères, qu'elles aient assez de dévouement et de tendresse pour inspirer la confiance, assez d'expérience et de pénétration pour diriger et former; elles doivent être assez désintéressées et scrupuleuses pour éloigner toute élève suspecte. Pour tout dire, elles doivent avant tout être des chrétiennes, puiser dans la religion la lumière, le courage, s'inspirer en tout de son esprit.
Il n'est pas inutile, d'autre part, d'appeler l'attention des mères sur un des abus de l'éducation de certains cours.
Dans les grandes villes, il est très fréquent, quand on veut élever ses filles chez soi, de les conduire deux ou trois fois par semaine à des cours, et d'économiser la dépense de Vétiide, c'est-à-dire du cours quotidien, qui est une forme d'externat. Déplus, on applique à ce genre d'éducation la xhhsQà^s spécialités. Qu'arrive-t-il
alors? Les cours se multiplient et ont lieu dans des endroits différents. Il y a le cours de français, le cours d'allemand ou d'anglais, le cours de piano, le cours de solfège, le cours de dessin, le cours de coupe et de travail à l'aiguille. On se rend à chacun d'eux deux ou trois fois par semaine, c'est-à-dire qu'on est toujours sortie. Il y a là une fatigue excessive, non pas seulement parce quelessorties se multiplient, mais parce qu'on vit dans une agitation perpétuelle, les yeux sur la pendule, se hâtant, craignant de manquer l'heure. J'ai connu des femmes qui, à certains jours, ne quittaient pas leur chapeau, du matin au soir ; elles rentraient déjeuner en courant, mangeaient en s'étouffant, et repartaient aussitôt pour la journée entière. Les enfants recevaient une multitude exagérée d'enseignements divers, sans avoir le temps de les digérer, de se les assimiler> ne pouvant faire leurs devoirs que le soir, et prolongeant leurs veilles au-delà des heures raisonnables.
Et que devient une maison ainsi abandonnée ? Et comment se forme à la vie de famille, aux soucis du ménage, la jeune fille qui passe sa vie dans les rues, se rendant d'tm cours à l'autre ? Je signale cet excès, qui ne nuit pas seulement à la santé, mais à l'éducation elle-même.
tiever des ciiraiils.