CE QUE DOIVENT ETRE DES EDUCATRICES
Elever des entants ! On répète ce mot par routine, sans s'arrêter, le plus souvent, au sens profond et magnifique qu'il comporte.
Eleper, c'est-à-dire prendre avec respect, avec précaution une jeune âme, un cœur tout neuf, et le placer au-dessus d'un certain niveau, au-dessus de ce qui est mauvais, vil, dangereux, bas, en un mot, au-dessus même de ce qui est médiocre, vulgaire.
L'élever ! Le placer dans une atmosphère pure, libre, où ne montent pas les miasmes d'en bas.
L'élever I Le mettre au diapason du vrai, du beau, du bien...
Oui, élever un enfant, c'est tout cela; et mieux on aura réalisé ce type, plus on l'aura placé au-dessus des convoitises mauvaises, des goûts vulgaires^ des habitudes futiles, des sentiments
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bas ou communs, plus on aura réussi cette grande tâche.
Ne pensez pas qu'il faille beaucoup prêcher pour l'accomplir. Cela vous lasserait, mais cela fatiguerait beaucoup plus vite encore l'esprit le'ger et mobile que vous devez diriger. Certes, il faut des enseignements, des conseils, des réprimandes; mais tout cela doit surtout découler des circonstances et s'en inspirer. La grande, suprême, perpétuelle leçon, la plus sûre, justement parce qu'elle est continuelle, le moteur qui élève sans interruption, presque sans que l'enfant s'en aperçoive, c'est votre exemple.
La logique des enfants est inflexible. Ils ne connaissent pas de demi mesures; leurs esprits, tout d'une pièce, ne saisissent pas les nuances ; à plus forte raison, ils sont incapables d'admettre les contradictions. Pour eux, l'enchaînement des préceptes et des actes est chose naturelle, nécessaire. Si les seconds ne répondent pas aux premiers, ils perdent leur confiance en les éducateurs.
Il ne faut donc jamais mettre leur logique ni leur conscience à l'épreuve d'une contradiction entre les préceptes et la conduite; car c'est encore, remarquez-le bien, un trait particulier à l'enfance que cette tendance à identifier Ten-
seignement avec celui qui le donne, et c'est de là que naît pour vous l'impérieuse ne'cessité d'être un enseignement vivant, de pratiquer ce que vous commandez et conseillez, de réaliser l'idéal que vous présentez.
D'ailleurs, il faut bien se pénétrer de cette idée, absolument fondamentale en matière d'éducation, que l'exemple est à la longue irrésistible. S'il agit même sur des personnalités toutes faites, s'il pénètre des esprits déjà mûris, s'il ébranle des idées enracinées, quelle influence n'aura-t-il pas sur des âmes toutes neuves, sur des natures jeunes et malléables ?
Et c'est ainsi que cette grande tâche de former vos enfants vous réformera vous-mêmes. Car, ne l'oubliez pas, on ne peut donner que de ce que l'on a, on ne peut persuader que si l'on est soi-même convaincu, on ne peut entraîner qu'à la condition de marcher en avant. Quelle autorité auriez-vous si, prêchant à vos enfants la douceur, vous vous laissiez aller à toutes les variations de votre humeur et à toutes les saillies de votre impatience, — si, leur recommandant la bienveillance, vous déchiriez le prochain? Comment oseriez-vous parler à vos filles de simplicité, flétrir devant elles le luxe et les folles dépenses, si votre temps et votre ar-
gent sont consacrés à la toilette et à la vanité?
Ah! l'exemple des mères ! Il ne fait pas seulement pratiquer ce qui est bien, il le fait aimer. Si l'exemple entraîne, combien plus l'exemple d'une personne chère ! Il atténue tout ce que le précepte peut avoir d'austère ; il est irrésistible parce que celui qui en subit l'influence ne s'en aperçoit pas, et devient meilleur par le fait même de cet esprit d'imitation qui est en nous. On voit se produire de tels effets, même sous le rapport physique ; une jeune fille prend les intonations de sa mère, ses expressions, ses manières, ses gestes familiers, et cela sans le vouloir, sans même s'en douter. Même des étrangers vivant ensemble finissent par emprunter les uns aux autres quelque ressemblance. C'est, je le répète, ce qui arrive dans l'ordre moral. Vos idées, vos manières de voir, vos jugements seront comme l'atmosphère dans laquelle se développeront les jeunes âmes de vos enfants ; elles s'en imprégneront certainement, à la condition que vos actions ne viennent pas donner à tout cela un démenti, ne détournent pas brusquement le courant dans lequel vous cherchez à les entraîner.
Je reviens toujours à ce mot élever, élever des enfants. Pour cela, il faut que vous soyez
hautes vous-mêmes ; c'est sur vos bras, c'est sur vos cœurs que les natures de vos enfants s'élèveront, atteindront le niveau de'siré. Ne croyez pas qu'ils puissent y arriver et s'y maintenir sans vous.
Ainsi, dans cette grande tâche, vous demeurerez absolument unes avec les chers êtres qui vous sont confiés. Vos vertus seront le germe nécessaire des leurs ; la formation ou la réformation de votre âme et de votre caractère, la condition obligée de leur formation à eux. Ils mettront leurs pieds là où les vôtres ont laissé leurs traces ; ils contracteront vos habitudes, vos manières d'être, et, souvenez-vous en, ils seront toujours prê:s à prendre vos défauts. Ne leur montrez donc pas ces défauts. Mais les enfants sont si perspicaces que, pour qu'ils ne voient pas, il faut qu'il n'y ait rien.
Otez de vous-mêmes ce qui est répréhensible, afin qu'ils puissent être bons en vous regardant et en vous imitant.
Elever un enfant, c'est lui apprendre à se passer de nous.
Cette parole est profonde, et, pour qui sait l'interpréter, elle contient un des secrets de
l'éducation. Mais quel détachement n'impliquet-elle pas ! quelles qualités d'intelligence, de tact et de cœur ne suppose-t-elle pas chez l'éducatrice, la mère de famille qui la mettrait en pratique !
Je parle ici à dessein de détachement et à'inlelligence, et non pas de dévouement et de sacrifice, parce que j'admets que tout amour maternel est capable de se prodiguer et de s'immoler. Le dévouement est tellement l'essence de cet amour, que la mère qui en est dépourvue nous apparaît comme une exception monstrueuse ; nous la mettons en quelque sorte hors la loi en la disant contre nature.
Il est donc tout naturel aux mères de préférer leurs enfants à elles-mêmes, de compter pour rien les fatigues, les peines et les sacrifices. C'est justement pour cela qu'elles ne savent pas mettre en pratique la maxime que je viens de citer. On se laisse aller à la douceur d'être tout à l'enfant;, de le voir recourir à nous en toute circonstance. « Il ne peut se passer de moi ! » Quelle mère, en disant ces mots, ne se sent pénétrée dans ce que son amour a de plus sensible ! Cela crée tant de tendresse ! Un être qui ne peut se passer de nous ! Comme nous lui sommes reconnaissantes, en quelque sorte!
Comme nous nous penchons pour l'envelopper, le protéger ! Comme nous lui évitons toute déception à ce qu'il attend de nous ! Comme nous nous délectons dans ce dévouement de toutes nos heures ! C'est bien là ce sentiment maternel qui, contrairement à tous les autres, ne se nourrit pas de ce qu'il reçoit, mais esta lui-même son propre aliment !
Est-ce là, pourtant, de l'amour éclairé? Cette passion de sacrifice ne dévie-i-elle de son but, et n'est-elle pas stérilisée dans l'intime et douloureuse jouissance qu'elle nous procure ? Ce dévouement s'exerce-t-il bien réellement au profit de l'enfant?
C'est ici qu'intervient le détachement ; oui, le plus difficile, peut-être, puisqu'il s'agit en quelque sorte de s'effacer, de disparaître, de renoncer à l'excès de générosité qui ferait des êtres égoïstes, à l'excès d'endurance et de courage qui ferait des êtres faibles. Je connais des mères qui ont été des prodiges d'abnégation, d'héroïsme même, et dont on s'étonne de voir les enfants incapables de lutter, de supporter, de souffrir, d'agir. C'est qu'elles ne les ont pas aimés pour eux-mêmes ; c'est qu'elles les ont vus toujours petits, et qu'elles n'ont pas songé à les munir, en vue de l'avenir et de leur bonheur
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même, de ce qui peut assurer cet avenir, ce bonheur^ d'un viatique de force, d'une habitude salutaire d'initiative.
On se plaint de ce que les individualités deviennent rares : la faute en est trop souvent aux mères qui ne savent pas les développer, qui, se substituant à leurs enfants lorsqu'il s'agit de peines, de sacrifices, de souffrances, leur suppriment aussi par là les leçons de la vie, et ces exercices journaliers du caractère, cette initiative, cette éducation de la volonté, en un mot, qui sont à l'âme ce qu'est au corps l'exercice physique, sans lequel les membres s'ankylosent.
Au ravissement que toute mère éprouve lorsque son petit enfant, essayant ses premiers pas, ose quitter sa main et s'en va tout seul, il se mêle, tout au fond du cœur, un vague regret de ne lui être plus aussi indispensable. Songet-elle, cependant, à retarder ce premier essai d'indépendance ?
Il en est de même au moral. Peut-être éprouvera-t-on un serrement de cœur en voyant l'enfant penser, agir tout seul ; il faut l'y aider,
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cependant, l'y encourager, l'y habituer. Moins le soutenir ne sera pas moins l'aimer ; l'amour maternel, seul entre tous les amours, ne subit point de variations, ne connaît ni hausse^ ni baisse; ce sera l'aimerpour lui, pour l'avenir, — pour le moment où nous ne serons plus là, mais où notre tendresse, nous survivant^ l'aura ve'ritablement mis en état de se passer de nous, d'être sans nous ce qu'il doit être, ce que notre cœur l'a rêvé, l'a voulu, l'a fait.