‹ Le féminisme de tous les tempsChapitre 15 sur 78 · UN GRAND PRINCIPE D EDUCATION · texte numérisé non relu

UN GRAND PRINCIPE D EDUCATION

J'ai un dentiste très intelligent, et je prends, à entendre ses the'ories, un plaisir d'autant plus sincère que ses idées chirurgicales sont tout à fait d'accord avec mes appréhensions. J'applaudis des deux mains quand il me parle des progrès de son art^ et qu'il rejette aux vieux systèmes l'extraction, la terrible extraction des dents. « Nous n'extirpons plus, nous guérissons. » Je ne sais pourquoi, ce mot n'est revenu à propos d'éducation, en lisant ce lieu commun « qu'il faut tout d'abord extirper les défauts ».

Il8 LE FÉMINISME DE TOUS LES TEMPS

Extirper les défauts ! C'est vite dit ; mais en admettant que ce soit moins douloureux, c'est encore moins aisé que pour une dent. C'est aussi plus long.

Comment s'y prendra-t-on ? Il y a les discours, d'abord ; vous développerez longuement une thèse qui ne pénétrera guère dans ces têtes de linottes ; vous prendrez vos pinceaux les plus noirs pour leur peindre la laideur de leurs défauts, vous leur raconterez des faits plus ou moins intéressants à l'appui. Ensuite vous en viendrez à l'action, et vous adopterez un système de punitions et de récompenses qui, indispensable dans une certaine mesure, peut cependant, pour un grand nombre d'enfants, développer trop considérablement la crainte, avec le danger qu'elle entraîne : l'hypocrisie.

Extirper... La racine des défauts est moins facile à atteindre que celle d'une dent; souvent on n'arrive qu'à supprimer ce qui paraît.

Pourquoi ne pas essayer d'un moyen plus doux, d'une méthode qui, pour agir indirectement, d'une manière réflexe, n'en est que plus sûre, et supprime les inconvénients dont nous venons de parler ?

Il y a deux sortes de défauts. Les uns sont une franche manifestation du mal, les autres sont seulement l'exagération, la déviation d'une qualité.

Pour reconnaître ces derniers, il faut une vue juste, impartiale. Trop de mères sont disposées à voir des vertus dans les défauts de leurs enfants, à qualifier l'entêtement du nom de fermeté, à prendre la faiblesse pour de la douceur, à attribuer la désobéissance à un louable sentiment d'initiative et d'indépendance, etc. Mais enfin, il est vrai que certains défauts sont le dérèglement de certaines bonnes dispositions, et dans ce cas, il faut s'appliquer à supprimer l'excès, à rétablir la mesure.

D'autres ne sont pas excusables, mais on peut les guérir par leurs contraires.

C'est un grand principe d'éducation^ trop rarement appliqué, que de cultiver le bien pour détruire le mal, plutôt que de s'occuper uniquement et directement du mal.

Cette méthode a l'avantage d'exiger moins de gronderies et plus d'encouragements, de tenir les regards de l'enfant élevés vers un idéal, et

de répondre à ce qu'il y a en lui d'aspirations confuses, mais re'elles, vers le bien.

Pour en arriver à la pratique, supposez une petite fille égoïste (c'est là une pente naturelle). Gomment la corrigerez-vous de la disposition instinctive qu'elle a à ne point donner,à ne point partager, à ne jamais s'inquiéter des autres ? Tout simplement en lui faisant pratiquer la charité. C'est bien plus haut de faire faire à un enfant des actes de vertu que de la contraindre uniquement à ne pas commettre des actes blâmables. Montrez-lui la misère, éveillez sa compassion ; faites-lui comprendre qu'il dépend d'elle de soulager, de consoler, de faire plaisir ; éveillez en un mot en elle du goût pour le bien ; par là même vous l'arrachez à ses petites passions, vous lui faites oublier le moi, qui était en train de grandir démesurément.

Le grand Bossuet, qui était, on ne le sait pas assez, un admirable directeur de consciences, pratiquait cette méthode vis-à-vis des âmes qui se confiaient à lui, ainsi qu'on peut le voir dans ses lettres à la sœur Cornuau.

C'est plus attra3'ant en même temps que plus noble. L'attrait du bien peut devenir, si vous savez agir sur les âmes de vos enfants, bien au-

trement efficace que la simple répugnance du mal ou sa répression.

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