‹ Le féminisme de tous les tempsChapitre 16 sur 78 · TOUTES PETITES · texte numérisé non relu

TOUTES PETITES

Il y a, en matière d'éducation, des lieux communs qui, pour être justes, n'en sont pas moins rebattus, et peuvent être épargnés à nos lectrices, d'autant plus qu'ils servent souvent de prétexte à des exagérations de méthodes et de parti pris.

C'est ainsi qu'on s'en va répétant que l'éducation commence au berceau. Cet aphorisme est vrai, si l'on considère comme une question d'éducation de refuser à un enfant ce qui lui est nuisible, ou de ne pas se prêter à des caprices stupides. Mais comme les raisonnements sont superflus vis-à-vis des bébés, on use trop souvent envers eux d'une sévérité... matérielle, et j'ai souvent été péniblement froissée de voir des parents commencer dès le berceau le dressage de leurs enfants par les mêmes mo3'ens coërcitifs qu'ils emploieraient vis-à-vis d'un jeune chien, prétendant régler leurs mouvements, leurs cris, leurs souffrances elles-mêmes.

Néanmoins^ il faut prendre les enfants tout petits, et commencer par agir toujours raisonnablement vis-à-vis d'eux, afin que, dès le moment incertain où leur conscience s'éveille, ils se trouvent en présence d'une règle, et qu'avec les idées naisse en eux, approprié à leur âge, le sentiment du devoir. Si Ton s'est accoutumé à céder à leurs caprices inconscients, on se trouvera désarmé devant des volontés naissances.

Remarquez que je ne prétends pas prêcher la sévérité. Je ne suis pas de cette école inflexible qui maintient l'enfance dans un étau de fer, qui lui refuse, sous prétexte de discipline, les joies innocentes et la liberté raisonnable. Mais il 3' a une limite à la tendresse : c'est celle même de l'avantage de l'enfant. Si on la dépasse, on n'est plus tendre, on est faible, on fait du mal à la petite créature qu'on prétendait chérir.

J'ai connu une petite fille qui avait la manie de pincer. Si bizarre que cela paraisse, elle y trouvait un plaisir réel. Et, si invraisemblable que ce soit, sa mère se montrait pleine de complaisance pour ce singulier penchant, trouvant naturel que la sœur aînée se laissât pincer, et consolant \a. méchante petite peste lorsque celleci trouvait de la résistance à son penchant favori.

Dira-ton qu'on avait commencé d'assez bonne heure cette éducation-là ?

A quel âge peut s'éveiller la conscience chez un enfant ? Nous ne le savons pas bien, et d'ailleurs, cela varie selon les natures ; mais ce dont nous pouvons être sûres, c'est que la notion du bien et du mal pénètre en lui sous forme âCimpression beaucoup plus tôt qu'on ne le croit généralement. Et c'est pour cela qu'à ce moment incertain il doit comprendre, confusément^ d'abord, puis plus distinctement, que sa mère, qui l'aime et le rend heureux, peut être inflexible, que ce qu'elle retuse ou défend est mauvais ou dangereux, que ce qu'elle exige doit être accompli. Si nous ne sommes pas prêtes à temps pour ce rôle, nous nous trouverons, le jour où la répression s'impose, en face d'un orgueil qui n'a point appris à plier, d'un amour-propre qu'exaspère la moindre piqûre, d'une sensibilité qui, sottement ménagée, devient maladive et ridicule.

L'être moral ne se forme pas tout seul. Il est indispensable de redresser ses premiers écarts, de diriger ses tendances dès qu'elles se manifestent; tout cela ne se fait pas sans que l'enfant soulTre et soit froissée, si douces que soient les mains qui la pétrissent. Si on la prend toute petite, si on lui trace, dès qu'elle peut com-

prendre, les lignes dont elle ne doit point s'écarter, elle n'éprouvera pas devant la réprimande cette espèce de révolte dans laquelle il entre une surprise assez explicable. Car enfin, si vous avez laissé pousser toute squle cette petite créature dans la crainte de la faire pleurer, d'éveiller sa colère ou sa mauvaise humeur, si vous avez supporté sans rien dire ses défauts, elle, qui est très clairvoyante, que ce soit par raisonnement ou par instinct, comprend qu'elle fait mal, mais comprend aussi que vous tolérez tout. Vous n'êtes pas pour elle l'incarnation de la règle, du bien ; elle voit votre faiblesse, en profite, en abuse. Mais voici qu'elle grandit, et ses défauts avec elle. Ce qui avait encore chez le bébé je ne sais quelle grâce ou quelle drôlerie, devient franchement insupportable. Un jour arrive où, énervée et lassée, vous changez subitement de manière d'être ; vous grondez, vous punissez, et vous ressentez unétonnement naïf de voir vos répressions mal accueillies.

Ne remettez pas votre tâche. Si vous commencez à céder aux caprices encore instinctifs du bébé^ comment aurez-vous le courage de lui résister lorsque, au charme de son âge, il joindra l'attrait de la parole, des caresses, de l'intelligence? Soyez vraiment mères; on ne l'est pas

seulement pour le temps de la première enfance, et on ne l'est pas uniquement d'un corps. 11 faut préparer l'existence, former l'âme, lui pre'parer des avenues toutes trace'es vers le bien, lui fermer les routes du mal.

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