LA SUITE DANS LES IDÉES
Où trouve-t-elle sa place aujourd'hui, cette qualité cependant essentielle qui, jadis, soutenait et coordonnait les familles comme les sociétés ? La légèreté dans les idées, la mobilité dans les sentiments, le caprice dans la conduite, voilà ce qui, peut-être, caractérise le plus dé-
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plorablement notre époque. Nous manquons d'un but ; nous nous laissons entraîner au gré de la fantaisie, nous abandonnons les tâches commencées, et non seulement notre vie se trouve atteinte par là dans sa dignité comme dans son utilité, mais ceux qui nous entourent se ressentent du manque de direction et d'unité dans nos vues et notre manière de faire.
Comment, pourtant, remplir une tâche sans y apporter de la suite ? Comment mener à bien une entreprise, quelle qu'elle soit, si elle n'est pas soutenuepar le même esprit qui l'a inspirée? Pour prendre comme type la mission qui échoit à la plupart des femmes, l'éducation des enfants, est-il vraiment possible de s'en acquitter suivant son caprice, en changeant de méthode sans raison comme sans relâche ?
On n'arrive pas au but en s'écartant continuellement de la route pour prendre le premier chemin de traverse qui se présente. On n'élève pas un enfant en le dirigeant au gré de chaque influence qui se fait sentir. Elever son fils ou sa fille, c'est le pousser au bien, lui apprendre le devoir; c'est former son caractère, et enfin, c'est diriger ses études vers un but déterminé. Tout cela exige beaucoup d'esprit de suite, de logique, de fixité. L'enfant est absolu dans ses conclu-
sions ; il sera étonné, désorienté en face de chiangements continuels. Il ne comprend que la ligne droite ; il n'admet pas que ce qui était bon hier soit abandonné aujourd'hui. L'inconstance choque son jugement, et surtout le met en défiance. Cependant, comme il n'est lui-même que trop enclin au caprice, il en prendra aisément l'habitude. Il cherchera plus tard sa voie, non au point de vue de ce qui lui est meilleur, mais en consultant sa fantaisie, son humeur, son goût, ses répugnances. Il finira par se prendre lui-même comme objectif, et sa propre mobilité l'entraînera sans cesse vers des projets, des essais^ des entreprises aussitôt abandonnés.
Le manque de suite dans les idées atteint profondément Tautorité. La logique impitoyable des enfants réclame une base au commandement, et une raison à l'obéissance rendue. Sinon, ils ne feront que céder à la force.
Quelle confiance peuvent-ils avoir en la sagesse d'une mère qui tourne à tous les vents, vit de contradictions, d'hésitations, d'inconstance ? Quelle foi en un jugement qui se dément sans cesse, en un esprit qui ne sait où se fixer, en un caractère sans énergie ni volonté ?
La réflexion doit donc être à la base de tout. Commencer une chose déraisonnable et la pour-
suivre par obstination, c'est une double faute. Mais quand on a pesé les motifs d'une manière d'agir, rien ne doit en détourner; il faut s'avancer, non avec l'entêtement brutal qui ne connaît pas les obstacles et s'inquiète peu de se heurter aux gens et aux choses, mais avec la fermeté tranquille qui sait au besoin fléchir sans céder, tourner une difficulté, faire une concession, mais qui poursuit un but,
La suite dans les idées implique la fermeté, la persévérance, l'amour du bien, et tout cela produira l'estime, le respect, la confiance, et amènera l'influence.
Et ce n'est pas assez d'avoir de la suite dans le commandement et la direction. Il faut encore établir chez l'enfant cette fixité, cette persévérance qui lui sont, à lui aussi, indispensables, pour le présent au point de vue de sa formation, pour l'avenir, au point de vue de ses devoirs.
Poursuivez et corrigez en vos filles l'inconstance, même, dans une certaine mesure, celle ([u'elles apportent dans leurs jeux et leurs préfé rences. Pour citer quelques exemples, ne tolérez pas qu'elles négligent Tanimalfavori qu'elles ont d'abord aimé avec fureur. Ne leur donnez pas à la fois un trop grand nombre de livres : veillez
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autant que possible à ce qu'elles achèvent ceux qu'elles ont désirés et commencés. Ne souffrez pas qu'elles aient des engouements (je distingue ici avec les préférences), engouement pour telle ou telle occupation, presque aussitôt abandonnée, engouement, surtout, pour des petites compagnes, recherchées aujourd'hui avec enthousiasme, objets, demain, de caprices sans causes. Qu'elles ne commencent pas de tâches trop difficiles ou trop longues, mais que leurs entreprises soient menées à bonne fin. Trop de petites filles, pour citer un cas particulier, s'entichent d'ouvrages à l'aiguille qu'elles laissent inachevés ; cela ne semble rien, et il 3^ a là un germe d'inconstance et de mobilité qui peut devenir dangereux.
Poursuivre cette inconstance chez les enfants comme en soi-même, doit être une des tâches les plus sérieuses de toute éducatrice.