EDUCATION DE LA SENSIBILITE
souvent, augmenter la dose de leurs souffrances ; car la sensibilité s'exerce le plus souvent sous cette forme, qui donne peut-être l'illusion des qualités du cœur et occupe en tout cas plus complètement la personnalité.
Et c'est ainsi qu'on voit des jeunes filles pleurer sur les aventures d'une héroïne de roman, et passer, insensibles, à côté d'un enfant à demi nu. C'est ainsi encore que, sous prétexte de sensibilité, on ne peut pas visiter les pauvres parce que la vue de leurs taudis serait trop affligeante, et qu'on ne peut panser une plaie ni soigner un malade parce que cela fait mal.
Sans tuer cette merveilleuse faculté qui peut devenir l'auxiliaire et aussi la grâce et le charme du dévouement, sans laquelle une femme n'a pas d'action sur les cœurs, il faut donc apprendre aux jeunes filles, d'abord à ne pas la prendre pour guide, mais à la contrôler par le jugement ; puis à ne pas la faire consister en attendrissements égoïstes. Le critérium de la sensibilité saine, vraie, utile, réglée par une faculté plus haute et plus libre, c'est d'avoir pour objet non pas soi-même, mais autrui. Une jeune fille
doit surveiller ses impressions, et rejeter celles qui sont purement personnelles. C'est le moyen le plus sûr d'éviter la sensiblerie^ qui n'a d'autre objet que sa propre satisfaction.
Enfin, qu'on ne confonde jamais la sensibilité, qui, je le répète, n'est pas délibérée ni d'abord volontaire, avec le sentiment^ qui, bien que né le plus souvent de l'attrait, est raisonné, soumis à la raison, et libre dans ses manifestations. Transformer en sentiment, c'est-à-dire en quelque chose de réel, de ferme^ ce que la sensibilité a de noble et de vrai, ce doit être l'oe.ivre de l'éducation ; c'est l'histoire de la goutte de cire qui, en refroidissant, gagne en solidité ce qu'elle perd en éclat.
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C'est, incontestablement, une des facultés qu'il faut surveiller de près ; Je n'en dirai cependant pas de mal ; je reconnaîtrai même qu'on a une tendance trop générale à la considérer comme un don fatal.
Un don de Dieu n'est jamais fatal. Celui-ci est charmant. L'imagination, contenue dans de sages limites, gouvernée par la raison, embellit la vie, nous procure et donne aux autres des agréments infinis. Seulement, il faut avouer aussi que, de sa nature, elle est envahissante, qu'elle tend à prendre le premier rang parmi les autres facultés, à dominer l'intelligence, et par là à annihiler le jugement, à troubler la raison, à égarer la conduite.
La tendance de l'imagination, quand elle est vive, c'est à la fois de changer les proportions des choses, et de les colorer à son gré. Elle est
tour à tour un verre grossissant ou un verre colorant. Mais si le navigateurne se dirigeait qu'en regardant dans sa lunette d'approche, il n'aurait pas la vraie notion de la distance. Et si le peintre étudiait la nature à travers une vitre noire, verte ou bleue, elle lui donnerait des tons étranges, tout à fait hors de la vérité.
L'imagination ne doit venir qu'en surcroît dans l'appréciation des choses. Non seulement il ne faut pas établir le jugement sur les im.pressions qu'elle donne, mais il faut s'en méfier et rectifier ses vues, en faisant la part de l'exagération qui lui est naturelle. Une fois que le jugement s'est basé sur la raison et l'intelligence, l'imagination peut répandre sa lumière ou ses fleurs sur nos idées.
Tout le monde n'est pas également doué d'imagination. Si vos filles en ont beaucoup, veillez-y, mais avec douceur et sagesse. Prétendre étouffer l'imagination serait un excès non seulement ridicule, mais dangereux, car c'est une faculté des plus vivaces, et si elle peut être réglée, elle ne saurait être détruite ; elle trouverait une issue pour s'échapper si vous prétendiez l'emprisonner.
C'est en développant les autres facultés qu'on règle l'imagination. Il faut cultiver l'intelligence,