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PAS DE CŒUR

« Toi qui as du cœur... » C'est là ce qui fait marcher les grands comme les petits. Quand bien même on aurait affaire à une nature ingrate, c'est en essayant de l'élever au-dessus d'ellemême qu'on combattra sa sécheresse ; et si l'on n'arrive pas à lui donner la sensibilité, la générosité, l'abnégation, les qualité et les dons qui découlent naturellement d'un cœur bien fait, on obtiendra des actes, il y aura de l'acquis, du voulu. L'enfant agira de telle sorte parce qu'elle sait que les gens qui ont du cœur agissent ainsi, et que pour rien au monde elle ne voudrait être accusée d'en manquer.

Certes, il 3^ a des mobiles plus élevés à donner à ses actes ; mais n'est-ce pas quelque chose d'en obtenir qui soient bons en eux-mêmes, quelles que soient les raisons qui les dictent ? N'est-ce pas beaucoup d'avoir tiré d'une nature tout ce qu'on en pouvait atteindre, en développant des germes qui seraient restés infructueux si l'on ne s'était donné la peine d'employer les petits moyens qu'on peut toujours découvrir?

Retournons donc la formule, et au lieu de dire à l'enfant : « Tu n"as pas de cœur, » répétonslui : « Toi, qui as du cœur. » Nous la mettrons ainsi en mouvement par ce qu'il y a de meilleur en elle.

Les pauvres

Je me souviendrai toujours qu'un certain jour de bal, ma mère me mena voir des pauvres. Depuis, j'ai vu tant de misères, depuis les caves malsaines jusqu'aux greniers où une chiffonnière chauffait de la tisane pour son mari malade, en brûlant un vieux soulier et une peau de lapin, que je ne me rappelle pas d'une manière précise les malheureux qui m'avaient tant émue ce jourlà. Cependant, une pauvre vieille fille estdemeuréc dans ma mémoire. Elle était percluse au point d'avoir les poignets tordus, et avec ses mains infirmes, elle gagnait sa vie, ou plutôt, de quoi ne pas mourir de faim. Elle habitait sous le toit, au milieu des solives, un petit galetas où l'air et .a pluie entraient comme chez eux. Elle confectionnait des sacs de papier jaune pour les épiciers. Elle les suspendait ensuite à des ficelles, et la fenêtre devait rester ouverte par un froid

intense, pour qu'ils séchassent plus vite. Je n'ai jamais oublié ce tableau : un coin de ciel gris, pluvieux, s'encadrant dans la lucarne, la bise aiguë secouant les longues files de sacs sur leurs ficelles, et les mains déformées de la pauvre vieille s'empressant à la besogne, difficile pour elle, qui lui rapportait quatre ou cinq sous par jour. Elle ne se plaignait pas, cependant ; je me souviens qu'elle était gaie^ résignée à son sort, et vivait dans la ferme espérance d'une vie qui compenserait toutes ses souffrances. Ma mère lui remit des secours, et elle exprima un touchant scrupule: k Vraiment, dit-elle, j'ai honte d'accepter tout cela, moi qui suis toute seule, quand il y a tant de mères de famille, de veuves chargées d'enfants ! »

Nous sortîmes, profondément émues. En enfouissant mes mains dans la douce chaleur de mon manchon, je pensais à ces pauvres mains à demi paralysées par le rhumatisme et par le froid. Le soir, j'étais au bal. Au milieu de ce bruit, de cette gaieté, de ces salons chauds et brillants, je revoyais le petit grenier glacial, tout tendu de sacs, avec son odeur désagréable de colle, et la vieille fille résignée et sereine qui ne s'avisait certes pas de penser que la centième partie de ce qu'on dépensait ce soir-là pour

s'amuser lui aurait donné une année de sécurité et même d'humble confort.

Ce n'est pas assez de parlez de la misère aux jeunes filles; il faut la leur montrer. On a bien vite dit qu'il y a des pauvres, et que le devoir des riches est de les secourir. Mais rien ne vaut les leçons pratiques. Quand une jeune fille a vu de ses yeux les demeures dénuées de tout, les mères en pleurs, les enfants à demi nus, les vieillards privés de soin, elle fait des réflexions autrement concluantes que si elle se bornait à savoir en théorie que le malheur existe et qu'il faut le secourir. Elle comprendra alors qu'en face de la misère, le luxe qui dépasse un certain point de convenances nécessaires n'est plus seulement blâmable, mais coupable; elle comprendra que la vanité qui se satisfait aux dépens de la charité participe vraiment de l'homicide, et elle apprendra insensiblement à régler sa vie, à ordonner ses dépenses, et à considérer comme une faute tous les gaspillages, toutes les prodigalités qui n'ont qu'un mobile personnel.

Ce ne serait pas assez, cependant, d'éveiller en faveur des pauvres la sensibilité des jeunes

filles. Cette sensibilité, bien dirige'e, prêtera au bien des énergies plus vives, en même temps qu'elle lui communiquera un charme particulier, fait pouragir sur les cœurs, et pour les consoler. Mais il y a dans l'aumône plus et mieux qu'un élan du cœur ou une manifestation de sensibilité : il y a un devoir.

Oui, nous devons donner, — de notre argent si nous pouvons, de notre temps^ de notre travail, de nos soins, de notre sympathie, toujours. J'ai connu une pauvre femme qui, bien que fille d'un colonel, se trouvait réduite à une si excessive misère qu'elle avait en tout, pour vivre, un secours de l'Etat, de 200 francs, et le produit de son aiguille. Elle était infirme, et toujours malade. Elle ne se croyait pas, cependant, dispensée du devoir de la charité, et employait le soir des bouts de chiffons à confectionner des layettes.

Ce que nous avons reçu est un dépôt dont nous rendrons compte. La charité est une obligation si impérieuse qu'elle sera, dit l'Evangile, le sujet de notre jugement : « Venez, les bénis de mon Père, parce que j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger... Allez, maudits, parce que j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri. »

Il importe d'autant plus de pénétrer les jeunes

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filles de cette vérité que l'argent ne nous est pas donné pour nous-mêmes, qu'elles auront charge d'ànies, qu'elles devront former à leur tour des coeurs pour la charité, et que sur elles reposera un jour cette grande mission de l'aumône qui rejaillit en bénédictions sur un foyer.

Mais, de ce que l'aumône est un devoir, il résulte que nous ne devons y mêler ni caprice, ni engouement, ni même une part mal comprise de sensibilité. Il faut être im.partiale, sage dans la manière de donner^ sans se laisser aller à des préférences irraisonnées qui priveraient de nos dons des misères réelles. Il faut encore être indulgente, pardonnant aux pauvres leurs défauts, leurs faiblesses, ne tenant pas compte de ces mécontentements, de ces ingratitudes, même, pour lesquels leur défaut d'éducation et même leurs souffrances sont une excuse. Il faut, en un mot, donner en vue de Dieu : « Quand vous avez fait toutes ces choses, c'est à moi que vous les avez faites. »

Quelle belle, divine conception de l'aumône ! Comme cette substitution du Christ aux misérables est faite pour élever au-dessus des considérations mesquines, personnelles, de la fanlaisi,, de l'inconstance, de tout ce qui, en un

mot, altère trop souvent les bonnes œuvres fe'minines !

Enfin, l'on a aussi des devoirs moraux envers le pauvre. A notre époque, on a beaucoup parlé de socialisme, de la réconciliation des classes. On a même inventé un nouveau mot, Valtruisme comme si, il 3' a deux mille ans, le Christ n'avait pas prononcé le divin mot de charité. Le véritable code de la réconciliation, de l'union, c'est l'Evangile. En proclamant le dogme de la fraternité humaine, en nous ordonnant d'appeler Dieu notre Père, et de demander le pain quotidien les uns pour les autres — notre pain, — il a créé entre les hommes le devoir d&J'assistance matérielle, mais aussi celui de l'assistance morale. Nous devont vraiment aider nos frères déshérités, en prenant part à leurs peines^ en écoutant le récit de leurs malheurs, en leur donnant le conseil, l'appui qui valent souvent plus que du pain.

J'ajouterai que l'aumône attire des bénédictions matérielles, c'est un axiome dont la vérité

est reconnue chez ceux qui donnent beaucoup que « l'aumône n'appauvrit pas. » En outre, comme pour faire l'aumône, on est obligé de compter, d'être économe, les affaires se ressentent d'une manière heureuse des habitudes d'ordre qu'elle fait contracter.

Enfin, elle ne doit pas porter uniquement sur le superflu. Il ne faut pas craindre d'imposer aux jeunes filles, dans un but charitable, sinon des privations, au moins des sacrifices.

J'ai une amie qui, possédant cent mille francs i de rente^ en donnait environ le quart aux pauvres. Elle et son mari avaient une situation à soutenir, l'entretien très onéreux d'une propriété considérable. Pour arriver à un pareil total d'aumônes, il fallait non seulement compter, mais s'imposer des privations relatives. Mon amie, se rendant dans le midi avec ses enfants, voyageait en seconde classe. A3'ant à faire une installation provisoire à Paris, elle s'astreignait à à des courses fatigantes, et s'enquérait de tapissiers modestes, tout cela pour soutenir, pendant tout un hiver, les pauvres de sa petite commune. ?

Qui dira le prix qu'ont devant Dieu de semblables industries !

Et le jour mêmeoù elle me demandait l'adresse d'un ouvrier habile, mais obscur, pour poser ses tentures, elle me remettait deux cents francs pour faire apprendre à une jeune fille le me'tier de fleuriste.

La niesure

Je crois que c'est Cassien qui nous rapporte la fameuse dispute des solitaires d'Egypte au sujet des vertus. Chacun défendait la primauté de celle qu'il préférait, et certes, ces vieux athlèles du christianisme étaient experts en la matière. Mais ils finirent par tomber d'accord sur la modération, — la plus nécessaire de toutes, parce qu'elle les règle, les contient et les parfait.

Combien cette thèse serait utilement débattue de nos jours ! Nous allons toujours aux extrémités des choses, et l'exagération du langage n'est que la fidèle reproduction de l'exagération des sentiments.

A l'exemple des saints habitants du désert, je voudrais convaincre toutes les mères qu'en matière d'éducation, d'idées, de conduite, il n'est pas de meilleure méthode, de meilleur frein, de

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