‹ Le féminisme de tous les tempsChapitre 54 sur 78 · CARACTERE LEGER · texte numérisé non relu

CARACTERE LEGER

géant à réfléchir, à discuter sur Topportunité de la chose, la lui faisant remettre au lendemain. Le lendemain, la fantaisie serait passée ; je lui montrerais combien la réflexion est utile pour la bonne conduite de la vie.

Si je la prenais en faute de légèreté flagrante, détourderie positive, j'en laisserais retomber sur elle toutes les conséquences, je les exagérerais autant que faire se peut, pour frapper davantage. La morale en action est celle que Ton comprend le mieux, c'est comme la leçon de choses. Les petits châtiments sortant de la faute elle-même valent les plus longs discours. A l'occasion, cependant, je ne ménagerais point ceux-ci. Je mettrais l'enfant en face de l'avenir, lui faisant comprendre que, si elle est infidèle aux devoirs d'aujourd'hui, elle court risque de l'être aussi à ceux de demain. Enfin, les circonstances, l'observation incessante que doit s'imposer toute mère, dictent au fur et à mesure les moyens >. choisir pour arriver au but que l'on s'est proposé.

Droiture

Nous sommes si accoutumés à nous servir des mots, que nous n'en approfondissons pour ainsi dire jamais la merveilleuse convenance, l'harmonie intime avee l'ide'e qu'ils expriment.

Avez-vous quelquefois songé à ce que signifie ce mot de droiture? Mais à lui seul il contient un programme d'éducation, de formation !

Ce qui est droit : ce qui va au but directement, sans retards, sans complications, sans égarements.

Ce qui est droit : ce qui s'élève dans le meilleur sens.

Ce qui est droit : ce qui est exempt d'erreurs, de difformité, de subterfuges, de mensonges, de dissimulation.

Ce sont les natures droites qui seront capables de diriger les autres; c'est sur elles qu'on peut s'appuyer, en elles qu'on peut se confier.

Une femme droite aura le sens du devoir ; elle ignorera les voies tortueuses, les petites trahisons, les manières d'être flottantes.

Il importe donc de développer la droiture dès la première enfance, de même qu'on empêche un jeune arbre de pousser de travers.

Sans droiture, sans franchise, les parents n'auront pas de moyen d'action, parce qu'ils ne sauront où s'appuyer. Mais il ne suffit pas de la prêcher : il faut que l'enfant vive dans une atmosphère de sincérité, de vérité, et que ses premières impressions en soient influencées. Le moindre mensonge doit être puni, tout acte de franchise encouragé. Dès que l'enfant s'éveille au raisonnement, il faut lui persuader qu'une faute avouée sera pardonnée, tandis qu'un mensonge sera sévèrement châtié.

Il faut le reconnaître, et même le dire très haut : c'est le plus souvent la sévérité des parents qui développe le penchant à la dissimulation. L'enfant, sauf des exceptions assez rares, ne ment pas pour le plaisir de mentir, mais pour cacher une faute et éviter le châtiment. Plus ce châtiment l'épouvante, plus il est disposé au mensonge. Si, au contraire, il sait qu'on lui tient compte de sa franchise, tandis qu'on punit les fautes cachées, il sera naturellement sincère.

Ne dites pas que l'indulgence dont sera gra tifié son aveu, l'encouragera à renouveler se: méfaits : ceux-ci seront réprimande's^ naturellement. Mais on aura évité la dissimulation, l'hypocrisie, ces vices destructeurs de toute éducation.

M'"^ de Maintenon, traitant de la dissimulation et de l'esprit de cachotterie, disait aux demoiselles de Saint-Cyr : a Ce qui retient quelque fois les jeunes personnes sur cela, c'est qu'elle: croient qu"on va les blâmer et les reprendre Ne craignez rien ; vous ne serez reprises que pour votre bien et selon la qualité de la fauti que vous faites ; si elle est considérable, or vous le fera voir avec bonté, car on ne se servirc jmnais de pot?^e aveu pour vous punir ; au contraire^ on vous saura gré de votre droiture. S' c'est une enfance, on vous le fera remarquer, e' si c'est une chose indifférente, on vous dira qu'il n'y a point de mal, »

Mais la droiture ne consiste pas dans la simple abstention du mensonge. Elle comprend encore la probité et la loyauté, la probité s'étendant plus particulièrement aux choses ma-

tcrielles, et la loyauté n'étant autre que la probité morale.

M"'" de Maintenon disait que peu de personnes en sont capables, parce qu'il « y en a peu qui y soient portées naturellement, que d'autres ne savent pas en quoi elle consiste ni comment la placer; qu'il y en a, enfin, qui le savent bien, mais que l'intérêt retient, parce qu'il en coûte pour être droite ».

Ne soyez pas choquées, chères lectrices, si je parle à des femmes de votre milieu, de vos principes, d'une qualité si simple, si indispensable, que cela semble une offense grave de douter seulement de son existence.

Certes, je ne suppose pas que vos filles soient disposées au vol ; dans une certaine classe, cette tentation n'existe pour ainsi dire pas, on a à peine besoin d'en parler aux enfants. Mais la probité est quelque chose de plus que l'absence d'improbité, de même que la franchise est plus que l'abstention du mensonge. On a reproché auxfemmes, et non toujours sans raison, d'avoir des idées fausses sur la probité, et comme vos filles auront peut-être plus tard à s'occuper d'affaires, à élever et à former leurs enfants, il est indispensable que vous fixiez à ce sujet leurs principes.

M™«deMaintenon déclare encore qu'il n'y arien de si rare dans le monde que la droiture. « Qu'on ait un procès injuste, il y a peu de gens qui disent : il faut l'abandonner, et ils tâchent, au contraire, d'en tirer ce qu'ils peuvent, ce qui ne devrait pas être, puisqu'ils le savent mauvais; cependant, il faut y passer, faire justice à ses dépens ; autrem.ent, point de salut... Communément, chacun agit par intérêt, et l'intérêt étouffe la droiture naturelle. »

C'est ainsi qu'on ne se fera pas scrupule d'aller sur les brisées de tel ou tel ; qu'on fera, en vue d'une situation avantageuse, sous prétexte de procurer le bien de sa famille, des démarches blâmables, des concessions coupables; qu'on commettra des lâchetés, qu'on affectera des allures qui sont contraires aux idées, qu'on sacrifiera des principes, qu'on paraîtra partager des manières de voir ou des sentiments défectueux. Tout cela, manque de loyauté el de probité.

C'est ainsi, encore, qu'on ne se fera pas faute de poursuivre, de capter, si l'on peut, un héritage. — Dans une transaction, on dissimulera les défauts de ce qu'on vend ou échange. On tirera presque gloire d'acquérir à vil prix un objet dont le propriétaire ne connaît pas la valeur.

On commettra, sans remords, mille petites indélicatesses, comme de copier un vêtement qu'on rend ensuite au marchand sans l'acheter, comme de prendre le temps d'un commis de magasin, en lui faisant déployer des étoffes qu'on est d'avance résolu à ne pas acheter, — comme de tromper sur l'âge d'un enfant pour ne pas payer sa place en chemin de fer, etc., etc.

Manque de droiture encore, pour ne pas employer le mot de probité, que le retard qu'on apporte à payer les factures ; manque de droiture, les marchandages dans lesquels on abuse de la situation des fournisseurs qui craignent de perdre votre clientèle.

Manque de droiture et de loyauté, dans l'ordre moral, de faire bonne mine aux gens et de les déchirer par derrière ; manque de droiture de flatter ceux desquels on a besoin ; manque de droiture de profiter, dans les affaires, de la lettre de la loi pour léser un droit moral ; manque de droiture de répéter aux gens ce que d'autres ont dit d'eux; manque de droiture de trahir un secret, de commettre une indiscrétion.

Je pourrais continuer longtemps cette énumération. C'est aux mères à garder leurs filles de ces défectuosités, plus communes qu'on ne le pense. Mais poury arriver, ellesdoivent s'observer

elles-mêmes, redresser tout ce qui entoure l'enfant, veiller à ce qu'elle ne voie près d'elle rien de tortueux, de douteux, à ce qu'elle vive, comme je le disais plus haut, dans cette atmosphère de vérité, de sincérité, de probité matérielle et morale dont l'âme s'imprègne,où elle trouve sa formation. Faisons à nos filles des consciences fières, indépendantes, afin qu'elles n'oscillent, ne chancellent point devant l'opinion, ne se laissent pas dérouter par un regard, un sourire, une remarque ; qu'elles ne transigent jamais avec ellesmêmes, comme elles le voient faire trop souvent par des consciences esclaves d'un qu'en dirat-on, vaincues d'avance. N'ayez pas, devant vos enfants, le souci exagéré de l'opinion mondaine, faite de compromis, de petites lâchetés, quand elle ne va pas à l'encontre des grands principes. Ce n'est pas qu'il faille toujours mépriser l'opinion du monde : nous savons qu'elle peut souvent être une sanction qui aide à bien faire, ou retient sur le bord d'un abîme ; mais il faut y recourir seulement quand d'autres motifs plus élevés ne se font pas écouter, dans des cas extrêmes où l'enfant ne serait touché que par une chose immédiate. En général, élevez-les au-dessus de l'opinion, formez des consciences qui ne relèvent que d'elles-mêmes et de Dieu.

Eiitèteiiieni

Il est souvent bien difficile de savoir comment manœuvrer en face d'un enfant réellement entêté ; il y faut de la patience et de Thabileté : autrement on risque de fortifier le défaut au lieu de le corriger.

Quand l'entêtement existe chez les grandes personnes, il ne peut venir que de deux sources : l'orgueil ou la sottise ; l'orgueil, qui ne veut à aucun prix s'avouer vaincu, la sottise qui, ne pouvant embrasser tous les côtés d'une question, s'enferme dans ses horizons bornés, sans la possibilité de voir au-delà.

Chez les enfants, l'entêtement peut être un principe d'énergie ; aussi faut-il bien prendre garde de ne pas briser des ressorts qui seront employés si précieusement plus tard.

La première chose à faire quand on se trouve en présence de l'entêtement d'un enfant, c'est de

sauvegarder son autorité en ne lançant pas une menace qu'on ne saurait tenir sans imprudence, ou qu'une obstination plus forte que la vôtre rendrait illusoire. Par exemple : Tu ne dîneras pas jusqu'à ce que tu aies achevé ce travail; tu ne sortiras pas tant que tu ne céderas pas sur tel point.

Il y a des enfants qui, devant de pareilles menaces, sont capables de rester deux jours sans manger ou quinze jours sans sortir; si les parents cèdent, ils sont vaincus ; s'ils tiennent bon, ils portent atteinte à la santé de l'enfant, et ils se mettent par conséquent en faute dans les deux cas.

L'opiniâtreté chez de tout petits est vraiment parfois étonnante ; chaque mère en pourrait citer bien des exemples. L'une d'elles me racontait que son fils, — il avait cinq ans — s'obstina un jour à sa leçon de lecture : B..A BU^ dit-il en la regardant du coin de l'œil. Le doigt maternel resta immobile sur la S3'llabe : Allons, dis gentiment. L'enfant répéta B..A BU. La mère persista : Nous ne bougerons pas jusqu'à ce que tu aies bien dit. Un quart d'heure passa ; l'enfant restait muet, et à chaque tentative reprenait B. .A, BU. On l'enferma tout seul dans la chambre. La mère revint une demi-heure après ; toujours avec

Page 1