QUESTION RETABLIE
Je ne prétends pas faire un cours d'histoire. Je voulais seulement répondre en passant à ceux qui attribuent à nos contemporains le bienfait de l'instruction féminine. Lorsqu'elle s'affaiblit, la faute en fut au malheur des temps, aux bouleversements d'une société qui cherchait sa forme définitive, au défaut de sécurité, à la rudesse des mœurs que la religion n'avait pas encore assouplies. L'ignorance, en ces temps troublés, était à peu près aussi répandue chez les hommes que chez les femmes. Lorsque le niveau se releva chez les uns, il monta chez les autres.
Quand Fénelon composait son admirable traité, et M™^ de Maintenon ses Lettres et ses Entretiens, qui seront toujours actuels, — quand les la Fayette, les Sévigné, les Coulanges, non seulement écrivaient leurs lettres délicieuses, mais encore nourrissaient leur esprit des plus fortes lectures dans une société où elles n'étaient nullement des exceptions, on ne peut s'empêcher d'établir des comparaisons qui ne sont pas à l'avantage de nos contemporaines.
Le xviii' siècle s'occupa beaucoup des femmes, mais non de leur formation morale ni de leur mission. La curiosité de l'esprit devint trop souvent du<dévergondage, et la passion du bel esprit, le désir de plaire, l'absence de principes, surtout, eurent une influence néfaste sur les mœurs, sur le foyer. Dieu était absent de ces vies et de ces éducations.
Certes la Révolution amena un désordre inévitabledans l'éducation des femmes. Les couvents étaient fermés ; on songeait plus à conserver sa vie qu'à cultiver son esprit. Aussi répète-t-on communément que les femmes de la fin du siècle dernier et de la première moitié de ce siècle furent terriblement ignorantes.
Peut-être cette ignorance était-elle moins profonde et moins répandue qu'on ne le croit; i maintes archives de famille démontrent qu'avant j et après 1789 il existait parmi la noblesse de 1 province, et même dans la bourgeoisie, nombre I de femmes instruites, non à la façon d'aujourd'hui, mais douées de jugement, aimant à lire, sachant élever leurs enfants, gérer au besoin leur fortune, écrivant souvent des lettres charmantes, et inspirant à leurfoyer un respect, une vénération que ne connaissent pas les mères de nos jours.
Cependant, on a accusé les autorités de ces
derniers siècles en matière d'éducation, non seulement de faire une part trop étroite à la culture intellectuelle, mais de la réserver uniquequement aux filles de la noblesse. On cite avec affectation ce mot de M™' de Maintenon qui, ayant énoncé le programme de Saint-Cyr, ajoutait : « Pour les bourgeoises, tout cela est inu- « tile, il suffit de leur faire réciter leur caté- « chisme, de leur apprendre à lire et à écrire. » Cette citation est tronquée ; elle s'applique à la très modeste bourgeoisie, et même au petit commerce, à un milieu où il y avait inconvénient à placer une femme instruite près d'un mari ignorant. « Il ne leur faut ni vers ni conversations, » dit-elle ; « il n'est point question de leur orner l'esprit. Prêchez-leur les devoirs de la famille^... la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans le commerce ; qu'elles donnent de bons conseils et de bons exemples ». Ces dernières paroles supposent une assez haute éducation d'âme, cette éducation qui devait être la même pour toutes. Et plût au ciel qu'on se bornât aujourd'hui à ce programme restreint vis-à-vis d'une certaine catégorie d'écolières ; on verrait moins de déclassées, moins d'infortunes, de mécontentement et d'envie.
Et ce qui prouve que M"^ de Maintenon, qui
représentait les esprits larges et éclairés de son temps, ne prétendait pas monopoliser l'instruction en faveur de la noblesse, c'est une question adressée à M"^ d'Andrieux: « Quelle aimeriezvous mieux d'une demoiselle (noble) élevée dans son village, grossière, rustaude,, maussade et ignorante, faute d'éducation, ou d'une fille d'une de ces bonnes maisons bourgeoises de Paris, sans naissance, mais qui, ayant du bien, a été bien élevée ? » Naturellement, elle loue M"^ d'Andrieux de préférer la bourgeoise.
\on classées.
Je ne pre'tends pas, toutefois, que l'instruction ait toujours e'té aussi répandue qu'elle l'est à notre époque. Je ne méconnais pas non plus le sentiment louable qui en a inspiré la diffusion. Il y a eu de généreuses impulsions ; seulement on a trop souvent négligé une condition indispensable : la proportion entre l'instruction donnée et le rôle, les devoirs de celles qui la reçoivent. Or, il est évident qu'on a dépassé le but, et des hommes de valeur, dont le témoignage n'est pas suspect, commencent à le reconnaître aujourd'hui.
Il est inutile de s'étendre ici sur la dose exagérée d'instruction donnée aux jeunes filles du peuple, et du déclassement général qu'elle a amené. Chacun peut s'effrayer justement d'un état social dans lequel on a détourné des professions manuelles un nombre incalculable de jeunes filles, qui a éveilléen elles des besoins in-
Le féniinisine 2
tellectuels forcément inassouvis, des ambitions vouées aux désappointements, et qui, en les rendant impropres aux labeurs vulgaires, les a jetées dans une misère effroyable, et livrées aux pires tentations.
Dans un récent ouvrage, intitulé : Saîai?~es et misères de femmes, le comte d'Haussonville met à nu cette plaie de notre époque, et insiste sur l'erreur fondamentale du féminisme, tel qu'il est compris actuellement, et qui prétend justement attribuer à toutes les femmes la même formation aussi bien que les mêmes droits. Il déplore pour les ouvrières, les travailleuses, l'insuffisance des salaires ; mais il déplore plus encore le courant qui écarte de ces salaires mêmes, si modestes qu'ils soient, et qui jette sur le pavé, dans l'attente problématique d'un emploi, toutes celles auxquelles leur instruction a inspiré une ambition plus exigeante. M. d'Haussonville a trouvé, pour les désigner, une appellation très juste : les non classées. Et les chiffres sont de nature à faire réfléchir les économistes. Parmi les emplois auxquels permet d'assurer le diplôme, obtenu aujourd'hui par une foule de filles de paysans ou d'ouvriers, il y a depuis un an ou dix-huit mois :
Ministère de l'instruction publique : des
NON CLASSEES 27
demandes si nombreuses qu'on a dû en éliminer plus de 7000. Sur les 1014 conservées, U)3 emplois ont été donnés dans les écoles de filles de la Seine ; les autres candidates devront attendre une moyenne de 5 ans.
Postes, télégraphes et téléphones : 5ooo demandes pour 200 places.
Banque de France : 6000 demandes pour 20 à 25 places par an.
Comptoir d'escompte : 417 demandes^ 25 places.
Tous ces emplois exigent un stage de 18 mois comme auxiliaire, avec 65 à 120 jours de rétribution dans l'année.
Ceci n'est qu'un aperçu des résultats fatals de l'extension du brevet.
Mais, nous bornant au milieu auquel nous adressons cette causerie, examinons si l'éducation, telle qu'on l'entend actuellement, et dont le principal objectif est de rendre les femmes aptes à l'indépendance, convient véritablement à leur nature et à leur mission.
Les «liplonies.
Le rôle de la femme est au foyer, c'est incontestable. Tout ce qui l'en éloigne est nuisible à sa mission, à ses véritables devoirs. Le profit même qu'elle peut retirer d'occupations extérieures est neutralisé en partie par le surcroît de dépenses et le coulage occasionnés par son absence de la maison, sans parler du préjudice moauséal rc à ses enfants.
Qu'une femme non mariée soit forcée de gagner~sâ vie, qu'une mère de famille soit contrainte, par des circonstances quelconques, d'exercer un emploi ou de donner des leçons, ce sont là des circonstances exceptionnelles. L'enseignement est, en ce cas, ce qui convient le plus communément aux femmes, parce qu'il rentre dans l'ordre de leur nature, de leur mission, et qu'il est, nous l'avons déjà dit, une maternité plus étendue.
Mais, bien qu'il faille alors sacrifier aux exi-
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gences universitaires, il n'en est pas moins vrai que ces exigences sont exagérées et faussées ; on a toujours le droit de déplorer ce qu'elles contiennent d'erreurs, et l'on peut y faire contrepoids, d'une part en n'en prenant que l'indispensable, de l'autre en insistant sur la formation que leurs programmes sont impuissants à réaliser.
Ici se pose, pour les mères de famille, une question très importante. Sauf le cas où une Jeune fille est destinée à enseigner, ou obligée de prévoir, pour l'avenir, la nécessité d'un travail nécessitant un diplôme, est-il désirable de viser à obtenir ce diplôme ?
Notre avis est absolument négatif, et il n'est pas, je crois, d'institutrice sérieusement préoccupée du but de l'éducation et de la véritable question féminine, qui ne déplore l'engouement des parents pour ces examens dont le programme, à la fois insuffisant et surchargé d'inutilités pour le brevet simple, est beaucoup trop considérable et scientifique pour le brevet supérieur. Le diplôme du premier degré confère le droit d'enseigner; mais c'est là son unique avantage contre une multitude d'inconvénients. En effet, encombré de détails superflus, que critiquent tous les professeurs intelligents, il
permet l'ignorance sur des matières qu'il est presque honteux à une femme d'ignorer. C'est surtout un exercice de mémoire. Pour y préparer les jeunes filles, il faut supprimer ou suspendre des enseignements mille fois plus intéressants et plus fructueux.
Le diplôme supérieur comprend, en dehors des matières de l'enseignement primaire : 1° l'arithmétique appliquée; 2° les éléments du calcul algébrique et de la géométrie ; 3° les règles de la comptabilité usuelle et de la tenue des livres; 4° la physique et les sciences naturelles applicables à l'agriculture, à l'industrie et à l'hygiène ; 5° le dessin géométrique, le dessin d'ornement et le modelage; 6° les notions de droit usuel et d'économie politique ; 7° l'étude de certains auteurs français; 8° les principales époques de l'histoire générale et spécialement des temps modernes; 9° la géographie industrielle et commerciale; 10° les langues vivantes; 1 1*' les travaux à l'aiguille, la coupe et l'assemblage.
Qui ne voit du premier coup d'œil combien, parmi ces notions, il en est de superflues au point de vue pratique pour la femme simplement destinée à la vie de famille? Qui ne comprend la surcharge d'un programme qui reste cependant incomplet, puisqu'il délaisse les lit-
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tératures étrangères? Et comment ne pas reconnaître qu'une grande partie de ces matières sont mal assimilables aux facultés féminines, et inutiles à leur véritable formation ?
C'est un principe absurde de vouloir appliquer à toutes les intelligences et à toutes les situations un programme d'études identiques, couchant dans le même lit de Procuste les facultés supérieures et les facultés médiocres, rangeant sous le même niveau les esprits élevés et les esprits ordinaires, attribuant la même dose de savoir à la jeune fille riche, destinée à être la compagne d'un homme intelligent, et à la jeune fille pauvre, vouée aux travaux du ménage près d'un commerçant ou d'un ouvrier, exigeant autant de la femme destinée à vivre dans le monde que de l'institutrice obligée d'enseigner. ^■ Cette erreurgrossière amène des conséquences tantôt fatales, comme le dégoût de son état et de son entourâge,"tanTôt ridicules. Une de mes parente-s-âA^dk-une femme de chambre qui^ entendant un jo-ot-Tufte de ses filles réciter une leçon de géographie, intervint d'un petit ton capable : « Je me permettrai de faire observer à Mademoiselle qu'elle se trompe dans le tracé du canal du Languedoc. » Elle avait son brevet, la malheureuse ! xMais en revanche, elle cousait mal.
^lélhodes iiiocleriies.
Une autre erreur, non moins dangereuse, dans l'adaptation exacte et complète des méthodes universitaires, c'est celle qui consiste à méconnaître le genre d'esprit de la femme, la portée, la capacité de cet esprit, ses aspirations, et par suite l'espèce de culture qu'il comporte, et à le livrer à des exercices d'orthopédie intellectuelle qui, quoi qu'on fasse, n'en changeront pas la nature.
Telle qu'elle est nativement, la femme n'est point faite en général pour les calculs abstraits, les recherches savantes, les sciences exactes. On ne réussit guère qu'à ce qui intéresse, et pour qu'une femme soit intéressée, il faut presque toujours que ses facultés prédominantes, c'est-à-dire son imagination et ses sentiments soient en jeu. Ainsi, indifférentes pour les sciences, ou mal douées pour l'application qu'elles exigent, elles peuvent se passionner
pour l'histoire, la littérature, la poésie, les beaux-arts. Elles y puiseront sous une sage direction, non seulement de quoi orner leur esprit, mais de quoi élever leur intelligence et former leur jugement. C'est donc de ce côté que le bon sens veut qu'on accentue leurs études, et en dehors de ce programme, on ne pourra obtenir que des résultats incomplets, bizarres, sans relations avec le but raisonnable de l'éducation féminine, et tendant à dépouiller la femme de son charme, en la développant dans un sens inutile, faux, et même dangereux.
11 est incontestable que l'éducation actuelle a des tendances abstraites, positives, trop scientifiques.
Les programmes, je le répète, sont trop chargés et mal compris. « Veut-on faire entrer les filles à l'Ecole polytechnique ? disait Jules Simon. Le bel ouvrage à se proposer que d'en faire des femmes savantes ! Il nous faut des femmes aimables et des femmes utiles. » Et il ajoutait : « C'est une très bonne pensée que d'élever le niveau de l'instruction dans notre pays; mais il ne faut pas se dissimuler qu'à force de chercher le superflu^ on pourrait bien manquer du nécessaire. Nous avons de grands
programmes et de petits résultats, et les résultats sont trop petits parce que les programmes sont trop grands (i). »
Le docteur Rochard se demande comment on a pu concevoir la pensée de faire entrer dans la tête de jeunes filles, en cinq ans, tout ce que contiennent les programmes universitaires.* Une vie d'homme laborieux y suffirait à peine. On répond à cela qu'on ne leur en donnera qu'une teinture; d'abord, la loi ne le dit pas. Il n'y a que pour les mathématiques, les sciences naturelles et le droit usuel qu'elle se contente de notions. Le reste doit être enseigné in extenso, et les programmes sont là pour le prouver. J'accorde volontiers que, le bon sens suppléant à la loi, on se borne à donner aux élèves un aperçu sommaire de toutes ces choses; mais c'est justement là ce qui me semble dangereux...
« Ce qu'il faut éviter par-dessus tout, c'est cette instruction de catalogue, qui ne laisse que des mots dans la mémoire et rien dans l'esprit. »
Il y a longtemps que Montaigne avait signalé
(i) J. Simon. — L'Ecole, a* édition 1886. Avertissement, page 14.
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ce dernier inconvénient, et critiqué l'instruction de pure mémoire. « On ne cesse, dit-il dans son pittoresque langage, de criailler à nos aureilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et nostre charge, ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Ceulx qui, comme nostre usage porte, entreprennent, d'une même leçon et pareille mesure de conduicte, régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfants ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruict de leur discipline (i). »
Un autre inconvénient de cette surcharge d'instruction, c'est d'une part la difficulté de retenir des abrégés, de l'autre l'impossibilité d'approfondir les sciences. En ce qui concerne l'hygiène, par exemple, dont il est bon qu'une femme ait des notions pratiques, le docteur Rochard déclare que le programme universitaire est le sommaire d'un cours complet, qui suffirait largement pour le doctorat en médecine.
(2) Montaigne. — De l'histitution des enfants.
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