LA FEMME ET LES SCIENCES
Ici se place naturellement une question : prétendons-nous supprimer de l'e'ducation féminine toutes les notions scientifiques? Certes non. La science, sous toutes ses formes, a trop caractérisé notre siècle, a trop pénétré nos habitudes pour qu'elle disparaisse des programmes. Un trop grand nombre d'hommes y sont voués par leur profession ou leurs études pour que les femmes soient étrangères au moins à certaines vues générales ; il est donc indispensable qu'elles puissent savoir de quoi l'on parle devant elles, et être en état de comprendre une explication -sommaire. Mais, dit encore le docteur Rochard, « il n'est pas nécessaire pour cela que l'instruction de la femme soit élevée à la même hauteur que celle de l'homme : il faut qu'elle soit suffisante pour le comprendre. »
Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici les sages enseignements de M. Legouvé. Il n'est pas suspect d'obscurantisme. L'un des promo-
teurs de l'idée très moderne des lycées de filles, inspecteur général de l'Ecole normale de Sèvres, personne ne l'accusera d'être rétrograde, et d'autre part, il a proclamé trop haut ses sympathies et son admiration pour la femme, pour être soupçonné de vouloir restreindre, par une étroite jalousie, le champ de ses connaissances.
Dans une lettre adressée au vice-recteur de l'Académie de Paris, après avoir établi avec une satisfaction marquée ce fait que l'instruction supérieure est désormais accessible à toutes, et les met en état de gagner leur vie, leur dot, et de contribuer au bien-être du ménage par les emplois qu'elle leur rend accessibles (i), il aborde une question brûlante, que nous essayerons d'effleurer à notre tour : celle de l'abstention vis-à-vis des lycées de filles, de la classe supérieure, éclairée, occupant « les sommitéssociales, professionnelles, artistiques». Il rapporte à ce sujet la réponse d'un député de simple bourgeoisie à qui il avait demandé pourquoi il n'envoyait pas sa fille au lycée :
(i) Je cite ce passage pour montrer à quel point M. Lcgouvé est favorable aux idées modernes. Le rapide exposé qu'on a lu plus haut prouvera peut-être que, pour la plupart, ces emplois sont un leurre.
3o LE lEMlNlSME DE TOUS LES TEMPS
« Parce que vous apprenez à vos élèves un tas de choses dont nos filles n'ont que faire. »
Nos Jï lies représentent, aux yeux de M. Legouvé,lcs jeunes filles qui, n'ayant point à gagner leur vie, rentrent dans la catégorie des femmes instruites, mais non liées aux programmes universitaires, qui, occupant une certaine situation dans le monde, y exerceront de l'influence, tout en accomplissant les devoirs incombant à la majorité d'entre nous. C'est aussi à cette classe de jeunes filles que nous nous adressons.
Regrettant qu'elles ne fréquentent pas les hcées, et reconnaissant que les programmes peuvent les en éloigner, M. Legouvé émet le désir qu'on crée pour elles un enseignement qui leur convienne, qui ne leur impose pas des surcharges inutiles. 11 examine les programmes officiels. Ici, je cite textuellement :
« Une première chose me frappe : la disparition de l'histoire sainte : elle n'existe plus dans les programmes, ni de nom, ni de fait... Elle est noyée dans les annales des Eg3^ptienS;, des Assyriens, des Babyloniens, etc. C'est-àdire qu'on l'a dépouillée de tout ce qui en fait l'intérêt, la couleur, le caractère, l'individualité, pour la jeter, sèche et morte, dans la plate réa-
lité de la nomenclature. Les plus grands hommes ne sont plus que des ombres, les plus grands noms que des étiquettes. Une telle exclusion me semble inexplicable. Au simple point de vue de la poésie, de l'art et de l'histoire, l'Ecriture sainte n'a-t-elle pas été VAlma parens des imaginations et des âmes pendant quinze générations ?... Ra3'er un tel livre de l'éducation des jeunes filles, c'est tarir en elles une des plus pures sources de poésie, c'est briser un des liens les plus sacrés entre elles et nos pères...
« Après l'histoire sainte^ l'histoire de France. Elle occupe trop peu de place dans les programmes. A partir de la quatrième année, elle rentre dans l'histoire générale ; c'est le contraire qu'il faudrait; que les annales des autres nations figurent et tiennent un rang important dans l'enseignement historique, rieu de plus juste; mais à la condition que notre histoire à nous en reste la base, le centre, le pivot. Pourquoi? Parce que notre premier devoir est de faire de nos élèves, nouvelles ou anciennes, des Françaises. . Pour leur faire aimer la France, il faut la leur faire connaître. Seulement, entendons-nous sur ce mot « connaître ». On ne connaît pas une nation parce qu'on sait combien elle a soutenu de guerres, combien elle a
signé de traités de paix, de commerce, d'industrie ; ce n'est là que le squelette de l'histoire, et ce qu'il faut à nos élèves, c'est l'histoire en chair et en os !... Ce récit doit être à la fois très sommaire et très détaillé : très sommaire pour ce qui ne les touche pas, très détaillé pour ce qui les touche. Il y a dans l'histoire une foule de choses, et de choses considérables, auxquelles les femmes restent forcément indifférentes et étrangères... Pour celles-là, bornezvous aux lignes principales, aux grandes masses, aux vues d'ensemble. Mais quand vous arrivez à ce qui émeut les femmes, à ce qui, dans l'histoire, est l'âme humaine en action, ah ! alors, entrez résolument dans les détails qui seuls constituent la vie. »
M. Legouvé, continuant à passer en revue les programmes, arrive à la géographie. Tout en rendant justice à l'enseignement actuel de cette science, enseignement vraiment intelligent et intéressant, il énonce un grief : « La géographie actuelle a l'humeur trop conquérante ; elle s'associe, sous prétexte de voisinage, de cousinage, la géologie, la minéralogie, la statistique, la climatérologie, etc., toutes sciences fort intéressantes sans doute ; mais les élèves I les élèves ! Pensons à leur surcharge. On est tombé
d'un excès dans l'autre. L'ancienne méthode, avec sa passion de nomenclature, faisait de nos élèves des géographes, des officiers d'état-major : aujourd'hui on en fait des enc3'^clopédistes. Cherchons la mesure. »
Après l'histoire et la géographie, M. Legouvé examine les lettres :
« Un mot suffit. Beaucoup moins d'histoire littéraire, et beaucoup plus de littérature. L'objet principal, j'oserais presque dire l'objetunique de ce cours, devrait être de développer dans nos élèves le ^0/7/, d'apprendre à nos élèves à admirer. Le goût des choses, et le goût dans les choses, c'est-à-dire une sympathie vive, mais intelligente ; une sympathie qui choisit ; une sympathie qui soit un jugement. »
M. Legouvé, poursuivant son examen, critique l'enseignement de la grammaire, dont il veut bannir les curiosités philologiques et étymologiques, se bornant à souhaiter que les jeunes filles sachent aussi bien le français que M"' de Lafayette ou M"'" de Maintenon. 11 voudrait réduire l'arithmétique aux quatre règles, en 3^ ajoutant, par concession, un peu de fractions. Pour les mathématiques, il est plus radical : « Pas de mathématiques du tout ; je dis, bien entendu, des mathématiques obligatoires... Soj^ez
assuré que pour dix élèves, il y en a huit pour qui l'algèbre... sera toujours de l'algèbre; j'en parle savamment. Jamais, vous m'entendez bien, jamais je n'ai pu parvenir, non pas à résoudre un problème de géométrie, mais à le comprendre... Ne condamnons pas toutes nos élèves à une étude qui serait, pour la plupart, une souffrance, et une souffrance inutile. Il y a un mot qui m'a toujours paru d'une énergie singulière : c'est se casser la tête. Ne cassons pas ces têtes délicates et frêles ! N'y faisons rien entrer à coups de marteau ! »
Et, combattant des idées trop aveuglément adoptées, il ajoute :
« Je sais qu'une opinion assez courante est que la géométrie et l'algèbre donnent plus de rectitude à l'esprit des femmes, leur apprennent à mieux raisonner. Entendons-nous. A mieux raisonner ? Peut-être. Mais à être plus raisonnables ? Non. Les femmes ont, selon moi, dans les choses de la vie, un bon sens pratique au moins égal à celui des hommes. Elles voient parfois plus juste, et plus vite que nous. Mais Va H- b n'est pour rien dans leur affaire. C'est chez elles instinct, divination. Elles ont parfois raison sans pouvoir dire pourquoi. Ne gâtons pas ce beau don naturel par nos études pédan-
tesques. Rappelons-nous ce vers devenu proverbial :
'( Et le raisonnement en bannit la raison. »
En ce qui concerne les langues vivantes, qui rentrent si bien dans les aptitudes féminines, M. Legouvé, loin d'en réduire l'étude, voudrait la compléter. Il juge que l'enseignement actuel n'est qu'un point de départ, insuffisant pour pénétrer le secret d'une langue et le génie de ses écrivains. Il voudrait une étude plus approfondie, plus large, plus féconde, élevant leur intelligence, allant jusqu'à leur âme, et leur laissant une impression durable.
Enfin, il faut citer tout au long ses aperçus éminément sages sur les sciences. Il se tient là dans la mesure, sans exagération d'aucun genre, et nous ne pouvons que nous associer à des idées si justes.
« Les sciences régnent aujourd'hui trop souverainement dans le monde; elles passionnent trop toutes les intelligences ; elles renouvellent trop toutes les formes de l'activité humaine ; elles ouvrent trop d'horizons inconnus à l'imagination comme à la pensée ; elles font éclater autour de nous trop de merveilles qui ressemblent à des prodiges, pour que nos jeunes
filles puissent 3^ rester étrangères. Seulement, au lieu de les y faire pénétrer par la route aride et ardue des abstractions mathématiques, plaçons-les résoliiment en face de l'univers même. Qu'elles 3^ voient Dieu et l'homme à l'œuvre !
« Que la création leur apparaisse telle que le Créateur l'a faite, et telle que la créature Va transformée ou devinée. Certes, les lois célestes sont chose bien admirable; mais n'est-ce pas bien beau aussi de les avoir comprises et expliquées? Rien sans doute de plus prodigieux que les forces de la nature en pleine expansion ou en plein déch:înement ; mais n'est-ce pas bien extraordinaire aussi de les voir domptées, utilisées, domestiquées ? Eh bien ! imaginons un cours a3'ant pour objet ce double spectacle, un cours de sciences fait à la façon d'Arago, sans sciences. Figurons-nous une histoire vivante, biographique, familière, mise à la portée de tous, des grandes inventiotis et des grands inventeurs. Et demandons-nous si de telles leçons n'initieraient pas pour toujours nos élèves au mouvement intellectuel le plus merveilleux de notre époque, et si elles ne leur graveraient pas au cœur une inoubliable image de la Toute-puissance divine et de la grandeur humaine. »
En somme, ce maître, d'une autorité incontestable, et d'une bienveillance acquise aux ide'es modernes, compare l'abondance toujours croissante des connaissances humaines à un festin pantagruélique, dans lequel il faut nécessairement choisir ; il établit que « l'une des premières règles de l'éducation d'aujourd'hui est de consentir à ignore?^», et il termine ainsi sa lettre à M. Gréard :
«Tous, en face de nos programmes, n'ont qu'un mot, je dirai qu'un cri : de l'air! de l'air! J'ajoute, moi. et de la lumière 1 Si, en effet, nos élèves étouffent dans nos programmes, ce n'est pas seulement parce qu'elles s'y sententtrop serrées, trop foulées, c'est que l'atmosphère qu'elles y respirent est lourde, épaisse, brumeuse ; cela manque d'oxygène et de soleil. Changeons donc l'altitude ; montons encore, mais en restant dans les régions accessibles : pourcela, résumons nos (ie^/derata en quatre formules précises et pratiques :
1*^ Rayer des programmes tout ce qui ne s'apprend que pour s'oublier au bout de six mois ou de six jours. Cela seul les allégera d'un grand quart.
2" Chercher avant tout dans l'éducation ce qui survit à l'éducation. Allumons au cœur de nos élèves un feu qui dure.
3° Instruire moins et élever plus. Laissons plus de place à la fannille.
4° Féminiser — je ne dis pas efféminer — féminiser l'enseignement, c'est-à-dire l'approprier à la nature et à la destinée des femmes. Elles veulent être intéressées?... Intéressonsles ! Elles veulent être amusées?... Amusonsles ! Mais en a3^ant toujours soin que l'agréable même repose sur un fond d'idées sérieuses. C'est le fait des architectes habiles : une élégante habitation sur des fondations solides (i). »
(i) Legouvé, Dernier travail, Derniers souvenirs.
Hariiioiiies
Il est donc reconnu, avoué par les partisans les plus favorables de Tenseignenaent moderne que le but a e'té dépassé, qu'on est arrivé à encombrer la mémoire, à la saturer au point qu'elle ne peut plus rien s'assimiler. Il s'agit donc d'étendre véritablement les limites de l'intelligence, d'éveiller la faculté de penser, de former le jugement, et non de faire absorber aux jeunes esprits des doses indigestes et inutiles.
« Les abeilles pillotent deçà et delà les fleurs,» dit Montaigne ; « mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d'aultruy, l'esprit les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien, à sçavoir son jugement ; son institution, son travail et estiide ne vise qu'à lejormer. »
Et il ajoute : « Le gaing de notre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage. »
Il est donc bien évident qu'il faut, d'une part, éviter toute surcharge, et de l'autre, savoir choisir ce qui convient à la femme. Il y a en éducation un principe dont il est dangereux de se départir : c'est qu'il ne sert de rien d'aller contre la nature des êtres, et que s'il est souvent nécessaire de redresser ce qui est faussé, il ne faut point aller au delà, et dépasser le point où l'on méconnaîtrait le rôle même de cet être.
C'est ainsi qu'il ne faut pas chercher le contrepoids à la légèreté dans un effort contre lequel la nature féminine proteste. Agissez dans son sens, trouvez son point d'appui là où elle ne soit pas en contradiction avec elle-même, mais ne comptez pas, pour la former, sur les études qui s'arrêtent à la mémoire, et n'ont ni action ni écho dans des régions plus profondes.
Objeelîoii et rôpoiise
Avant de quitter ce sujet, il faut s'arrêter à l'une des raisons invoquées de nos jours pour justifier l'enseignement moderne: il rend, diton, les femmes capables d'aider leurs fils dans leurs e'tudes.
Le prétexte est spécieux : l'assistance utile, et la formation d'un homme, d'une part, et de l'autre, le respect que la science maternelle peut inspirer aux enfants, l'influence qu'elle peut donner.
Mais ici, examinons ce qui se passe dans la pratique.
Que reste-t-il au bout de quelques années, sinon dans six mois ou six jours, comme dit M. Legouvé, de cette accumulation de notions de tout genre dans l'esprit féminine? Je fais appel à toutes celles qui ont passé le plus brillamment leurs examens. Qu'ont-elles gardé de ce qui a simplement orné ou rempli leur mémoire ? Elles
se souviennent de ce qui a e'veillé en elles un sentiment, un inte'rêt, un enthousiasme, de ce qui les a fait penser. Elles retrouvent ce qu'elles se sont assimilé pour le perfectionnement de leur intelligence ou de leur jugement. Mais ces éléments de sciences, ces formules de chimie ou de géométrie, ces nomenclatures de géologie, auxquels elles ont cependant consacré tant d'heures et tant d'efforts, qu'en est-il demeuré ? A moins d'en avoir fait une application pratique et continue, ou d'avoir poursuivi des études qui n'ont pas d'utilité immédiate et pour lesquelles une femme n'a guère de loisirs, tout cela a été rapidement oublié. Et quand les fils ont douze, treize, quinze ans, la mère est absolument incapable de leur enseigner ces matières abstraites. Je ne méconnais pas l'opportunité, l'avantage d'aider ses enfants. Mais je ferai remarquer combien de difficultés il y a à se vouer à cette tâche : on a des devoirs multiples, et très divers; les enfants, d'âges inégaux, réclament des soins d'ordre différent et également impérieux. Une femme intelligente, avec les notions que nous avons admises, et que M. Legouvé considère comme suffisantes, pourra cependant encore, si les circonstances le lui permettent, venir au secours de ses fils, non en leur donnant des