OBJECTION ET RÉPONSE 5I
leçons de sciences ou en faisant elles-mêmes leurs devoirs, mais en leur indiquant la manière de travailler. Et ce serait encore beaucoup, en tout cas, d'e'clairer pour eux un point d'histoire, de leur suggérer une ide'e juste, de leur donner un conseil en matière de goût et de littérature.
\olioiis faussées.
Enfin, je relève dans le livre de M. Rochard un passage frappant. « Les petites filles auxquelles on a appris le nom de toutes les sciences et quelques mots sur chacune d'elles, » dit-il, « s'imaginent les posséder à fond, et regardent de très haut leurs amies, et même leurs mères, qui se sont bornées à apprendre ce qu'il était nécessaire qu'elles sussent, sans jeter les yeux sur les constellations et sur les grands problèmes de l'hygiène et de l'économie politique. »
Ceci me rappelle un trait assez piquant. Mes enfants avaient une petite amie qui suivait un cours à la mode, très moderne, très avancé. Ils la questionnaient un jour sur ce qu'elle apprenait.
Elle répondait, je me hâte de le dire, sans aucune vanité ; mais la nomenclature était si longue et si extraordinaire que mes filles étaient muettes d'admiration, tandis que mon fils aîné.
NOTIONS FAUSSEES 5 3
un peu humilié de constater la science d'une fillette de huit ans, cherchait à e'tablir sa supe'riorité de collégien.
— Mais, s'écria-t-il, vous autres, filles, vous n'apprenez pas comme nous la géométrie ?
Je vois encore l'enfant lever sur lui de beaux yeux naïfs :
— Oh ! non, je ne l'apprends plus ; chez nous, ça Ji'est que les petites!
Stupeur 1 Puis, à la suite d'explications, il fut établi que cet enseignement prétendu de la géométrie, qui flamboyait sur les programmes, et qui était terminé à huit ans, consistait dans les éléments du dessin linéaire.
— J'apprends aussi l'hygiène, reprit la petite avec la même naïveté ; pour demain, j'ai à dessiner un poumon, et j'ai appris la définition du cœur.
Et ayant été priée par mes enfants de leur dire ce que c'est que le cœur, elle récita couramment, du petit ton chantant de l'écolière :
— Le cœur est un organe qui commence à battre au moment de la naissance, et qui s'arrête à l'heure de la mort.
Pour le coup, mon fils allongea dédaigneusement les lèvres.
— Et tu as pris la peine d'étudier çà dans un livre ! Moi je le sais sans Vapoir appris.
Et comme pendant à ce souvenir, je pourrais citer une écolière, plus âgée, celle-là, et s'occupant de philosophie dans un établissement que je n'eusse pas choisi pour mes filles. Elle rentrait, prête à éblouir son entourage, et rapportant des définitions... sublimes : « L'intelligence est un mécanisme explosif !... avec conscience et mémoire. — L'homme qui pense est un phénomène dépravé... une machine détraquée. »
Pauvre Pascal 1 Enfoncé, avec son roseau pensant !
Nous aimions cela, nous, gens de la vieille école ; cela nous disait quelque chose, un roseau battu par les vents, ployant sous l'effort de la tempête, s'inclinant vers la terre, puis relevant sa tête vers le ciel ; fragilité, faiblesse, mais force aussi qui résiste, ce roseau... Pauvre Pascal, arriéré^ ignorantin ! Cela valait bien la peine d'avoir, à douze ans, inventé les mathé, matiques avec ses ronds et ses barres, démontré plus tard les phénomènes de la pesanteur de l'air, écrit ses pensées et le reste. « L'homme est une machine détraquée. » Parle pour toi, pauvre petite, et pour ceux qui t'enseignent une si transcendante philosophie. Ou plutôt non, tu n'es pas le phénomène dont tu parles, car tu n'as pas encore pensé, et quant à ton mécanisme, il
NOTIONS FAUSSEES 55
n'a pas encore fait explosion, malgré la trop bonne me'moire qui a retenu tant d'insanités.
Et la pauvre mère, tout en redoutant, au fond, de voir sa fille perdre les principes religieux auxquels elle-même tient, malgré tout, a la sottise de se sentir flattée dans son orgueil, et l'écoute avec une admiration mal déguisée : elle parle si facilement, sa fille ! Et celle-ci la devine, la dédaigne et l'exploite.
Ecole de Sciences domestiques
Congrégation de Notre Dame
Ottawa
Le surmenage.
A-t-on assez discouru sur le surmenage ! Les médecins et les hygiénistes ont fait leur devoir en signalant l'exagération de l'effort, et l'excès des études. On a cherché à atténuer le mal en prônant et en accroissant les exercices physiques. Peut-être là encore est-on tombé dans l'excès, en ajoutant une fatigue qui n'empêche pas les effets du surmenage.
Ce surmenage tient, pour les femmes, à une double cause : l'application exagérée des études qui exigent d'elles plus d'efforts que les hommes, et le nombre d'heures d'études exigées par un programme trop chargé.
Nous ne saurons trop répéter que les éducations sottement viriles amènent des désordres de tout genre. Après avoir essayé d'en établir le danger et l'inutilité au point de vue de la mission morale de la femme, il ne serait pas difficile de prouver qu'elles vont à l'encontre de son rôle phy-
sique, qui est d'élever des ge'néraiions robustes, parce qu'elles altèrent sa constitution et sa santé. Alors que son intelligence se porte suns peine à ce qui l'attire, elle a besoin d'un effort pour se plier à ce qui, nativement, rebute ses facultés. Je ne dis pas qu'une femme ne soit capable de devenir mathématicien, médecin ou chimiste ; mais la méningite et la fièvre typhoïde la guettent en chemin, et le jour où baissera l'engouement des méthodes modernes, on entendra de tristes révélations. Pour ma part, je pourrais citer des exemples navrants de cette erreur fatale, et plus d'une famille éprouvée mêlant à ses pleurs l'amertume d'un remords que rien n'apaise.
« L'organisation des femmes, dit le D' Rochard, est plus frêle et plus facile à fausser que celle des hommes... En tenant les petites filles enfermées presque tout le jour, tranquilles, immobiles dans l'atmosphère tiède et confinée des classes et des études,... on crée une race de femmes névropathiques, maigres, anémiques^ disposées à la tuberculose, et parfaitement inaptes à remplir la double fonction pour laquelle la nature les a créées. »
Et il ajoute : « Les petits garçons, plus turbulents par leur nature, s'agitent, se démènent sur leurs bancs, profitent des rares moments de li-
berté qu'on leur accorde, pour se livrer à des gambades sans fin qui mettent leur sang en mouvement et dégourdissent leurs muscles ; mais les petites filles, plus calmes, plus passives, restent tranquilles, ne luttent pas, et subissent k un plus haut degré l'influence pernicieuse du mauvais air et de l'immobilité. »
« Les toutes petites filles, » selon le D'' Rochard, « ne doivent pas être tenues à plus de cinq heures par jour au maximum, et les grandes à huit heures ». Il regrette les deux journées de congé complètes d'autrefois. Actuellement, les jeunes enfants, dans les écoles primaires, sont astreintes à trente heures de travail par semaine, ont en plus l'étude du jeudi, de 8 h. 1/2 à 2 heures dans les écoles primaires, et rapportent à la maison des devoirs à faire et des leçons à apprendre. C'est absolument exagéré. Et dans les classes aisées, en plus de cette dose d'études proprement dites, on surajoute la musique, le dessin et une langue étrangère.
« On fait apprendre par cœur, dit encore le même auteur, à des petites filles qui ne savent pas lire, la définition des trois corps ronds, les caractères des classes et des familles en histoire naturelle. S'agit-il de travaux l'aiguille, on leur enseigne la coupe et l'assemblage, avec le tracé
des patrons qu'on dessine sur le tableau noir et qu'elles copient sur leur ardoise. Il est bien entendu qu'elles n'en retiennent rien. » Tout cela, surmenage !
Je cite encore : « Les parents, il faut bien le dire, sont complices de ce surmenage. Les mères trouvent qu'on ne fait jamais assez travailler leurs filles, et qu'on ne leur donne pas assez de devoirs à faire à domicile. Souvent les e'icves se livrent d'elles-mêmes à cet entraînement malsain. Lorsqu'elles visent au brevet d'institutrice^ elles apportent au travail une ardeur et une persévérance que les parents n'ont pas besoin d'exciter... »
Et, peignant les efforts de celles qui ambitionnent des emplois, ou qui se préparent à la carrière d'instrutrice, il ajoute : « Lorsqu'elles y arrivent, au prixd'elforts inouïs, elles ont épuisé pour longtemps leurs forces et leur santé. Elles sontamaigries, anémiées, et d'une susceptibilité nerveuse qui exige les plus grands ménagements. Le D'" Dujardin-Beaumetz, médecin de l'Ecole normale, a, de plus, constaté sur la plupart de celles qui y entrent, l'incurvation de la colonne vertébrale. »
Comment les mères peuvent-elles se méprendre ou s'aveugler sur les effets du surme-
6o LE FÉMINISME DE TOUS LES TEMPS
nage ? Il faut ici savoir leur dire la vérité. Cette vue faussée ou obscurcie des véritables intérêts de l'enfant est due à leur amour-propre^ à leur vanité. Qu'elles soient de bonne foi, je ne le mets pas en doute ; qu'elles croient agir pour le bien de leurs filles en leur donnant une éducation qu'elles jugent idéale, je le veux bien ; qu'elles adoptent sincèrement ce paradoxe que la variété des études empêche la fatigue, et même qu'un travail repose de l'autre^ thèse fort répandue aujourd'hui, je Taccorde. Mais si l'on va au fond des choses, au fond de leur conscience, on découvrira que leur mobile principal est le plus souvent la satisfaction personnelle qu'elles éprouvent des succès de leurs filles, et le sentiment de rivalité qui les anime vis-à-vis des autres mères. Cette vanité secrète existe particulièrement dans les cours de Paris où, accompagnant leurs filles, les mères prennent à leurs études un intérêt plus vif^ et surtout attachent à leurs succès une importance mille fois plus grande, parce qu'elles en sont directement touchées ; elles ne trouvent jamais l'enfant assez appliquée, elles ne jugent jamais les efforts trop multipliés alors qu'il s'agit d'être glorifiées en sa petite personne, et de l'emporter en satisfaction maternelle sur M'"'-' X ou M'"^ Z.
LE SURMENAGE él
Encore une fois, qu'on y prenne garde. Les petits prodiges dresse's, à six ans, à faire plus que leurs forces, seront souvent usés à douze ans. Et les pauvres enfants qu'un excès de travail a anémiées et énervées ne se trouvent plus capables d'être des mères robustes, pouvant allaiter, surveiller, élever des générations vigoureuses.
NEVROSE
Sans vouloir empiéter sur le terrain médical, il est impossible de passer sous silence cette terrible actualité, le fléau de notre siècle, qui commence à l'ébranlement du système nerveux et va jusqu'à la folie. C'est à trop juste titre qu'on s'épouvante de la quantité d'êtres que la névrose a déséquilibrés, déformés, et qui apportent dans toutes les situations sociales le danger de leur imagination dévoyée, de leur jugement faussé, de leurs manies étranges.
Mais ce que je veux vous dire en vous signalant la fréquence de la névrose et ses conséquences terribles, c'est qu'il vous appartient, à vous, mères, de prendre des mesures pour en
Le; fC'Uiini^ine 1
préserver vos filles^ dans le présent et dans l'avenir.
Car la névrose n'éclate pas comme une maladie aiguë : elle est le résultat d'une foule de causes ; que chacune de vous étudie ces causes, et examine soigneusement si elles ne se rencontrent pas à son foyer.
La première de ces causes, pour les jeunes filles, est le surmenage. Nous en avons déjà parlé ; bornons-nous à rappeler qu'il a trop souvent pour complice la vanité et la rivalité des mères. C'est en raison de cette intime corrélation que nous parions ici d'un fléau qu'il eût semblé, peut-être, plus naturel de classer dans les questions d'hygiène.
Et comme détail dans le surmenage, notons l'étude exagérée et trop prolongée de la musique, à un âge où toute fatigue, toute émotion, toute sensation trop vive, tout bruit prolongé, même, affecte fatalement le système nerveux.
Si le surmenage n'amène pas la méningite ou la fièvre typhoïde, tous les médecins reconnaissent qu'il prépare la névrose par le renversement de l'équilibre, de l'harmonie des nerfs.
Une autre cause^ ce sont les veilles. Je ne parle pas seulement ici de ces mères déraisonnables, pour ne pas dire plus, qui mènent leurs
enfants au théâtre, les brisant par des heures de coucher absurdes et surtout les énervant par des émotions et une surexcitation aussi fatales à leur santé qu'à leur jeune âme, mais de ces parents trop faibles qui tolèrent la présence des enfants aux réunions du soir. Tout ce qui n'est pas de leur âge leur fait mal, et le sommeil du matin, même prolongé, ne saurait compenser l'excitation des lumières, l'inconvénient des heures de repos inverties.
Encore une cause : l'hygiène défectueuse, l'air et l'exercice trop parcimonieusement mesurés, ou prodigués avec exagération, une nourriture trop recherchée, des repas irréguliers.
Causes morales : des lectures exaltées^ deux fois plus dangereuses à un âge où la sensibilité et l'enthousiasme s'exagèrent et deviennent aisément maladifs.
Causes, enfin, — surtout, l'absence ou l'insuffisance des principes religieux qui enseignent et insufflent le courage, l'empire sur soi-même, l'abnégation.
Il appartient auxmères d'éloigner de leurs filles tout ce qui peut affecter leur système nerveux.
Il est encore de leur devoir de les fortifier contre les premières manifestations de ce mal, qui peut tenir en partie à des conditions de santé indépendantes de la volonté et de la prévoyance.
Les nerfs jouent un rôle considérable dans l'organisme féminin, et leur état influe trop considérablement sur l'humeur, et par conséquent sur la conduite, pour qu'en n'en tienne pas grand compte.
Et l'on ne peut nier qu'à notre époque le système nerveux ne s'affecte aisément. L'anémie nous ronge, et la déperdition de forces affecte les nerfs qui, au lieu de rester des instruments et des serviteurs, acquièrent une énergie factice, exagérée, prédominante, qui s'use ellemême pour se perdre plus t ird en atonie.
C'est dès le début que la mère doit veiller. Dans cet état de surexcitation excessive et après tout pénible, tout agace, émeut, agite. Il est difficile à une jeune fille de lutter contre cet échappement de ses facultés ; mais elle n'essaie guère. Elle pense, et on répète autour d'elle que les causes de cet état étant ph\'siques, il n'y a rien à faire. Sa mère se fait sa complice. « Ma pauvre enfant a les nerfs malades. » C'est une excuse suffisante, pense-t-elle, pour les autres
comme pour elle-même, et cette raison légitime les inégalités d'humeur, les saillies, les impatiences, l'égoïsme.
Je ne nie pas que cet état ne soit cruel; il y a une union trop intime entre l'àme et le corps pour que les souffrances physiques n'irritent pas le caractère, et je reconnais l'extrême difficulté qu'on éprouve à les surmonter. En effet, pour supporter d'autres douleurs, on peut faire appel à l'énergie physique qu'on possède ; mais ici, cette énergie fait défaut, puisqu'elle a son point d'appui dans le systèm.e nerveux lui-même.
Mais cela veut-il dire qu'il ne faille pas lutter? Non certes! Nous possédons, en dehors et au-dessus des forces matérielles, une puissance morale presque sans limites : la volonté. C'est elle qu'il faut élever contre les nerfs en révolte.
Plus d'un médecin de nos jours attribuent la névrose à une maladie de la volonté. C'est ici que la mère doit aider l'enfant à vouloir, non en la brusquant, mais à force de tendresse, en soutenant son énergie, en faisant appel à la distraction. La lutte sera difficile; la volonté essuiera des défaites ; mais elle remportera aussi des victoires, et, si Ton persévère, dominera enfin un état morbide, et rétablira l'équilibre nerveux.
Comprenez l'importance de cette lutte : si Ton s'abandonne, on arrive fatalement à la névrose.
Il faut aider la volonté par des mo3''ens extérieurs : fortifier la santé pour éviter ou diminuer la prédominance des nerfs, faire appel à la distraction, aux premiers symptômes d'énervement. S'y concentrer, s'y complaire, serait naturel, si singulier que cela paraisse : agréable et cruel en même temps.
Avec l'énergie, l'oubli de soi, et une sage hygiène intellectuelle et physique, il est presque impossible d'arriver jusqu'à cette extrémité fatale qui s'appelle la névrose.
Itas-bleii el pot-au-feu.
Nous reconnaissons avoir surtout parlé, jusqu'à présent, de ce qui est inutile ou nuisible en matière d'éducation féminine. Faudrait-il en conclure que nous revenons, au moins en rêve, à la Bonne femme de Ducis ?
L'immortel auteur d'Athalie,
Et de Phèdre, et d'Iphigénie,
Le peintre enchanteur de l'amour,
Qui, plein d'esprit, de goût, de grâce,
Charma la plus brillante cour,
— En sa maturité sévère,
Dans sa femme, que chercha-t-il ?
Une très simple ménagère,
Qui fit avec lui sa prière,
Et répondît : Ainsi soit-il !
On dit qu'en effet. M""* Racine poussait si loin l'incompréhension de la poésie, qu'elle ne savait ce qu'était un vers, et n'avait lu aucune des tragédies de son mari.
N'en déplaise au bon Ducis, une femme ca-
pable d'admirer ses chefs-d'œuvre eût mieux consolé Racine des injustices et des disgrâces qui remplirent d'amertume ses dernières années. C'est fort bien d'acquiescer, mais un ajîien vivant n'est pas Vaide de l'homme, ^ur être une aide, une compagne, et non une servante, s'il n'est pas besoin d'être placée au même niveau scientifique que le mari, il est du moins indispensable de posséder l'égalité de compréhension que la culture seule peut donner.
Il est probable que les femmes philosophes du xvm^ siècle, en offrant des types tristement combinés de culture et de dépravation, ont contribué à amener une réaction contre l'instruction féminine. Nombre d'cspriis prudents ou timides, confondant d'ailleurs à tort des éléments très divers, ont attribué la démoralisation de ces femmes à l'orgueil de la science, à l'abondance de leurs lectures, à leur souci d'être ou de paraître spirituelles. Ce ne sont ni les lectures, ni le savoir, ni les commerces d'esprit qui ôtent à la femme ses qualités essentielles et la font dévier de sa mission : c'est la mauvaise direction de ce savoir, l'immoralité de ces livres, l'imprudence de ces fréquentations. Les femmes du xviii'= siècle se sont passé de religion : elles ne devaient garder ni le respect
d'elles-mêmes, ni le souci de leurs devoirs. Toujours est-il qu'il a été nécessaire de plaider la cause des femmes en matière d'instruction. Ducis n'est pis le seul qui, en réclamant à grands cris de bonnes femmes, entendît par là des femmes expertes en l'art du ménage, mais ignorantes de tout le reste. Et comme, en présence du débordement de sciences qui envahit l'éducation de nos filles, des programmes qui ne laissent point de place aux labeurs utiles et à la formation pratique, un certain nombre de gens sont prêts à tomber dans l'excès contraire, nous croj'Ons nécessaire de dire un mot de celles que, par opposition avec les bas-bleus, on a appelé les femmes pot-au-feu, c'est-à-dire des femmes ignorantes. Et nous verrons si l'ignorance tourne chez elles au profit du mari, des enfants, et même du pot-au-feu.
C'est encore^ dans certains milieux, une mode d'en référer à Molière et aux Précieuses ridicules. Le grand écrivain eût probablement regretté sa spirituelle critique, s'il eût pu prévoir l'abus qu'on en ferait. Lui-môme, cepen-
dant, a pris soin de rétablir l'équilibre lorsqu'il a mis ce vers dans la bouche de Clitandre :
« je consens qu'une temme ait des clartés de tout. »
Gardons ce mot si vrai, si profond, qui contient tout un programme, et ne nous appuyons pas sur la critique d'un excès pour combattre ce qui n'est que la mesure.
D'autres se targuent des opinions célèbres de M. de Maistre en matière d'éducation féminine, et, abrités derrière un écrivain si autorisé, prétendent ravaler l'esprit de leurs filles aux quatre règles et à la science du ménage.
D'abord, M. de Maistre n'a prétendu ni faire un traité d'éducation, ni même ériger en doctrine des idées semées dans ses lettres d'une main légère, selon le caprice de son humeur, souvent paradoxale. 11 ne faut pas le prendre au mot. Ce qu'il a surtout Gn horreur, ce sont les femmes qui prétendent se substituer aux hommes, c'est le féminisme tel que son esprit, vraiment prophétique, le voyait peut-être dès lors poindre à un horizon encore inconnu. Pour en préserver sa fille, il frappait de rudes coups, et exagérait même sa propre pensée.
« Le grand défaut d'une femme, c'est d'être un homme. » Mais il s'explique : « Et c'est vou-
loir être un homme que vouloir être savante. » Nous avons assez dit ce que nous pensons de l'excès qui marque l'éducation actuelle pour être ici tout à fait à l'aise. Nous jugeons comme M. de Maistre si, par savante, il tnituà pédante, s'il trouve simplement dangereuse et superflue l'invasion dans l'éducation féminine d'études mal appropriées. Mais ne considérons que comme une boutade ce qu'il ajoute : « qu'il est permis aux femmes de ne pas ignorer que Pékin n'est pas en Europe, et qu'Alexandre le Grand ne demanda pas en mariage une des nièces de Louis XIV; — que les femmes peuvent aimer le beau, mais ne sont pas capables de l'exprimer, qu'elles n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre ; — qu'une coquette est bien plus facile à marier qu'une savante, et qu'enfin une femme trop désireuse de s'instruire est aussi ridicule que le serait son petit chien Biribi s'il piétendait se faire seller pour porter son maître à la campagne. »
M. de Maistre, nous le répétons, vise trop, dans sa correspondance familière, à la plaisanterie et au paradoxe, pour qu'on prenne à la lettre des aphorismes de ce genre. En tout cas, il a reconnu et salué le mérite féminin là où il l'a rencontré, et il ne s'est jamais plaint, que je
sache, de l'exquise culture ni de l'instruction étendue de son admirable et sainte amie, M'"^ Swetchine^ à qui lui-même conseilla une retraite de plusieurs mois pour apprendre le latin et le grec ; elle put ainsi lire dans leur langue naturelle les Pères de l'Eglise, ce qui aida à sa conversion.
Répétons ici que la religion, qui maintient toutes les choses dans la mesure, et tous les êtres dans les limites de leur mission, s'est touiours prononcée contre l'obscurantisme.
Depuis Clément d'Alexandrie, dont nous avons cité les paroles, jusqu'à nos jours, c'est sa voix qui s'est élevée en faveur d'un enseignement féminin large, lumineux, de nature à élever l'âme et à développer ses qualités. C'est que la religion est sûre d'elle-même. A la condition d'inspirer toute culture, de régler toute science, elle pousse en avant. Avec elle, pas d'excès à craindre, puisqu'elle fait passer le devoir avant tout, et éclaire en tout le plan divin. Nous avons montré des savantes qui étaient des mères admirables ou de saintes religieuses, ne tenant pour petite aucune de leurs obligations, et rem-
plissant d'autant mieux leur tâche qu'elles étaient plus éclairées.
Les plus remarquables traités d'éducation sont dus à des plumes sacerdotales, qui défendent les droits légitimes de la femme, tout en tenant compte de son véritable rôle. Fénelon, qui a dit que « tout est perdu si la femme s'entête du bel esprit et si elle se dégoûte des soins domestiques », et qui l'aime mieux « instruite des comptes de son maître d'hôtel que des disputes des théologiens », conseillait cependant une mesure d'instruction qui, pour être plus limitée qu'on ne l'admet aujourd'hui, était éminemment propre à développer, à cultiver, à former l'intelligence, et n'en excluait pas le latin, à la seule condition qu'on eiJt « le jugement ferme et une conduite modeste (i) ».
Il concluait à la nécessité de donner aux femmes une éducation solide, justement parce qu'elles sont moins fortes que les hommes. « Que s'ensuit-il de la faiblesse naturelle des femmes ? Plus elles sont faibles, plus il est important de les fortifier. Car, ajoute-t-il, n'ontelles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont le fondement de toute la vie humaine
(i) FÉNELON, — Avis ù une dame sur Véducalioii.
et qui décident de ce qui touche de plus près à tout le genre humain? » Il reconnaissait, s'en effrayant presque, l'influence des femmes dans la société : « Les hommes mêmes qui ont toute l'autorité en public, ne peuvent, par leur délibération, établir un bien effectif, si les femmes ne les aident à l'exécuter (i). »
« Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes... Les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils, si les mères les gâtent dès leurs premières années, et, ignorantes elles-mêmes, les laissent languir dans l'ignorance sans leur donner ni le goût ni V estime de l insti'uction et des choses solides (2) ? »
Et tout près de nous, c'est un grand évêque qui a plaidé la cause de la femme, établi ses droits à une instruction large et éclairée, avant que les apôtres du féminisme moderne eussent fait dévier son éducation et son rôle hors du plan divin.
(1) FÉKELON.
(2) Ibid.
De r Education des filles.
Mgr Dupauloup est essentiellement de son temps. Prêtre, penseur, directeur d'âmes, il a été à même de reconnaître et de comprendre tous les besoins d'une société dans laquelle la femme exerce une influence considérable, et qui a elle-même sur la femme une action réflexe indéniable. Il participe à l'œuvre que l'Eglise poursuit à travers les siècles, en préparant la femme à sa mission, à la mission spéciale que lui font son temps, d'une part, et de l'autre, les circonstances qui l'enserrent. Il sait quelles aspirations l'animent, et quelle direction particulière lui imprime la civilisation de son époque. Et il combat avec ardeur l'ignorance féminine qui, lorsque parut son livre, avait un nombre considérable de défenseurs.
Il est encore des milieux où une femme instruite inspire un sentiment mélangé de défiance et de jalousie. « On lui permet bien de lire ; mais à condition qu'elle ne réfléchisse pas sur ses lectures, ne résume ou n'écrive rien, et n'amasse que pour enfouir, sans jamais avoir l'air de s'intéresser à autre chose qu'à l'éternelle toilette et à la cuisine. En un mot : permis à
7é LE FÉMINISME DE TOUS LES TEMPS
une femme de lire et même de savoir, mais en cachette; mais défendu de se mêler à une conversation élevée. C'est ce qu'on appelle se faire pardonner son savoir {\y »
Nous avons connu de ces milieux et l'espèce de terreur qu'ils inspirent. Je pourrais citer une femme qui, écrivant des livres honnêtes, dans le but le plus légitime, le plus louable, a pris des peines infinies pour garder le secret de son pseudonyme; elle est en etfet restée, pendant des années, ignorée de sa ville natale ; elle a caché son labeur à tout son cercle, et tout cela par la crainte d'être qualifiée de bas-bleu. Notez que ce travail littéraire nuisait si peu à ses autres devoirs, qu'on la croyait exclusivement occupée de ceux-ci.
Mgr Dupanloup s'insurge contre ce terrible mot de bas-bleu, qui ne se trouve pas, d'ailleurs, dans le dictionnaire de l'Académie, et qui, ditil, « constitue une ridicule et grossière injure, que la langue française n'accepte pas ». Il ne devrait pas, en tout cas, désigner la femme studieuse qui consacre à l'étude ce qu'elle ôte à la toilette et aux distractions frivoles, mais « la femme qui a la prétention de la science sans en
(i) Mgr Dup.\xloup. — Lettres sur l'Education des files.
avoir autre chose, qui tranche de ce qu'elle ne sait pas, et la femme qui pose pour l'esprit et n'a pas d'esprit, ou pas assez pour en faire un usage discret ^>.
Mgr Dupanloup commence par poser une règle admirable, montrant combien la religion est respectueuse de l'œuvre et des dons divins : « La beauté idéale de l'âme, dit-il, ne peut être une mutilation de l'esprit ; les facultés doivent être réglées, mais non étouffées; la personnalité disciplinée, mais non brisée. » Il déclare que les femmes n'ont pas seulement des droits à la culture intellectuelle, mais qu'elles ont le devoir de s'y appliquer, et cela, il l'établit sur des raisons d'origine divine, et absolument irrécusables, que voici :
« C'est d'abord que Dieu ne fait pas de dons inutiles... Si la compagne de l'homme est une créature raisonnable... si elle a reçu le plus sublime de tous les dons, l'intelligence, c'est pour en faire usage dans la mesure où elle la reçu.
« C'est, de plus, que tous les dons reçus de Dieu ont besoin, pour servir à quelque chose, d'être cultivés. L'Ecriture nous le déclare : les âmes, comme la terre, quand on les laisse en friche, ne produisent que des fruits sauvages; la sèvese tourne alors en poison, en mauvaisfruits...
« C'est encore que toute créature raisonnable rendra compte à Dieu de ses dons...
« Enfin, Notre-Seigneur s'est expliqué catégoriquement dans la parabole des talents... Et le bon sens humain lui-même indique assez que les femmes n'ont pas, plus que les hommes, le droit d'enfouir ou de dilapider les biens que le ciel leur a départis pour les faire valoir (i). »
Mais l'ignorance, ainsi que nous le demandions, tournera-t-elle du moins au profit des devoirs pratiques de la femme? Celle qu'on a empêchée de s'instruire^ d'occuper son esprit par les fortes lectures, d'entretenir une conversation sérieuse avec son mari, de s'intéresser à des choses en valant la peine, reportera-t-elle sur l'art culinaire ou les travaux d'aiguille l'activité mentale à laquelle on a fermé les plus nobles issues ?
Elle se trouvera placée entre deux écueils : ou, ce qui est le plus probable, elle versera dans la frivolité, l'amour de la toilette et la lecture des romans, ou elle s'éteindra dans la préoccu-
(i) Lettres sur V Education des filles .
patjon exclusive du pot-au-feu. En tout cas, elle ne sera point heureuse.
On ne peut hésiter à attribuer aux éducations incomplètes, aux besoins de savoir inassouvis, à la compression des facultés, la plus grande partie des déviations qui se produisant dans la vie des femmes, et la médiocrité qui, en mettant son empreinte sur leurs idées et leur conduite, a une triste répercussion sur la direction de leurs enfants.
« Si ces facultés riches et ardentes avaient été mieux dirigées, on n'aurait pas eu à en déplorer la ruine ; on ne gémirait pas sur ce triste niveau d'esprit, sur cette faiblesse d'intelligence, sur cet injuste abaissement de tant de femmes d'une nature distinguée, appelées à être l'ornement du monde, l'honneur de leur famille, et dont Icducation, arrêtée dans ses développements, a fait des femmes élégantes peut-être jusqu'à trente ans, mais à jamais frivoles, médiocres et inutiles, ou bien déplorablement perverties d'esprit et de cœur...
« M. de Maistre a voulu faire une femme humble et fidèle dans l'austérité de ses devoirs.
8o LE FEMINISME DE TOUS LES TEMPS
sans lui rien laisser pour la relever et la soutenir, sinon de savoir que « Pékin n'est pas en Europe», et le reste. Eh! bien, c'est impossible. Elle ne restera pas dans cette basse sphère ; si on ne lui permet pas les joies de rintelligence pour la reposer des devoirs mate'riels, parfois écrasants, qui pèsent sur elle, elle négligera des devoirs qui l'humilient, s'ils sont seuls et sans dédommagement, et cherchera à échapper à l'ennui par la frivolité (i). »
Je continue à citer des pages que toute éducatrice devrait avoir présentes à l'esprit :
« Il faut l'avouer, — c'est ce que disait M'"^ Swetchine, et combien d'expériences sont venues fortifier ma conviction à cet égard ! — il 3^ a des heures où la piété elle-même, la piété ordinaire, du moins, ne suffit pas. Il y faut joindre le travail le plus grave de l'esprit... la grande et forte application de l'intelligence, un travail sérieux, littéraire, historique, philosophique, même, et surtout religieux. Alors le calme, l'apaisement, la sérénité se fait. Qu'on ne s'y trompe pas : des principes rigides avec desoccupationsfutiles, une dévotion telle quelle avec une vie toute matérielle ou mondaine, ne
(i) Mgr Dupanloup. — Lettres sur V Education des filles.
BAS-BLEU ET POT-AU-FEU 8l
font que des femmes sans ressources pour ellesmêmes, quelquefois peu supportables à leurs maris et à leurs enfants. »
Et quelle éloquence dans cet appel aux mères qui jugent inutile de développer les facultés chez des jeunes filles destinées à la vie commune du foyer domestique !
« Quoi ! vous voulez détruire l'épanouissement de l'œuvre divine, l'élévation d'une âme dans laquelle Dieu a déposé un germe de vie intellectuelle ? Vous respectez ce don chez les hommes, à condition toutefois qu'il trouvera son emploi dans la vie pratique, c'est-à-dire qu'il servira à gagner de l'argent et à accroître sa position sociale. Mais comme l'utilité des grandes choses est moins lucrative chez les femmes, vous voulez les supprimer... Eh ! bien donc, mettez-vous à l'œuvre, coupez les rameaux de cette plante à laquelle il faudrait trop d'air, d'espace et de soleil ; retranchez cette sève trop généreuse. Mais la plante était née pour devenir l'honneur de votre sol, et vous allez en faire un arbuste stérile et amaigri. Vous ne prenez donc pas garde que, dans cette mutilation, vous allez d'abord la faire cruellement souffrir, et peutêtre périr tout entière ? Mais éteindre une âme que Dieu avait créée pour être lumineuse, c'est
un crime envers Dieu ; c'est y enfouir le germe d'une souffrance que vous ne guérirez jamais, et qui égarera peut-être et épuisera cette âme en aspirations vagues et exagérées. Sachez-le, il n'y a pas de tourment comparable à ce sentiment du beau et du vrai, qui se trouve étouffé, à cette douleur intime d'un être qui, sans peutêtre le savoir, aura manqué sa vocation ; et ce mot, qui semble exprimer les appels d'en haut, les appels sérieux et irrésistibles, s'applique aux femmes comme aux hommes, à la vie idéale comme à la vie extérieure. Qui donc a dit que notre âme est une pensée de Dieu ? Ce qui est certain, c'est qu'il y a pour elle un plan divin, dont nos efforts ou notre incurie nous éloignent ou nous rapprochent, mais qui n'en existe pas moins dans la sagesse et la bonté de Dieu. Et pour réaliser ce dessein, tout notre développement d'âme, de cœur et d'intelligence n'est pas de trop, car cette destinée est précisément en rapport avec les facultés, avec les puissances qu'on a reçues de Dieu (i). »
Est-il nécessaire d'ajouter ici qu'une femme frivole n'aura aucune influence à son foyer ?Ou plutôt, elle en aura une mauvaise, car sa vie est
(i) Mgr Dupanloup. — Lettres sur l'Education des filles.
liée h celle des autres, et en se faisant à ellemême un tort incomparable, elle abaissera le niveau de la famille, alanguira ou détruira le sens du travail chez ses enfants, et formera ses filles à son exemple, faute d'une haute conception de la vie et du goût des choses sérieuses.
Enfin, l'imagination, presque toujours vive chez les femmes, ayant besoin d'un aliment, elle lira des romans. Je n'insiste pas en ce moment sur le dangers des lectures mauvaises ou seulement affadissantes. Elles ont perdu plus de femmes que toutes les autres tentations.
Mais je suppose que la femme ignorante ait étouffé en elle tous les nobles besoins de savoir, ou que son intelligence, d'un niveau ordinaire, bien que capable de culture, se soit aisément rabaissée au niveau des occupations du ménage. Elle s'y concentre, s'y voue, elle y prend un intérêt plus au moins vif. Voici la femme pot-au feu. Chez elle, la maison sera merveilleusement tenue, la cuisine excellente. Jamais un bouton ne manquera aux chemises de son mari, elle raccommodera elle-même ses bas et fera ses confitures. Elle tyrannisera peut-être même son
mari et ses enfants en les astreignant à ses routines. Et après ?
D'abord, une femme instruite peut faire tout cela. Je n'admets pas une conception de la culture intellectuellebannissant lasurveillanced'une maison ni même les occupations domestiques. Peut-être une femme intelligente arrivera-t-elle au même résultat en se servant de l'aide que ses ressources pécuniaires lui donnent, en ne faisant pas sans nécessité la besogne de ses domestiques : elle aura appris plus facilement le grand art de diriger. Mais s'il faut, comme on dit, mettre la main à la pâte, pourquoi ne saurait-elle pas s'y astreindre ? Le goût de la lecture n'est pas incompatible avec la couture, et l'habitude des pensées élevées et des conversations intéressantes ne rend pas ignare en matière de cuisine. On pourrait ajouter qu'une femme très éclairée a, plus qu'une autre, la notion de ses devoirs, et de l'importance qu'ont les petits rouages dans l'organisation de la vie.
Et croit-on donc que les femmes qui n'ont d'autre préoccupation que leur ménage remplissent par là tout leur rôle en ce monde ? Ce n'en est qu'une partie, et cette partie ne doit pas empiéter sur les autres, à plus forte raison les suppléer.
Mgr Landriot, dans ses excellentes conférences sur La femme forte, recommande instamment aux femmes les travaux intellectuels, « qui élèvent l'esprit », qui détruisent « cette petite personnalité qui s'enveloppe au milieu de pensées infiniment petites ».
« L'âme, dit-il, s'agrandit au contact des idées ; l'étude de la littérature lui donne un ton gragracieux, l'assouplit, lui communique à la fois finesse et fermeté ; la poésie l'enflamme et lui inspire un souffle divin ; la belle musique met l'âme en équilibre et lui donne le sens exquis de l'harmonie en toutes choses. L'étude des beauxarts développe en elle le sentiment du beau, et ouvre à la pensée des horizons tout à fait inconnus...
« Une femme ainsi formée, ajoute-t-il, n'ennuiera pas son mari ; et parmi les qualités des femmes, je ne mets pas en dernière ligne celle de ne point ennuyer leurs maris. Or, de toutes les sources d'ennui, je n'en connais guère, surtout pour un mari qui n'a pas fait vœu de patience, de plus abondante, de plus intarissable, qu'une « vertu très étroite et très sotte » ( i ). Le nombre des femmes qui ont perdu le cœur et plus tard
(i) M. DE T0CQ.UEVILLE. — Correspondance.
la vertu de leurs maris en les ennu3'^ant, est peut-être assez considérable. »
Or, avouons-le, rien n'est plus ennuyeux que les femmes qui, ne s'inte'ressant à rien hors des limites de leur lingerie, de leur cuisine ou de leur basse-cour, bornent leur conversation aux histoires de domestiques et aux recettes de tout genre, qui font passer un certain ordre et certains arrangements avant même l'agrément de ceux qui les entourent, qui ne dérangent jamais la routine établie, et font de leur mari et de leurs enfants les esclaves de leurs manies. Quel repos, quel délassement peuvent-elles offrir à un mari ? Quelles compagnes sont-elles pour lui ? Quelle aide lui apportent-elles dans ses soucis, ses travaux ? Quelle sympathie pour ses études ou ses goûts ?
Donc, ni bas-bleu, ni poî-au-feu ; une culture proportionnée aux facultés, mais une culture soignée, réglée par de grands principes, étayée par la religion, qui l'empêche de dévier à droite ou à gauche, voilà ce que nous sommes rigoureusement obligées de donner à nos filles.
Veiil l'allié religieuse.
Voilà deux mots qui, au fond, hurlent ensemble, mais qui, sous leur apparence hypocrite d'impartialité, ont faussé les idées de maintes familles, et bouleversé l'éducation.
La neutralité ! Elle a peuplé plus d'un établissement dont des scrupules chrétiens auraient éloigné les enfants, mais dont réii(|uette, après tout, est une sauvegarde politique. Elle remplit encore des cou s de jeunes filles dont les mères sont entichées, et laisse à la conscience de ces mères une sécurité trompeuse.
Existe-t-elle, seulement ? Est-il dans la nature humaine de se tenir immuablement au point imaginaire qui sépare deux courants contraires, de se désintéresser de la question la plus grave, la plus brûlante? L'indifférence religieuse existe-telle vraiment, — je ne veux pas dire l'indifférence pratique, faite de torpeur, d'oubli, de paresse, mais l'indifférence absolue, ne comportant non
seulement ni amour, ni haine, mais encore ni sympathies ni préventions ? Eh 1 bien, je ne le crois pas.
Je suppose le silence sur les matières religieuses; on ne parlera pas contre la religion, soit : Mais des maîtres qui la traitent avec ce dédain, qui la bannissent, qui prétendent l'ignorer, auront-ils le souci des livres qu'ils donnent aux élèves, et ces livres seront-ils neutres ? Peut-on faire que la religion ne soir pas m.êlée aux choses humaines, aux événements d'ici-bas, qu'elle n'ait eu aucune action sur les êtres qui ont participé à ces événements ? Il est impossible de faire un livre absolument neutre, et dans les établissements où règne cette prétendue neutralité, on ne s'inquiète pas de la lumière sous laquelle l'histoire, par exemple, est présentée aux jeunes filles. On s'inquiète encore moins de savoir si les notions des sciences leur sont données en accord avec le dogme religieux. Jusqu'à présent,, il n'y a pas un principe ni une découverte scientifique démontrés qui soit en contradiction avec le dogme ou l'Ecriture Sainte. iMais dans le domaine des choses non définitivement prouvées, il y a des hypothèses, des définitions, des théories capables de heurter la foi dans ces jeunes âmes. S'en inquiètera-t-on ?