‹ Le Fer rougeChapitre 11 sur 24 · PROMENADE EN VILLE '1J · texte numérisé non relu

PROMENADE EN VILLE '1J

De Mentana !... L'orchestre est mieux qu'à l'Opéra. Apothéose rouge, et l'on défilera Respectueusement après, la troupe entière, Devant Guillaume qui tiendra la chambrière! »

20 septem

O France claire et gaie, amante au fier visage ! Toi qu'enivre, au milieu d'un riant paysage, La chanson de Ronsard et de Victor Hugo, Toi qui jettes aux cœurs un charmant Quos ego ! Belle fille qui fuis, moqueuse, vers les saules, Regarde... Un tas de gueux, d'épouvantables drôle; Taillés à coups de serpe, et s'échappant du bois Où les dégrossissaient les horlogers badois, Pense déjà sentir sous sa lèvre lippue Frémir ta lèvre en fleur ! Cette race qui pue L'usure et le vieux cuir, cet amas de croupiers, Se masturbe en hurlant de luxure à tes pieds. Leurs groins ont flairé les essences de roses Que dégage ton corps. Ce sont de douces choses

Que cherche à te grogner leur patois allemand. Vois-tu leurs madrigaux s'épater lourdement, Et tomber les paquets de leurs grâces tudesques? Leur valse aux pieds pesants décrit des arabesques Qui font songer parfois à des guirlandes d'ours. Est-ce que tu pourrais accepter ces pandours, Chère France? Ton rire est ta seule réponse, A peine ton sourcil légèrement se fronce Devant ce ramassis de juifs et de laquais. Quoi ! ces barons bouffons, ces ducs que tu plaquais Gaîment au premier plan de tes opéras bouffes, Comme un tas de pourceaux échappés dans les touffes De roses d'un jardin, se vautreraient sur toi ! Est-ce que c'est possible? Est-ce que cette loi Inéluctable qui fait luire sur le monde Ta tête de faunesse, aventureuse et blonde, Permettrait cet ignoble et sale accouplement? Allons donc! si jamais un butor allemand T'approchait, ô Judith ! souviens-toi d'Holopherne. Sans te laisser souiller par son œil louche et terne, Prends cette tête immonde, et de ta belle main, Accroche-la, sanglante, au poteau du chemin!

28 septembre.

Ainsi que l'alouette

Au bord du champ,

Le paisible poète Fera son chant.

De sa voix attendrie

Il redira Ton angoisse, ô patrie !

Il chantera

Ta grandeur dans l'épreuve Et ton courroux,

Et tes voiles de veuve.

Sacrés pour tous.

LE FER ROUGE 3l

Il dira, chère France, Comment tu sais

Accepter la souffrance Sans dire : Assez !

Sur la lyre irritée

Il jettera Un appel que Tyrtée

Applaudira.

Des bois, sombres dédales, Et des buissons,

S'envoleront des balles Et des chansons.

Son ode échevelée,

Au souffle pur, Sur la noire mêlée

Fera l'azur.

Tambour, clairon sonore, Comme à Valmy,

Il crîra dès l'aurore :

— A l'ennemi !

Nos ardents volontaires

Rafraîchiront A ses ondes austères

Leur jeune front,

Et dominant l'orage

Aux bruits moqueurs,

Il répandra la rage

Dans tous les cœurs!

Il sera le prophète

Ivre d'espoir, Devant qui l'ombre faite

Est sans pouvoir.

A travers le désastre, Son œil perçant

Verra se lever l'astre Éblouissant!

L*astre de notre France, Clair et joyeux,

L'étoile délivrance

Au fond des cieux !

Car cette voix si douce, Qui chante au bois

Le réveil de la mousse, Cette humble voix,

S'enfle parfois et tonne Dans l'ouragan,

Comme le vent d'automne Sur l'océan ;

Elle devient terrible,

Et ses sanglots Versent, tel qu'en un crible,

La pluie à flots.

La calme et chaste Muse,

Au front riant, Emprunte de Méduse

L'air effrayant ;

Elle prend et secoue La torche en feu,

Et sa main fine joue Avec repieu,

Et cette folle éprise

De bulles d'air, Qui ramène la brise

Après l'hiver,

Secouant les- étoffes Aux plis dormants,

Chante les âpres strophes Des Châtiments!

WILHELMSHŒHE

C'est un château galant, Trianon germanique, Qu'un bottier de Cassel, laissant là sa manique, Construisit en l'honneur des Grâces et des Ris. Les fourrés sont épais, les sentiers sont fleuris ; L'ombre est douce, l'eau court dans le parc, les statues Agacent le regard, blanches et court-vêtues. On voit bondir parfois de beaux cerfs familiers, Et les roses, lançant leurs parfums par milliers, Ignorent que l'on parle allemand autour d'elles ; Les oiseaux au soleil font un charmant bruit d'ailes On rêve en ce retrait, dans un frais demi-jour,

WILHELMSHŒHE 35

Quelque jeune margrave, aux airs de Pompadour, Devant un grand miroir ajustant une mouche...

Non! c'estun vieux soudard, au front bas, à l'œil louche,

Qui bâille en regardantes panneaux de Lancret.

Bazile, en le voyant rire, se convaincrait

Que sa race hideuse est encor de ce monde ;

Car s'il a dépouillé la souquenille immonde

Du vieux maître de chant, pour se chamarrer d'or,

Ce cuistre n'a pas su se défroquer encor

De son masque à soufflets et de son œil atone,

Qu'un rayon de soleil ou de franchise étonne.

Ce fantoche cassé que, dans ses doigts étroits,

La démence a saisi, c'est Napoléon trois.

La honte ne rougit pas même sa pommette.

Il mange. Il est heureux pourvu qu'on lui permette

De s'habiller en chien savant. Il est d'un sang

Où l'on aime à l'excès les plaques de fer-blanc.

Que de croix ! Il en a jusques aux jarretières !

Et pour jouer avec met des heures entières.

II a pour ces hochets un sourire enfantin :

On les met dans sa couche, afin que le matin

Il ne pleure pas trop.

Il rumine, il digère ; Sa conscience est nulle, et son âme est légère; Et cependant, le vent dans les arbres, le soir, Gémit lugubrement, et l'homme pourrait voir Les morts de Wissembourg et les morts de Décembre

Coller leurs faces pâles aux vitres de la chambre...

Il en vient de Cayenne, il en vient des pontons,

Soldats, proscrits, martyrs, ceux dont nous racontons

Dans les veilles d'hiver l'histoire épouvantable...

Alors il se réveille, il s'accroche à la table,

Et tremblant, effaré, s'écrie avec stupeur :

« Apportez des flambeaux ! Piétri ! Piétri ! j'ai peur! »

Dans ces murs où l'écho répète les hoquets

De son oncle Jérôme, au milieu des laquais

Qui lui disent encor : « Sire, » le Bonaparte,

Par instants, fixe un œil abruti sur la carte.

Il voit les Prussiens avancer sur Paris ;

Il ricane. Un exprès annonce qu'on a pris

Un village et brûlé vingt maisons; il jubile.

Laid, vomissant sa joie avec un flot de bile,

Il dit : « Tant mieux! Ce peuple était trop arrogant.

Chaque plaie à ton sein fait rire ce brigand,

Mère adorée. Il veut se laver de sa honte

Dans ton sang. Chaque jour, ce lâche fait le compte

De tes blessures : ce Tiens ! encore celle là, Et je vais revêtir mon habit de gala, Et je te châtîrai, France maudite! »

O dogue Edenté! corps pourri qui n'es plus qu'une drogue, Tu crois donc revenir avec tes Prussiens? Ne le souhaite pas. Si jamais tu reviens, Tu reviendras ainsi que Tropmann : la moustache Rasée, un bonnet vert sur la tête, à l'attache, Et Toulon t'ouvrira, pour passer tes hivers, Le cabanon de Joze ou bien de Lathauwers!

Même éprouvée ainsi que je te vois, 6 France! Dans ces temps douloureux où tes plus jeunes fils

Vont mourir pour ta délivrance, Et lancent aux échos les suprêmes défis ;

Avec tes champs brûlés, tes forêts sépulcrales Où reviennent, le soir, des fantômes sanglants,

Avec tes hameaux pleins de râles, Que lèche l'incendie aux reflets aveuglants ;

Sanglotant, par moments, comme une pauvre femme Qui se lamente auprès de son foyer désert, Montrant le couteau que l'infâme En fuyant a laissé dans ton flanc entrouvert;

Oui, France ! même en deuil et sur tant de victimes Promenant lentement ton regard triste et fier,

Et penchée au bord des abîmes, Je te préfère encore à la France d'hier ;

A la France joyeuse, à la France éclatante

Où, comme des serpents, rampaient les délateurs,

Où la vénalité contente Mêlait dans son bazar filles et sénateurs.

Et pourtant, cette France à voir était superbe ; Elle gaspillait l'or, elle chantait gaîment,

Elle avait au front une gerbe De strass qui remplissait l'œil d'éblouissement ;

Musiques, danses, chants, personnages obliques, Ministres frauduleux décorant des forçats ; L'honneur, les libertés publiques Ayant pour tout refuge ou Bicctre ou Mazas ;

La presse basse et vile ou sinon muselée, Ayant pour noms Tarbé, Wolff, Aurélien Scholl,

Ainsi qu'une grue affolée, Riant de voir tomber les vaincus sur le sol!

Fard, paillettes, clinquant, velours, robes de soie, Orgie, oubli de tout, ni pudeur, ni remord ;

Oui, mais sous toute cette joie, On sentait vaguement comme une odeur de mort.

C'est que tout était mort en effet, ou sénile, Et rien ne réveillait ces obstinés dormants,

Même quand du fond de son île Victor Hugo faisait tonner les Châtiments !

Par instants, un vieillard, pénible à voir, teint blême, Chancelant, fatigué, jaune, faisant horreur,

Dans ce bal de la mi-carême Passait, et l'on disait tout bas : ce C'est l'empereur. »

Sa femme et son enfant suivaient, comme des ombres, Ce spectre dégradé qu'un archange poursuit,

Et les chants devenaient plus sombres, Et l'on sentait passer le vent froid de la nuit.

O France ! ta douleur vaut mieux que cette joie. Tu saignes, mais tu vis, mais tu dresses le front

Sous l'orage qui le foudroie; Mais à tes ennemis tu rejettes l'affront;

Mais tu comprends les mots d'honneur et de patrie ; Ton courage s'accroît de tous les maux soufferts ;

D'autant plus forte que meurtrie, Tu fais une arme avec les débris de tes fers !

L'épreuve sera courte. Un nouveau sang afflue Dans tes veines, ô France! un sang pur et vermeil.

Tes fils ont l'âme résolue, El sauront triompher demain, au grand soleil!

O France! entends chanter les voix libératrices; L'avenir est prochain qui, d'un doigt enchanté,

Ferme tes nobles cicatrices D'où jaillira pour tous la jeune liberté ;

Et si, que ce penser sur les lâches retombe!

On doit voir brusquement s'éteindre ton flambeau,

O France ! descends dans la tombe, Et meurs libre ! Ton sort n'en sera pas moins beau

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