H AU J IRA
Mais Hadjira avait mis sa main sur ses yeux. Elle regardait au loin, elle voyait venir: Un ami ou un ennemi? Assurément quelque objet d'effroi, car tout de suite elle s'enveloppa le visage jusqu'au-dessous des yeux avec son voile. Elle étendait ses mains devant soi pour repousser. Elle se renversait la taille en arrière, éperdue, comme pour échapper à des bras qui l'avaient saisie. Brusquement, elle poussa un cri et cacha son visage avec ses doigts retournés.
Le lieutenant dit à son voisin :
— Vous comprenez toujours? On la surprend, elle se débat...
La réponse de M. Poupel se perdit dans le charivari. La Khiata et le tarabouck avaient haussé leur fanfare d'un ton. On ne s'entendait plus.
Les genoux fléchis, la taille toujours ployée, Hadjira resta quelques secondes immobile. Puis, d'un geste langoureux, elle écarta son voile. Ses yeux et ses dénis sou-
riaient, ses narines battaient la charge, sa tunique bâillait, et, sous les amulettes, les seins parurent pointus, perlés de sueur.
— Grédié ! dit le marchand de bronzes, il fait chaud dans cette chambre!
Les pieds de la danseuse ne bougeaient plus. Collés l'un contre l'autre, ils ne songeaient maintenant ni à la danse ni à la fuite. Mais, d'arrière en avant, infiniment lente et moelleuse, une secousse tassait la taille, offrait le ventre rouleur. Hadj ira avait fermé les yeux. La saccade de son flanc devint plus violente. Ses lèvres découvrirent les dents jusqu'aux gencives. Elle se levait, elle se baissait, elle entrechoquait ses genoux.
Alors un paroxysme de fureur s'empara des musiciens. Le Soudanien écrasa dans un seul hurlement les quatre notes de sa flûte, tandis que le tarabouck emplissait la chambre d'un roulement de tonnerre.
Du coin de l'œil, le lieutenant guettait sur ses quatre compagnons l'effet de cette
mimique. La jeune fille, terrifiée, regardait ses bottines ; par contenance, madame Poupel avait mis ses doigts dans ses oreilles. Elle criait : « Assez ! » à pleins poumons. Le père épongeait sa face, très congestionnée; le collégien ouvrait des yeux énormes.
Un dernier sursaut, un frisson, un cri rauque. C'était fini.
Aussitôt, l'officier s'avança vers la danseuse. Il la félicita en arabe; puis, tirant une pièce blanche de son gousset, il l'appuya sur le front d'Hadjira. La sueur et la graisse l'y tinrent collée.
A ce spectacle, M. Poupel ouvrit son porte-monnaie. Il dit à son fils :
— Tiens, voilà quarante sousl plaque-lui ça sur le menton... Tu as peur?... Est-il bête!... Elle ne va pas te manger I... Regarde . . .
Il se leva en soufflant, s'approcha d'Hadjira, fixa pesamment la pièce sur la joue brune, puis se tournant vers son fils, il prononça avec fierté :
tiADJIRA 169
— Ça n'est pas plus difficile que ça.
— Déjà madame Poupel et sa fille avaient quitté le logis.
Dans la rue, la mère dit au lieutenant :
— Je ne sais si ce spectacle-là est bien fait pour les jeunes filles... mais une sauvage I... N'est-ce pas, monsieur, ça ne compte pas ?
Et M. Poupel, encore congestionné, conclut avec un peu d'impatience :
— Voyons I Fais-tu voyager tes enfants pour les instruire?
Le jour où Joseph Esposito maraîcher mahonnais, à Bouberak (province d'Alger), reçut l'avis que sa tante maternelle, Rosina Gonzalès, lui léguait par testament une somme de cent douros, il posa sa pioche, entra dans sa masure, rasa sa barbe, passa une chemise propre ; puis, ayant enfourché son bourricot, il se rendit au Casse-Croûte du Roulage pour y boire jusqu'à complet attendrissement.
Il rentra fort tard dans sa maison et le lendemain se réveilla, sur sa natte, longtemps après le lever du soleil.
— Est-ce que j'ai rêvé? se demanda Esposito en se frottant les yeux avec ses poings.
La présence de la lettre dans le vieux portefeuille où il serrait ses économies attestait la réalité de l'héritage.
Le Mahonnais relut l'épître avec soin.
« Je lègue, disait donc la dame Gonzalès, cent douros d'argent à mon neveu Joseph, sous condition qu'il fera célébrer dix messes pour le repos de mon âme. »
Esposito n'était point grand fréquenteur d'églises; mais, en bon Espagnol, il ne songeait point à esquiver cette charge. Seulement il voulait payer ces messes le meilleur marché qu'il pourrait. Combien? Quinze sous? Un franc? Davantage? Le Mahonnais connaissait le cours des artichauts, des petits pois, de toutes les primeurs, — pas celui des messes. Il calcula que quinze sous l'une, cela faisait encore sept francs cinquante; — mettons sept francs pour le compte rond, — il jugea, à part soi, que ce serait bien payé.
LA PARTIE DE M. LE CURÉ i 73
A quelques jours de là, comme il travaillait dans son plant de choux-fleurs, il entendit le pas d'un bidet. Par-dessus la haie de figuiers de Barbarie, il vit M. l'abbé Baratte, curé de Bouberak, qui chevauchait dans le soleil.
Il l'interpella :
— Où courez-vous comme ça, monsieur le curé?
L'abbé répondit qu'il profitait du beau temps pour aller faire la partie de M. l'abbé Berbegal, à Sébaou.
— Et vous êtes bien pressé ? demanda Esposito. Je voudrais faire marché avec vous. Voilà ce que c'est : je veux commander dix messes.
— Pour le succès de votre récolte?
— Non, pour le repos de l'âme de ma tante Rosine, qui est décédée dans mon pays... Dix messes... Combien que vous me prendriez pour ça, monsieur le curé?
Par habitude de maraîcher, il ajouta:
— Ce n'est pas cher, en cette saison.
Sans hésitation l'abbé répondit :
— Vingt francs, mon ami.
— Vous dites?
— Deux francs la pièce.
Pour rire, Esposito s'appuya sur sa pioche.
— C'est votre dernier mot, monsieur le curé de Bouberak?
Mais l'abbé Baratte devint tout rouge de colère.
— Esposito, dit-il, on ne discute pas du prix des messes comme d'un couffin d'artichauts. J'ai trop le respect de mon ministère pour prolonger un pareil débat. Jusqu'au revoir.
Il donna des talons dans le ventre du bidet et s'éloigna tout courroucé.
Le Mahonnais reprit sa pioche et il recommença de gratter la terre. Il ne doutait point que le curé de Bouberak ne rabattît quelque chose de ses prétentions ; d'autre part, il avait trop de jugement pour espérer la réduction qu'il souhaitait. Il se promit qu'il arrêterait l'abbé Baratte à son retour.
et, pour ne le point manquer, il sortit de son jardin sur la route.
Au coucher du soleil, il vit le curé de Bouberak qui s'en revenait. Les rayons frappaient l'ecclésiastique en plein visage. Il était tout rouge et couvert de poussière.
— Ne vous arrêterez-vous point un moment, monsieur le curé, dit Esposito, pour souffler un peu et pour vous rafraîchir? Votre bidet tire la langue. Vous allez prendre un coup de soleil.
L'abbé Baratte était tout abattu. Il rentrait chez soi, la bourse plate. La chance lui avait été si constamment défavorable, qu'il devait se faire une violence chrétienne pour ne point accuser l'abbé Barbegal d'avoir aidé le hasard.
Mollement, il descendit de son bidet, il entra dans le jardin, il s'écroula plus qu'il ne s'assit sur la chaise qu'Esposito avait sortie hors la masure. D'un œil terne, il regardait le Mahonnais verser dans deux verres d'absinthe l'eau fraîche d'une gargou-
lette. Quand il eut mouillé ses lèvres, il soupira.
— Alors, dit le maraîcher, vous avez perdu?
L'abbé Baratte leva les bras dans un geste d'affliction enfantine.
Esposito hocha la tête:
— Voulez-vous votre revanche, monsieur le curé?
Et, de son pantalon de treillis, il sortit un vieux jeu de cartes limé aux coins.
L'ecclésiastique jeta de ce côté un regard furtif. Mais le découragement reparut sur son visage :
— Impossible, dit-il. L'abbé Berbegal m'a dépouillé.
— Je vous fais crédit !...
— Ça ne se peut pas, Esposito.
Le Mahonnais posa la main sur le bras de son visiteur. En même temps d'un geste rapide, en éventail, il répandait le jeu de cartes sur la table.
— Écoutez-moi, monsieur le curé, nous
allons faire un marché ensemble. Vous, vous avez laissé votre argent chez M. le curé de Sébaou ; moi, j'ai des messes à commander pour la mémoire de ma tante Rosine. Vous m'avez demandé vingt francs pour les dire... Je voulais vous offrir sept francs... Mettons quelque chose chacun... Moi, trois francs, ça fait dix... Vous voyez je suis raisonnable... Vous, vous allez y mettre un peu du votre... Faut s'aider dans la vie... Vous allez faire un petit écarté avec moi. Si je gagne, vous me direz mes messes ])our rien... Si je perds, eh bien ! je vous les paierai douze francs... Là!... C'est mon dernier mot... Je coupe pour moi... Valet 1
L'abbé Baratte était tenté.
Impossible qu'il n'eût pas avec Esposito la revanche des humiliations que lui avait imposées son confrère. D'autre part, cette combinaison avait des apparences simoniaques dont l'orthodoxie du prêtre s'effrayait.
Pouvait- on, en conscience, mettre un lot de messes dans les corbeilles aux enjeux?
La passion veillait. Elle représenta à l'abbé que ce n'était pas de la messe elle-même, mais de la légère rétribution qu'on lui attribuait pour ses offices qu'il allait disposer, par avance, ainsi qu'il en avait le droit. Il fallait seulement que ce fidèle ignorant (qui peut-être proposait la partie dans un but de malice), saisît cette distinction si importante :
— Vous comprenez bien, Esposito?... Ce n'est pas le Saint- Sacrifice que j'expose aux hasards du jeu : c'est mon modeste salaire... Je risque mon casuel par amitié pour vous.
— Si je comprends ! fit le Mahonnais.
Tenez, monsieur le curé, je coupe pour vous... la dame! A vous l'avantage.
L'abbé prit le jeu et, avant de battre, deux ou trois fois, il fit claquer les cartes. C'était là, pour ses oreilles, une musique délicieuse; d'autre part, ses doigts se délectaient à toucher le satin des petits cartons. Pourtant, son visage se rembrunit quand il
entendit qu'Esposito annonçait d'une voix claire :
— Le roi. Je joue d'autorité.
Il fit la vole, marqua trois points avec des graines de ricin qui traînaient sur la table.
L'abbé Baratte toussa, releva un peu son chapeau, recula ses manches vers son coude. Il se sentait envahir par une espèce d'angoisse qui paralysait ses moyens.
— Si je perds encore cette fois, songeaitil, c'est un avertissement du ciel.
Il pâlit quand il vit que sur le tas de cartes, le Mahonnais retournait le roi d'atout.
— J'en demande, murmura-t-il d'une voix qui faiblissait.
Esposito abattit son jeu :
— Inutile, monsieur le curé ! j'ai la dame, le valet et le dix...
L'abbé Baratte contempla sa défaite. 11 n'avait plus la force de se lever de sa chaise. Il bégaya :
— Esposito, mon ami, vous ai-je dit que, pour douze francs^ je ne pouvais vous donner
que les ornements violets? Mettez encore deux francs, et je vous dirai vos messes en chasuble noire...
Il tourmentait les cartes, impatient d'avoir sa revanche. Mais Esposito se leva :
— Vous êtes bien bon, monsieur le curé... le noir, voyez-vous, c'est trop d'honneur pour moi et ma tante... Vous direz vos messes en violet... Et le bon Dieu s'en contentera.
Sur le marché du Fondouck, un nommé Ben-Youb, de son état conducteur de bêtes, vit compter une grosse somme d'argent à maître Gomez, maquignon de bœufs. Il l'épia tout le jour. Ayant constaté que le colon s'attardait au Casse-Croûte de l'Avenir, il alla le guetter du côté du Barrage. Au moment où maître Gomez passait au petit trot sur la route, Ben-Youb sortit des figuiers de Barbarie. Il porta au maquignon un si furieux coup de matraque que maître Gomez, assommé, culbuta de sa selle.
Au cri qu'il poussa, une voix répondit
■\Si LES DEUX TÈIES
dans la brousse. Ben-Youb allait s'enfuir quand il reconnut son cousin Ben-Brahim. La rencontre était tout de môme inopportune, car Ben-Youb et Ben-Brahim se détestaient fraternellement. Toutefois, Ben- Brahim était un homme de jugement. Il vit de quoi il retournait ; il expliqua à son cousin qu'il vendrait son silence pour la moitié des douros contenus dans la sacoche du maquignon. Afin de donner un gage de sa bonne foi, il prit la peine de couper la gorge au blessé.
On convint que l'on enterrerait l'argent, chacun de son coté, et qu'on ne s'en servirait point de l'année. Mais Ben-Brahim avait fait des billets à un juif. Menacé de saisie, il paya à l'échéance. Cela donna des soupçons. On l'arrêta; il nomma son cousin. Et les deux complices furent condamnés à l'échafaud.
Ils étaient bons musulmans ; aussi, la certitude que l'Ange qui emportera les croyants au ciel par la mèche de leurs
cheveux ne pourrait les conduire en paradis les affligeait plus que la mort. Quand leurs femmes vinrent, avec beaucoup de cris, de larmes et d'égralignures au visage pour leur dire adieu ils ordonnèrent :
— Ne faites pas tant de bruit et écoutez ce qu'on vous dit. Vous prierez notre cousin Ben-Khaled de surveiller la date de l'exécution. Il réclamera nos corps, il recoudra nos têtes sur nos épaules. Ainsi, nous entrerons dans le paradis, malgré la méchanceté des Infidèles. Inchallah !
Ce Ben-Khaled était un homme simple; à cause de l'innocence de son esprit il s'était fait une réputation de sainteté. Il vivait de la charité des personnes de sa famille. Son obligeance était extrême. 11 dit que ce qui arrivait là à ses deux cousins était bien malheureux, et il promit d'accomplir leur volonté.
La veille de l'exécution, il visita dans leurs gourbis les femmes de Ben-Youb et celles de Ben-Brahim. Il leva les bras au
18i LES DEUX TÈTES
ciel avec elles ; il s'assit en silence sur les nattes et se couvrit la tête de son burnous. Quand il eut ainsi manifesté la part qu'il prenait au chagrin de la famille, il demanda à ces affligées si elles n'avaient pas d'autres commissions pour Alger. Elles lui donnèrent des aiguilles à tapis, ainsi que du fd poissé, et le remercièrent avec des convulsions de désespoir.
Un voisin complaisant avait prêté un bourricot à Ben-Khaled, sous condition qu'il lui vendrait au marché quatre poules, deux douzaines d'œufs et un couffin de charbon. Ben-Khaled plaça cette charge en équilibre sur le bât. Lui-même s'assit en tailleur vers la croupe. Le long du chemin — comme il était consciencieux — il ruminait les recommandations que les femmes de ses cousins et le bon propriétaire du bourricot lui avaient adressées.
Il passa la nuit à Hussein Dey chez un épicier qui était parent des Ben-Youb. Ce personnage avait déposé le burnous ; il
LES DEUX TÈTES 18o
s'habillait à la façon des infidèles, buvait avec eux, ne paraissait plus à la mosquée. Mais il portait des amulettes sous sa blouse, et, secrètement, il observait les jeûnes. Il avait promis de réclamer au nom de la famille les corps des suppliciés.
Couché dans une remise, sur la paille, Ben- Khaled sommeillait encore, le lendemain, quand la porte du hangar s'ouvrit ; l'épicier se présenta avec son crayon sur l'oreille.
— Vite, dit-il à Ben-Khaled, lève-toi et enfile ton aiguille. Voici que nos parents nous arrivent.
Un fourgon entrait dans la cour. Des hommes en descendirent deux paniers.
— Où faut-il vider cela ? demandèrent-ils à l'épicier.
Le commerçant répondit:
— Mais sur la paille de la remise...
Et comme un client l'appelait à sa caisse il rentra dans la boulique.
Ben-Khaled demeura seul devant ce tas de vêtements, de membres confondus, de
sciure de bois et de sang coagulé. Les jambes des suppliciés sortaient des burnous toutes raides, comme ces pattes de bœuf qui émergent des torchons des bouchers. Les cordes qui liaient les mains derrière le dos entraient dans des bourrelets de chair. Voyant qu'elles étaient neuves, Ben-Khaled ne voulut pas les couper; mais il les détacha avec soin. Puis, dans la sciure de bois il rechercha les têtes.
D'abord, il découvrit celle de Ben-Youb. Le cou était enflé si fort, que le menton disparaissait dans la turgescence de la chair.
Ben-Khaled pensa:
— Jamais je ne pourrai exécuter là dedans une couture convenable.
Contre son attente, la plaie du cou s'adapta merveilleusement à la plaie du tronc. Le couperet avait saigné les suppliciés à blanc. Ben-Khaled put enfoncer son aiguille dans cette chair pâlie, sans qu'une perle de corail vînt rougir la peau. Il accomplit son travail en conscience, doublant
LES I)Ei:x TÎ^TES 1X7
le fil poissé, multipliant les nœuds de cordonnerie. Quand il eut rajusté très proprement une tête sur chaque tronc, il étendit les deux corps à côté l'un de l'autre ; il réunit les talons, puis il couvrit les visages avec des pans de burnous. A présent, sur la litière de paille, les deux ennemis semblaient dormir côte à côte.
Satisfait de son ouvrage, Ben-Khaled sortit de la remise et vint rejoindre l'épicier dans la boutique.
— C'est fait, dit-il, tu peux confier nos cousins à ceux qui doivent les ensevelir.
Il accepta une tasse de café et un quart de sucre dans un sac ; mais il avait hâte de regagner les gourbis avant la nuit.
Allégé des volailles ainsi que du charbon, le bourricot trottait sec, et Ben-Khaled, enchanté de cette allure, murmurait en psalmodie de vagues bénédictions. Soudain, un doute lui troua la cervelle.
— Allah I s'écria-t-il en saisissant sa barbe. Est-ce que je me serais trompé !
188 l-ES DEUX TÈTES
A la pensée de l'erreur, son corps suait. Il venait de songer qu'il avait appliqué le premier cou venu sur les premières épaules venues. Peut-être par sa faute au Jour du Jugement, Ben-Youb se présenterait avec la tête de Ben-Brahim, et Ben-Brahim avec la tête de Ben-Youb.
La crainte d'un tel scandale frappait Ben- Khaled de terreur; il balloltait sur le bourricot comme un couffin, ses lèvres ne pouvaient plus que bégayer ces deux sjllabes de supplication :
— Allah 1
Ben-Youb, avec la tête de Ben-Brahim, Ben-Brahim avec la tête de Ben-Youb, voilà ce que l'Ange traînerait devant le tribunal de Dieu. Tous les croyants se détourneraient d'horreur, le Prophète hérisserait ses sourcils, et alors, lui, Ben- Khaled, le coupable, l'idiot, le complice des Infidèles, dans quel trou de rat se cacherait-il ?
L'angoisse faisait couler des larmes dans
LES DEUX lETEi
les rides de sa maigreur, et il continuait de bredouiller, inerte sur son bût:
— Allah ! Allah-ah !
Déjà il avait dépassé le Fondouck et il s'engageait sur la route du Barrage, quand le ciel prit pitié de lui et l'éclaira.
Il se souvint qu'au bord du torrent, sous les oliviers centenaires, Sidi-Ali Ben-Balagh, le bon marabout, venait souvent prier au pied de l'arbre. Ben-Khaled contraignit le bourricot à franchir le gué ; de loin, il aperçut le chameau du marabout, sa tête juchée au bout d'un cou interminable broutait les basses frondaisons de l'olivier. Sidi-Ali était lui-même assis sur un petit mur de pierres croulantes, si recueilli dans sa prière que des grives volaient autour de lui dans les jujubiers.
A la vue de Ben-Khaled et de son bourricot, elles plongèrent dans les verdures.
— Ah! Sidi, cria de loin le malheureux messager.
Il se prosterna aux pieds du marabout,
baisa ses mains, son burnous ; puis conta son histoire.
Sidi-Ali ne détachait pas les yeux du sac que l'épicier avait offert à Ben-Khaled.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
— Du sucre, Sidi.
— Donne-le-moi, ordonna le marabout.
Puis il prononça d'une voix grave :
— Il a été écrit : « Il n'entrera pas d'ennemis dans le Ciel. » Ceci est donc arrivé par la volonté d'Allah, très bon et très miséricordieux pour le salut de ses fidèles serviteurs Ben-Youb et Ben-Brahim. Que le nom d'Allah soit béni !
— ... Soit béni, répondit Ben-Khaled à l'écho, tandis que le sac de sucre disparaissait sous les voiles du marabout.
LK GAVALTKU
... Presque au sortir de Géryville, nos sloughi levèrent une gazelle.
Melvil dit à sa femme :
— Vous n'avez pas peur que je vous laisse chevaucher, pendant quelques heures, en tète à tête avec ce Si-Hamza? Ces messieurs m'affirment que vous ne courez pas de risque et que nous avons le temps de forcer cette bête. Nous vous rejoindrons aux tentes...
La jeune femme n'était pas fâchée d'entamer un petit flirt avec le Marabout. Elle avait remarqué que ses yeux bleus, ses
cheveux blonds, sa taille d'amazone, frappaient d'admiration le héros du Sud. Ellemême lui trouvait grand air, sur son barbe, harnaché de « filali » rouge, bondissant sous les chocs d'un yatagan damasquiné. Et c'était pour une blasée un peu hardie, une sensation délicieuse, de se promener ainsi, aux confins du désert, avec un rebelle de grandes tentes.
Le rendez-vous était au douar des Oulad- Sidi-Gheikh à mi-chemin de Brezina. A la première halte, le cheval de lady Melvil mit le pied dans une fondrière. Il continua de marcher avec un léger balancement de la tête ; puis l'épaule s'engagea dans un trébuchement lourd : la bête boitait bas. Elle finit par se camper sur ses quatre pieds, et elle ne bougea plus.
Depuis quelques instants, Si -Hamza observait son allure. 11 dit à lady Melvil :
— La fourchette a touché sur une pierre. Il faut que vous changiez de cheval.
La jeune femme s'attendait à ce que son
compagnon lui offrît sa propre monture ; mais la galanterie de Si-Hamza s'arrêtait à certaines limites. Il tenait plus à son barbe qu'aux quatre doigts de main droite qui lui restaient.
Il leva le bras, d'un geste noble, qui fit envoler son haïk.
Aussitôt, un des cavaliers se détacha du groupe. C'était un grand garçon avec des épaules d'athlète et des yeux songeurs.
Une pinte de sang noir lui coulait dans les veines. Il servait le Marabout depuis l'enfance. Au moment du départ, lady Melvil avait remarqué ce bel homme, qui tenait le barbe par la bride.
Quand le Cavalier fut à portée de la voix, Si-Hamza ordonna:
— Ahmoud, descends de ta jument.
Le garçon obéit. Il prit la bote par la ligure et s'approcha du maître, tout près, comme ceux qui viennent à l'hommage du baise-main.
Si-Hamza dit, sans le regarder :
— Aid(^ cette femme à descendre et donne-lui ta jument.
Le Cavalier releva les sourcils. Son visage exprimait la surprise et la souffrance.
— Si-IIamza, dit-il, entends-tu bien tes paroles ?
Mais tout de suite, le Marabout s'emporta. La langueur de ses yeux avait sombré dans un éclat de colère.
Il cria :
— Obéis... fds de négresse 1
Ce fut comme un coup de fouet sur un chien qui gronde. Sans un mot de plus, le Cavalier s'approcha de lady Melvil. Elle ne l'avait pas attendu pour sauter à terre ; mais il fallut bien qu'elle mît son pied dans les mains d'Alimoud pour monter sur la jument. Il l'enleva avec tant de violence que l'amazone aurait passé par-dessus la selle, si la bête effrayée n'eût reculé l'épaule.
Le Cavalier ne pouvait se décider à lâcher la bride de sa jument.
Il demanda :
— Et moi ?... quel cheval monterai-je? Si-Hamza avait rougi jusqu'au blanc des
yeux. Il prononça :
— Il y a des bourricots... derrière...
pour les gens de cuisine...
En même temps, il enleva son barbe, et la jeune femme le suivit.
Ils galopèrent ainsi, à côté l'un de l'autre, sans échanger une parole, jusqu'en vue des tentes. Si-Hamza ruminait une vengeance.
Ceci l'exaspérait : il prévoyait qu'Ahmoud aurait pour soi l'opinion publique. Un Marabout peut envoyer son Cavalier à la mort ; il ne doit pas faire d'un croyant le serviteur d'une femme infidèle. De son côté, lady Melvil était encore troublée par le regard d'Ahmoud, et le sourire contraint que Si-Hamza tournait vers elle ne la rassurait qu'à demi.
L'arrivée au douar fut un soulagement pour l'amazone. Les femmes de Si-Hamza avaient préparé le café dans un pavillon de parade. Lady Melvil voulut les visiter
dans leurs tentes ; et le Marabout se mit à ses ordres pour la conduire.
Gomme ils sortaient du pavillon, ils aperçurent un rassemblement de gens d'escorte. Et Si-Haniza ayant regardé par-dessus leurs épaules, dit avec un sourire :
— C'est mon Cavalier à qui je fais donner cinquante coups de corde.
Ahmoud était à genoux sur le sable.
Son burnous, soutenu à la ceinture par une cartouchière de cuir, lui retombait sur les hanches, découvrait le dos. Sa maigreur musclée avait sous la peau d'ambre une beauté de jeunesse dont lady Melvil fut éblouie. Elle craignait de rencontrer les yeux du Cavalier ; mais lui ne s'occupait point d'elle. Il ne quittait pas du regard le Chaouch qui allait le frapper, et qui tordait une corde dont il avait fixé l'extrémité entre ses genoux.
Cette corde était en poil de chameau — comme celle dont on s'entoure la tôte, pour maintenir les haïks et pour se protéger les
tempes. Elle avait été mouillée récemment, puis abandonnée au soleil ; de sorte qu'elle se raidissait, comme un sarment de vigne, et qu'elle refusait de s'enrouler.
Le Cavalier suivait les efforts de son camarade, avec curiosité. Il lui donnait des conseils, sans émotions, sans forfanterie. Quelqu'un ayant proposé de mouiller la corde, il approuva l'idée, môme il cita le proverbe des Ksours :
« Le lien humide se tort comme la vipère. »
On apporta de l'eau, et l'on trempa le fouet dans une de ces assiettes de cuivre où les djemel boivent pendant la route. Après cela, on put tresser la corde en l'arrêtant par des nœuds.
Le Ghaouch avait, lui aussi, déposé son burnous.
Il demanda au Cavalier :
— Es-tu prêt?
— Attends, fit Ahmoud. On n'est pas solide sur ce sable.
Il se releva et, appelant un camarade, il lui plaça les mains sur les épaules, la tête entre les omoplates. Ainsi il s'arc-boutait, tendait le dos.
— Vas-y !
Aussitôt le fouet siffla.
Encore mouillé, il collait à l'échiné ; et quand il se détacha, la peau parut, rayée d'une bande rouge, qui, tout de suite se gonfla.
— Un ! cria le Cavalier.
Plus haut, léchant l'épaule, le fouet se rabattit.
— Deux 1... trois !... quatre !...
La voix d'Ahmoud ne tremblait pas, mais on y sentait cette contrainte nerveuse qui étrangle le rire des baigneurs à l'entrée de l'eau froide. D'ailleurs, la peau était entamée. De place en place, au joint des nœuds, des gouttes rouges avaient perlé dans la meurtrissure. Elles se joignaient maintenant,
toutes voisines ; elles glissaient, comme dans une rigole, selon la pente des cicatrices. Elles collaient au fouet, elles s'envolaient avec lui, elles éclaboussaient le correcteur et l'assistance.
On se recula, et le cercle s'étant ouvert, lady Melvil vit ce dos saignant. C'était un spéciale trop cruel pour ses nerfs.
— Si-Hamza ! s'écria-t-elle, je vous en prie I...
Ses yeux cherchaient sans le rencontrer le regard du Marabout. Elle toucha son haïk, comme elle en avait vu user aux dévots, sur les places de Géryville.
Elle pria :
— Si-llamza !... faites cela pour moi... Renvoyez cet homme...
l'n fuj^ant sourire glissa sur les lèvres du Chef. N'était-ce pas la plus sensible injure qu'il pût faire au rebelle, que de lui pardonner ainsi, au milieu de la correction, à la prière d'une femme ?
Si-Hamza s'avança donc vers l'homme
qui frappait, et lui touchant le bras, il commanda :
— Arrête...
La corde, déjà levée, retomba.
Ahmoud détourna la tête.
Il vit Si-IIamza ironique; près de lui, lady Melvil, toute pâle.
Quel cœur avaient donc les hommes dans le pays de cette femme infidèle, pour qu'elle osât intervenir en sa faveur ? S'imaginaitelle qu'il était au bout de sa résistance ? Le Marabout des Oulad-Sidi-Gheikh pouvait bien ôter sa jument à son Cavalier; il pouvait le faire marcher à pied, comme un Sokhrar. Il ne pouvait lui ôter ni sa dignité, ni son courage.
— Les cinquante coups de corde que Si-Hamza m'a injustement octroyés sont à moi, songea Ahmoud. Il ne peut me les reprendre sans que j'y consente.
Au silence hostile des gens du douar, le Cavalier sentit que ses compagnons pensaient comme lui. Alors, il jeta sur celte femme,
effrayée par le sang, un regard de dédain ; puis, replaçant la tête entre les omoplates de son camarade, il ordonna au Chaouch : - Continue...
... Je descendais avec Max et un « goum » de Ghaâmba la région des Gours.
Depuis le matin on marchait dans des champs de drine, bleus comme la mer. Un troupeau de chameaux, à demi sauvages, se refaisait dans cette prairie des fatigues de la caravane. Debout sur des monticules de sable, avec des morceaux de ciel encadrés entre leurs hautes pattes, ils dominaient notre petite troupe. Quelques-uns portaient dans leurs fortes mâchoires des ossements ramassés sur la route. Ils les balançaient d'un air grave; tous avaient le
20i LE MEURTRIER
mulïle humide et nos mehara liraient sur les rênes, allongeaient le cou vers cette odeur d'eau.
Nous n'avions qu'à marcher dans les traces fraîches peur découvrir le puits. Nous l'atteignîmes vers six heures du soir.
Un gourbi de feuilles était bâti tout auprès. A notre approche, deux hommes en sortirent. Aussitôt ils accoururent pour nous baiser les mains.
C'étaient deux tout jeunes gens, un Chaâmbi, et un métis soudanien. Ils allaient, nus dans des loques d'un blanc jaune presque doré. Et, malgré l'ardeur du soleil, ils étaient coiffés seulement de petites calottes rouges, qui couvraient bien juste les trois quarts do leurs crânes. Le Chaâmbi s'appelait Brahim ; le fils de négresse Ben-Aich. Ils nous contèrent qu'ils gardaient ces chameaux pour un propriétaire de Ouargla. La place était bonne. L'été écartait les voleurs. Ils passaient leur temps à boire du lait dans le gourbi, à dormir, et à jouer de la flûte.
Max leur dit :
— Je donnerai deux paquets de tabac à celui de vous qui fera boire nos mehara et nos djemel.
Alors Brahim leva la main et répondit :
— Moi, je les fais boire !
Et en patois il lança une plaisanterie à Ben-Aich qui avait mal compris nos paroles...
Le fils de négresse sembla tout déconfit. Il s'approcha de nous, baisa nos mains pour la seconde fois et dit avec une voix qui priait :
— Moi, j'abreuverai tes mehara et tout ton goum pour un seul paquet.
Quand on est en route, et quand on voit venir la fin de ses provisions, on ne se sent pas d'humeur à faire des largesses. Nous avions mis l'abreuvage en adjudication : Ben-Aich se chargeait du travail à meilleur compte que Brahim, nous criâmes au Chaàmbi :
— Va t'asseoir ! c'est le nègre qui travaillera pour nous.
200 LE MEUUTRIER
Déjà Ben-Aich avait relevé ses loques et retroussé leurs pans dans sa ceinture. Il ne protesta pas, mais il rentra dans le gourbi, s'assit en tailleur, et recommença de souffler dans sa flûte.
L'abreuvage des chameaux est un travail long et pénible. D'ordinaire, la nappe gît à une grande profondeur et, comme le puits manque de poulie , il faut hisser l'eau à force de bras dans un sac de cuir, le « delou ».
Le delou monte et descend bien une quarantaine de fois avant que la petite auge de cailloux s'emplisse. Les mehara font cercle autour du puiseur; ils poussent des rugissements qui l'assourdissent ; ils courent autour des colonnettes du puits comme, au* tour d'un phare, de fantastiques oiseaux de mer. Ils sont si pressés de boire qu'ils tettent dans l'auge la boue humide.
Nous avions déballé nos cantines, tous nos bagages, étendu les couvertures sur le sable pour la nuit. Depuis deux heures Ben-