Oui, un Arlequin travesti en prince
— Dunque, parona mia, se dégnela de aceiar * ? On l'aurait cru sortir d'un panneau de Bartolomeo
Vivarini, irère d'un de ces fidèles agenouillés sous le manteau de la Vierge à Santa-Maria-Formosa : courbé, décharné, desséché, comme afBné par le feu, aussi fragiJe que si sa peau eût recouvert une ossature de verre, avec des boucles rares et grises, avec un nez effilé et rigide, avec un menton pointu, avec des lèvres très minces d'où partaient aux angles les plis de la finesse et de l'attention, avec des mains souples, agiles et prudentes, rougies de brûlures cicatrisées, exprimant par leur ïorme l'adresse et l'exactitude, habituées aux gestes conducteurs des belles lignes dans la matière sensible, vrais instruments de cet art délicat, rendues parlaites chez l'héritier par l'exercice ininterrompu durant toute une série de générations laborieuses.
— Oui, vous êtes un Seguso I — dit Effrena qui l'examinait. — Vos mains sont la preuve de votre noblesse.
Le verrier, avec un sourire, les regarda sur le dos et sur la paume.
— Léguez-les par votre testament au Musée de Murano, ainsi que votre canne à souffler.
— Si, perché i le meta in composta corne el cnor de Canova e le vissole padovane ^ I
1. « Eh bien, madame, daignez-vous accepter ?» a. « Oui, pour qu'on les mette en compote comme le cœur do Canova et les griottes dt Padoue 1 »
Le rire franc des travailleurs courut autour de l'autel et les coupes naissantes oscillèrent au bout des cannes, roses et bleuâtres comme les corymbes de l'hortensia qui commence à changer de couleur.
— Mais la preuve décisive, ce sera votre verre. Voyons-le.
L'actrice n'avait rien dit, parce qu'elle redoutait l'altération de sa voix ; mais toute sa grâce affable, soudainement réapparue à la fleur de sa tristesse, avait accepté le don et récompensé le donateur.
— Voyons, Seguso.
Le petit homme gratta sa tempe moite avec un geste de perplexité, flairant le bon connaisseur.
— Je devine peut-être, — continua Stelio, en s'approchant de la chambre à recuire et en jetant un regard d'élection sur les vases réunis. — Si c'est celui-là...
Et voilà que, par sa présence, il avait apporté au milieu du travail habituel une animation insolite, la joyeuse ardeur de jeu que sans cesse il poursuivait dans sa propre vie. Toutes ces âmes simples, après avoir souri, se passionnaient pour l'épreuve ; elles attendaient le choix avec l'anxiété curieuse avec laquelle on attend le résultat d'un pari ; elles avaient hâte de faire la comparaison entre la subtilité du maître et celle du juge. Et ce jeune homme inconnu, qui se trouvait dans la verrerie comme dans un lieu familier et qui savait se mettre au niveau des hommes et des choses avec une sympathie si spontanée et si rapide, n'était déjà plus un étranger pour eux.
— Si c'est celui-là...
La Foscarina se sentait attirée dans le ieu et comme contrainte d'y prêter son attention, subitement exempte d'aigreur et de rancune devant la félicité de son ami. Là aussi, sans nul effort, il avait enflammé de beauté et de passion les instants fugitifs, communiqué la contagieuse ferveur de sa vitalité aux personnes présentes, soulevé les esprits dans une sphère supérieure, réveillé chez ces artisans déchus l'antique orgueil de leur art. Pour quelques instants, l'harmonie d'une ligne pure était devenue le centre de leur monde. Et 1 animateur se penchait vers les vases réunis comme si du choix qui allait être fait eût dépendu la fortune de ce petit verrier perplexe.
« Oui. c'est vrai, toi seul sais vivre », lui disaitelle dans un regard de tendresse. « Il est juste que tu aies tout. Rien qu'à te voir vivre, à te voir jouir, je serai contente. Et fais de moi ce qu'il te plaira! »
Elle souriait en s'anéantissant. Elle fut à lui comme une chose qu'on tient dans le poing, comme une bague au doigt, comme un gant, comme un vêtement, comme une parole qu'on peut dire ou ne pas dire, comme un vin qu'on peut boire ou verser par terre.
— Eh bien , Seguso P — s'écria-t-il , impatient de l'hésitation qui se prolongeait.
L'homme le regarda dans les prunelles ; puis , retrouvant son assurance, il se confia à l'instinct natif. Entre tous ces vases, il y en avait cinq sortis de ses mains ; ils se distinguaient des autres comme s'ils avaient appartenu à une espèce différente. Mais lequel des cinq était le plus beau ?
33o LE FEU
Les ouvriers inclinaient vers lui leur visage, tout en exposant au feu les coupes fixées au bout des cannes pour les empêcher de se refroidir. Et les flammes, claires comme celles que donnent les feuilles crépitantes du laurier, ondoyaient de l'autre côté des parafeux, semblant tenir les hommes captifs par les fers de l'art.
— Oui, oui ! — s'écria Stelio en voyant le maître verrier extraire avec des précautions infinies le vase de son choix. — Le sang ne ment point. Elle est digne de la dogaresse Foscarina, la coupe que tu lui donnes !
Le maître verrier, tenant la tige de la coupe entre le pouce et l'index, souriait devant l'actrice, le visage éclairé par cette chaude louange. Son air de subtilité et de sagacité rappelait à l'esprit le petit renard d'or qui court sur la queue du coq dans les armo'ries de Murano. Ses paupières, rougies par les reflets violents, battaient sur son regard tourné vers l'œuvre fragile qui brillait encore dans sa main avant de partir ; et ses doigts caressants et toute son attitude révélaient la faculté héréditaire de sentir la difïïcile beauté des lignes simples et des fines colorations. Elle était comme une de ces fleurs miraculeuses qui éclosent sur des arbustes maigres et tordus, la coupe tenue par l'homme voûté qui en était le créateur.
Très belle, en vérité, cette coupe, et mystérieuse comme les choses naturelles , conservant dans sa concavité la vie du souffle humain, rivalisant par sa transparence avec les eaux et les cieux, pareille en sa
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frange violette aux méduses errantes sur les mers, simple, pure, sans autre ornement que cette frange marine, sans autres membres que son pied, sa tige et sa lèvre. Et pourquoi elle était si belle, personne n'aurait pu le dire, ni en un mot ni en mille. Et son prix était nul ou incalculable, selon la qualité de i'œil qui la contemplait.
— Elle se cassera, dit Stelio.
L'actrice avait voulu porter à la main le don du verrier sans le protéger par une enveloppe, comme on porte une fleur.
— Je vais ôter mon gant.
Elle posa la coupe sur la margelle du puits qui était au milieu de l'enclos consacré. La rouille de la poulie, la façade fruste de la basilique avec ses vestiges byzantins, la brique rouge du campanile, l'or de la paille mise en meules de l'autre côté du mur, et le bronze des hauts lauriers, et le visage des femmes qui enfilaient des verroteries sur le seuil des portes, et les herbes, et les nuages, et toutes les apparences d'alentour modifiaient la sensibilité du verre lumineux. Dans sa couleur se fondirent toutes les couleurs ; et il
parut vivre d'une vie multiple en son exiguïté, comme l'iris animal où se reflète l'Univers.
— Imaginez quelle somme d expérience il a fallu pour produire cette chose belle I — dit le poète étonné. — Toutes les générations des Seguso durant une suite de siècles ont concouru par le souffle et par le toucher à la naissance (;le cette créature, dans la minute heureuse où il fut donné à ce petit verrier inconscient de suivre l'impulsion lointaine et de la transmettre exactement à la matière. Le feu était égal, la pâte était riche, l'air était tempéré ; tout était favorable. Et le miracle s'est accompli.
La Foscarina prit entre ses doigts nus la tige de la coupe.
— Si elle se cassait, — dit Stelio, — il faudrait lui élever un mausolée, comme fit Néron aux Mânes de sa tasse brisée. Ah ! l'amour des choses ! Un autre despote, Xerxès, vous a devancée, mon amie, en parant de colliers un bel arbre.
Elle avait sur ses lèvres, où tombait le bord du voile, un sourire à peine visible, mais continu ; et il connaissait bien ce sourire pour en avoir souffert sur la rive de la Brenta, dans la campagne attristée par les statues.
— Des jardins, des jardins, partout des jardins! Autrefois, c'étaient les plus beaux du monde: des paradis terrestres, comme les appelle Andréa Calmo, consacrés à la poésie, à la musique et à l'amour. Peutêtre quelqu'un de ces vieux lauriers a-t-il entendu Aide Manuce parler grec avec Navagero, ou Madonna
Gasparina soupirer sur les traces du comte de Collalto...
Ils suivaient un chemin resserré entre les clôtures des jardins désolés. A la crête des murs, dans les interstices des briques rougeâtres, on voyait trembler d'étranges herbes, longues et raides comme des doigts. Les lauriers de bronze avaient leurs cimes dorées par le soleil couchant. L'air scintillait d'une innombrable poussière d'or, comme les aventurines.
— Doux et terrible destin, que celui de cette Gaspara Stampa! Connaissez-vous ses Rimes? Oui! je les ai vues un jour sur votre table. C'est un mélange de glace et de feu. Par instants, à travers le pétrarquisme du cardinal Bembo, sa passion mortelle jette quelque beau cri. Je sais d'elle un vers magnifique :
Vivere ardendo e non sentire il maie ^1
— Vous rappelez-vous, Stelio, — dit la Foscarina, avec cet inextinguible sourire qui lui donnait l'apparence d'une somnambule, — vous rappelez-vous le sonnet qui commence ainsi :
S'ignore, io so che in me non son pih riya, E veggo ornai ch'ancor in voison morta^.,.
I. c Vivre en brûlant et ne pas sentir le mail » a. « Seigneur, je sais qu'en moi-même je ne suis plus vivante, — et je vois maintenant qu'en vous aussi je suis morte.... »
— Non, Fosca, je n'en ai pas mémoire.
— Vous rappelez-Yous votre belle imagination sur la Saison morte? Elle gisait dans la barque funèbre, vêtue d'or comme une dogaresse; et son cortège la conduisait vers l'île de Murano où un maître du feu devait l'enfermer sous une enveloppe de verre opalin, afin que, submergée au fond de la lagune, elle pût au moins contempler les ondulations des algues.,. Vous rappelez- vous?
— C'était un soir de septembre.
— Le dernier soir de septembre, le soir de V Allégorie. Une grande lumière sur l'eau... Vous étiez un peu enivré : vous parliez, vous parliez... Que de choses vous avez dites ! Vous arriviez de la solitude, et votre âme trop pleine débordait. Vous répandîtes sur votre compagne un flot de poésie. Une barque passa, chargée de grenades... Je m'appelais Perdita... Vous rappelez-vous ?
Dans sa marche, elle-même sentait l'extrême légèreté de ses pas, et qu'il y avait en elle quelque chose d'évanescent, comme si son corps eût été sur le point de se changer en une ombre. Le sentiment qu'elle avait de sa personne physique paraissait dépendre de ce verre qu'elle portait à la main, ne subsister que dans cette inquiétude que lui donnait la fragilité de l'objet et la crainte de le laisser tomber à terre, tandis que sa main nue se refroidissait peu à peu et que les veines y prenaient la couleur de la frange marine qui courait autour de la coupe.
— Je m'appelais encore Perdita... Connaissez- vous,
Stelio, un autre sonnet de Gaspara qui commence ainsi :
lo vorrei pur ehe Amor dkesse corne Debbo seguirlo^,..
Et ce madrigal :
Se tu credi piacere al mio sîgnore^,..
— Je ne vous savais pas si familière avec la malheureuse Anassilla, mon amie.
— Ah ! je vais vous dire... J'avais à peine quatorze ans lorsque je jouai dans une vieille tragédie romantique intitulée Gaspara Stamua. Je tenais le rôle de la protagoniste... Ce fut à Dolo, où nous passâmes l'autre jour quand nous allions à Strà ; ce fut dans un petit théâtre de campagne, dans une espèce de baraque... Ce fut l'année qui précéda la mort de ma mère... Je me rappelle bien... Je me rappelle certaines choses comme si elles étaient d'hier. Et vingt ans sont passés!... Je me rappelle le son qu'avait ma voix grêle encore, quand je la iorçais dans les tirades parce que, du fond des coulisses, quelqu'un me chuchotait de crier lort, toujours plus fort... (iaspara se désespérait, se torturait, délirait pour son cruel comte... Je ne connaissais pas, je ne comprenais pas tant de choses , dans ma petite âme pro-
I. « Je voudrais qu'Amour me dît — comment Je dois la suivre... »
a. a Si tu crois plaire à mon seigneur... »
fanée ; mais je ne sais quel instinct de douleur m'amenait à trouver les accents et les cris capables d'émouvoir cette foule misérable dont nous attendions le pain de chaque jour. Dix personnes affamées s'acharnaient sur moi comme sur un gagne-pain ; le besoin brutal coupait et arrachait toutes les fleurs de rêve qui naissaient de ma précocité tremblante... Epoque de sanglots, de suffocations, d'effrois, de lassitudes folles, de muette horreur ! Ceux qui me martyrisaient ne savaient pas ce qu'ils faisaient , pauvres gens hébétés par la misère et par le travail. Dieu leur pardonne et leur lasse paix ! Seule ma mère, qui, elle aussi,
Per amar motto ed esser poeo amata Visse e morï infelice^,
seule ma mère avait pitié de ma peine et souffrait de mon supplice et savait me prendre entre ses bras, calmer mon tremblement horrible, pleurer quand je pleurais, me consoler. Bénie, bénie soit-elle !
Sa voix s'altéra. Au fond d'elle-même, les yeux maternels se rouvrirent , cléments et forts , infinis comme un horizon de paix. « Dis-moi, toi, dis-moi ce que je dois faire ! Guide-moi, instruis-moi, toi qui sais ! » Toute son âme ressentit l'étreinte de ces bras ; et, du lointain des ans, la douleur reflua vers elle à pleins bords, mais sans âpreté, devenue presque
I . « Parce qu'elle aimait beaucoup, mais était peu aimée, — vécut et mourut malheureuse... »
suave. Les souvenirs de la lutte et de la souffrance la baignaient comme d'une onde chaude, la soutenaient, la réconfortaient. Sur quelles enclumes n'avait-il pas été battu, le fer de sa volonté î Dans quelles eaux n'avait-il pas reçu sa trempe ! Dure pour elle avait été l'épreuve, et difficile la victoire, obtenue au prix d'un labeur tenace, contre les forces brutales et hostiles. Elle avait été témoin des plus atroces misères, des plus sombres ruines ; elle avait connu les efforts héroïques, la pitié, l'horreur, la face de la mort.
— Je sais ce qu'est la faim, Stelio, et ce qu'est la tombée de la nuit quand le gîte est incertain, — ditelle avec douceur.
Elle s'était arrêtée entre les deux murs et elle avait relevé sa voilette sur son front. De ses yeux libres, elle regarda son ami.
Il pâlit sous ce regard, tant fut soudain son émoi et rude son étonnement, à la voir apparaître sous cet aspect inattendu. Il se trouva déconcerté comme par l'incohérence d'un rêve, incapable de rattacher cette extraordinaire apparition aux traces récentes de la vie, incapable d'appliquer le sens de ces paroles à cette même figure de femme qui lui souriait et dont les doigts nus tenaient encorele verre délicat. Et pourtant, il avait bien entendu ; et elle était là, cette lemme, avec son beau manteau de zibeline, avec la douceur de ses beaux yeux allongés entre les cils et comme embués par une larme qui sans cesse y monterait et qui s'y dissoudrait sans se répandre, là, sur le sentier solitaire, entre les deux murs.
— Et je sais encore autre chose.
A parler ainsi, elle éprouvait un bien inaccoutumé. Cette humilité railermissait son cœur comme l'acte de fierté le plus vigoureux. Jamais la conscience de sa domination et de sa gloire dans le monde ne l'avait exaltée en face de l'homme qu'elle adorait; mais, à présent, la mémoire de cet obscur martyre, de cette pauvreté, de cette faim, créait dans son cœur un sentiment de supériorité réelle sur celui qu'elle croyait invincible.
De même que, sur la rive de la Brenta, les paroles de Stelio lui avaient pour la première fois semblé vaines, de même, à présent, elle se sentait pour la première fois plus forte en son expérience de la vie que cet homme à qui tous les bonheurs avaient souri depuis le berceau et que tourmentaient seulement les furies de son désir et les anxiétés de son ambition. Elle l'imagina aux prises avec le besoin vil, obligé au travail comme l'esclave, accable sous le fardeau des difficultés journalières. « Aurait-il trouvé alors l'énergie pour résister, la patience pour supporter ? » Il lui apparut débile et perdu dans les âpres tenailles de la nécessité, humilié, impuissant. « Ah ! pour toi toutes les choses joyeuses et superbes, aussi longtemps que tu vivras, aussi longtemps que tu vivras I »
Elle ne put soutenir la tristesse de cette image, «e hâta de la chasser avec un emportement de défense et de protection presque maternel. Et, par un geste involontaire, elle posa une main sur l'épaule
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de son ami ; dès qu'elle s'en aperçut, elle la retira ; puis elle l'y posa de nouveau. Elle sourit, parce qu'elle savait ce qu'il ne devait jamais savoir, parce qu'elle avait vaincu ce qu'il n'aurait jamais pu vaincre. Elle réentendit en elle-même les paroles graves d'une promesse terrible : u Dis-moi que tu n'as pas peur de soufirir... Je crois ton âme capable de supporter toute la douleur du monde. » Ses paupières semblables aux violettes s'abaissèrent sur cet orgueil secret ; mais dans les lignes de son visage apparut une beauté infiniment subtile et complexe qui émanait d'une concordance nouvelle entre les forces intérieures, d'une mystérieuse orientation de la volonté afTranchie. Dans l'ombre qui tombait des plis de la voilette relevée sur les sourcils, sa pâleur s'anima d'une vie inimitable.
— Je n'ai pas peur de souffrir, — dit-elle, répondant à celui qui avait parlé au bord de la rivière lointaine.
Et sa main effleura la joue de son ami.
Il se tut, enivré, comme si elle lui avait donné à boire l'essence même de son cœur exprimé ainsi qu'une grappe dans ce calice. De toutes les lormes naturelles qui les environnaient, parmi la lumière diffuse, nulle ne lui parut égaler en mystère et en beauté cette face bumaine qui laissait entrevoir par delà ses lignes une profondeur sacrée où certainement quelque grande chose venait de s'accomplir en silence. Il tremblait, attendant qu'elle continuât.
Ils marchèrent l'un à côté de l'autre un bout de
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chemin, entre les deux murs. Humble était le chemin, sourd et mou sous leurs pieds; mais au-dessus pendaient les nuages radieux. Ils arrivèrent à un carrefour où il y avait une maison de pauvres gens, presque en ruine. La Foscarina s'arrêta pour la regarder. Les contrevents vermoulus et disjoints étaient tenus ouverts par un roseau mis en biais. Le soleil bas pénétrait dans la masure, frappait sur la muraille enfumée, i disait voir les meubles : une table, un banc, un berceau.
— Vous rappelez - vous , Stelio , dit -elle, cette auberge où nous entrâmes à Dolo, pour attendre le train? L'auberge du Vampa : un grand ieu brûlait sous le manteau de la cheminée ; les ustensiles de cuisine reluisaient contre les murs ; les tranches de la polenta cuisaient sur le gril. Il y a vingt ans, cette auberge était toute pareille: même feu, mêmes ustensiles, même polenta. Ma mère et moi, nous y entrions après la représentation et nous allions nous asseoir sur un banc, devant une table. J'avais pleuré, j'avais hurlé, j'avais déliré, j'étais morte par le poison ou par le ier, sur les planches. Je conservais dans mes oreilles la résonnance des vers comme celle d'une voix qui n'eût pas été la mienne, et, dans l'âme, une volonté étrangère que je ne réussissais pas à chasser, comme celle d'une personne qui, luttant contre mon inertie, eût essayé de faire encore ces pas et ces gestes... La simulation de la vie demeurait dans les muscles de ma face qui, certains soirs, ne parvenaient pas à se calmer... C'était déjà le masque, la sensa-
tion du masque vivant, qui naissait... J'ouvrais des yeux démesurés... Un froid tenace restait dans la racine de mes cheveux... Je n'arrivais pas à recouvrer la pleine connaissance de moi-même et de ce qui se passait autour de moi...
» L'odeur de la cuisine me donnait des hautle-cœur; les mets qui étaient dans mon assiette me paraissaient trop grossiers, pesants comme des pierres, impossibles à avaler. Ce qui m'inspirait cette répugnance, c'était quelque chose d'indiciblement délicat et précieux que je sentais au fond de ma fatigue, c'était une noblesse indistincte que je sentais au fond de mon humiliation... Je ne sais pas dire... C'était peut-être l'obscure présence de cette force qui devait plus tard se développer en moi, de cette élection, de cette diversité dont m'avait marquée la Nature... Parfois, le sentiment de cette diversité devenait si profond qu'il me séparait presque de ma mère, — Dieu me pardonne ! — qu'il m'éloignait presque d'elle... Une grande solitude se faisait au dedans de moi; rien ne me touchait plus, de tout ce qui était aux alentours. Je demeurais seule avec ma destinée... Ma mère, qui était à mon flanc, reculait pour moi dans un lointain infini. Ah î elle devait mourir bientôt et déjà se préparait à me quitter; et cela, c'en était peut-être le présage ! Elle me pressait de manger, avec les paroles qu'elle seule savait dire. Je lui répondais : a Attends ! Attends ! » Je ne pouvais que boire; j'avais l'avidité de l'eau froide. Certaines fois, quand j'étais plus lasse et plus tremblante, je souriais longuement. Et la chère femme elle-même, avec
son cœur profond, n'arrivait pas à comprendre de quoi naissait mon sourire...
» Heures sans égales, où il semble que soit rompue la prison du corps pour l'âme qui s'en va errant aux limites extrêmes de la vie! Que put bien être votre adolescence, à vous, Stelio? Qui pourrait l'imaginer? Tous nous avons éprouvé le poids du sommeil qui s'appesantit brusquement sur la chair après la fatigue ou après l'ivresse, lourd et rapide comme un coup de massue, et qui nous anéantit. Mais il arrive aussi que, pendant la veille, le pouvoir du rêve s'empare de nous avec la même violence, nous saisisse et nous maîtrise ; et notre volonté n'a pas assez de force pour lui résister, et il semble que tout le tissu de notre existence se défasse et qu'avec les mêmes fils nos espérances en lissent un autre plus luisant et plus étrange. . . Ah ! il me revient à la mémoire quelques-unes des belles paroles que vous avez dites sur Venise, ce soir-là, lorsque vous l'avez représentée avec des mains merveilleuses, attentive à composer ses lumières et ses ombres dans une continuelle œuvre de beauté. Vous seul savez dire ce qui est indicible...
» Là, sur ce banc, devant cette table rustique, dans l'auberge du Vampa, à Dolo, où l'autre jour îe sort me ramenait avec vous, j'eus les plus extraordinaires visions que le rêve ait jamais suscitées dans mon âme. Je vis ce qui est inoubliable : je vis se superposer aux formes réelles qui m'entouraient les figures qui naissaient de mon instinct et de ma pensée. Là, sous mes yeux fixes qu'avait brûlés la lumière fumeuse et rouge du
pétrole, devant la rampe improvisée, là commença de s'animer le monde de mes expressions... Les premières lignes de mon art se développèrent dans cet état d'angoisse, de lassitude, de fièvre, de répugnance, où ma sensibilité devenait pour ainsi dire plastique à la façon de cette matière incandescente que tout à l'heure les verriers tenaient à la pointe de leurs cannes. Il y avait en elle une aspiration naturelle à être modelée, à recevoir un souffle, à remplir le creux d'uue empreinte... Certains soirs, sur cette muraille que recouvraient les ustensiles de cuivre, je me voyais comme dans un miroir, avec des attitudes de douleur et de fureur, le visage méconnaissable ; et, pour échapper à l'hallucination, pour interrompre la fixité de mon regard, je battais rapidement des paupières. Ma mère me répétait : « Mange, ma fille, mange au moins ceci ! » Mais qu'étaient le pain, le vin, la viande, les fruits, toutes ces choses pesantes, achetées avec l'argent durement gagné, en comparaison de ce que j'avais au dedans de moi-même ? Je lui répétais : « Attends ! » Et, quand nous nous levions pour partir, j'emportais avec moi un grand morceau de pain. Il me plaisait de le manger le matin suivant, dans la campagne, au pied d'un arbre ou au bord de la Brenta, assise sur une pierre ou sur l'herbe... Oh! ces statues !
La Foscarina s'arrêta encore au bout d'un autre sentier bordé de murs qui menait à un pré désert, à ce Campo-di-San-Bernardo où était l'ancien couvent. On apercevait dans le fond le clocher de Santa-Maria-dcgli- Angeli, sur lequel un beau nuage imitait une rose à
l'extrémité d'une tîge. Et l'herbe était molle, placide, verdoyante comme dans le parc des Pisani, à Strà.
— Ces statues ! — répéta l'actrice, le regard attentif comme si elles avaient été là devant elle, en foule, et qu'elles lui eussent barré le passage. — Elles ne m'ont pas reconnue, l'autre jour ; mais moi, je les ai bien reconnues, Stelio.
Les heures lointaines , les campagnes humides et vaporeuses, les plantes dépouillées, les villas en ruine, le fleuve silencieux, les reliques des reines et des impératrices, les visières de cristal sur le visage fébrile, le labyrinthe sauvage, la poursuite vaine, la terreur et l'agonie, la pâleur splendide et terrible, le corps glacé sur les coussins de la voiture, les mains mortes, toutes ces tristesses s'illuminèrent d'une lumière nouvelle dans l'esprit de l'aimé. Et il regarda la créature merveilleuse en palpitant de frayeur et de stupeur, comme s'il la voyait pour la première fois et que les traits, le pas, la voix, les vêtements de cette femme eussent des significations multiples et extraordinaires, insaisissables pour lui comme les éclairs dans leur rapidité et dans leur nombre.
Elle était là, créature de chair périssable, assujettie aux tristes lois du temps ; et une masse démesurée de vie réelle et idéale pesait sur elle, se dilatait autour d'elle, battait selon le rythme de sa respiration même. Elle était parvenue à la limite de l'expérience humaine, la femme désespérée et nomade : elle savait ce que lui-même ne pourrait jamais savoir. L'homme de joie sentit l'attraction de toute cette douleur accu-
mulée, de toute cette humilité et de tout cet orgueil, de tant de guerre et de tant de victoire. Il aurait voulu vivre cette vie. Il envia ce destin. Emerveillé, il considérait sur cette main nue les délicates veines violettes aussi apparentes que si la peau ne les recouvrait pas, et les ongles fins qui brillaient autour de la tige hyaline. Il pensait à une goutte de ce sang circulant à travers cette substance limitée par les contours communs et toutefois incommensurable comme l'univers. Il lui sembla qu'il n'y avait au monde qu'un seul temple : le corps humain. Il éprouva un désir anxieux d'arrêter cette femme, de se mettre devant elle, de l'examiner attentivement, d'en découvrir tous les aspects, de l'interroger sans fin.
D'étranges demandes montaient à son esprit : « Jeune fille, ne parcourais-tu pas les grandes routes dans le chariot chargé de décors, étendue sur une botte de feuillée, suivie par la troupe des histrions, le long des vignes, et un vendangeur ne l'oflrail-il pas une corbeille de raisins ? L'homme qui peur la première fois te posséda ne ressemblait-il pas à un satyre, et, dans ta terreur, n'entendais-tu pas gronder sur la plaine le vent qui emportait au loin cette part de toimême que tu chercheras toujours et ne retrouveras jamais plus? Combien de larmes t'avait-il fallu boire, le jour où je t'entendis, pour qu'Antigone parlât en toi d'une voix si pure ? As-tu vaincu les peuples l'un après l'autre comme on gagne les batailles pour conquérir un empire ? Les reconnais-tu divers à leur odeur, comme on reconnaît les fauves ? Un peuple se
rebella, te résista; et, en le domptant, tu l'aimas plus que ceux qui t'adorèrent à ta première apparition. Un autre, par delà l'Océan, à qui tu as révélé une manière de sentir inconnue, ne peut t'oublier et t'envoie des messages pour que tu lui reviennes... Quelles beautés subites verrai-je naître de ton amour et de ta douleur? ))
Là, sur ce pré solitaire de l'île oubliée, sous le clair ciel d'hiver, elle lui réapparaissait telle qu'elle lui était apparue en la lointaine nuit dionysiaque , parmi les louanges des poètes assis dans le cénacle. La même puissance de fécondation et de révélation émanait de la femme qui venait de dire en soulevant son voile : « Je sais ce qu'est la faim... »
— C'était en mars, je me rappelle, — continua la Foscarina doucement. — Je sortais de bonne heure dans la campagne, avec mon pain. Je marchais à l'aventure ; je m'assignais pour but les statues. J'allais de l'une à l'autre, et je m'arrêtais devant elles comme si je leur eusse fait visite. Plusieurs me paraissaient très belles, et je m'essayais à imiter leurs gestes. Mais je restais plus longtemps en compagnie des mutilées, comme par un instinct de les consoler. Le soir, sur la scène, en récitant mon rôle, je me rappelais quelqu'une d'entre elles; et j'avais un sentiment si profond de son éloignement et de sa solitude dans la campagne tranquille, sous les étoiles, qu'il me semblait que je ne pouvais plus parler. La foule s'impatientait de ces pauses trop longues . . . Parfois , quand je devais attendre que mon interlocuteur eût
fini sa tirade, je prenais l'attitude de telle ou telle qui m'était plus familière, et je demeurais immobile comme si j'eusse été de marbre, moi aussi. J'avais déjà commencé à me sculpter moi-même...
Elle sourit. La grâce de sa mélancolie surpassait la grâce du jour déclinant.
— J'en aimai une avec tendresse : une qui avait perdu les bras dont elle soutenait jadis une corbeille de fruits sur sa tête. Mais les mains étaient restées attachées à la corbeille, et elles me faisaient peine Cette statue se dressait sur son piédestal dans un champ de lin ; et, près de là, il y avait un petit canal aux eaux stagnantes, où le ciel reflété continuait l'azur des fleurs. Quand je ferme les yeux, je revois le visage de marbre et le soleil qui se colore en passant à travers les tiges du lin comme à travers un cristal vert... Toujours depuis cette époque, sur la scène, aux moments les plus chauds de mon art, apparaissent dans ma mémoire des visions de paysages, et surtout lorsque, par la seule force du silence, je réussis à communiquer un grand frisson à la foule qui me regarde...
Le haut de ses joues s'était allumé un peu ; et, comme le soleil oblique, en l'investissant, tirait des étincelles de la zibeline et de la coupe, son animation paraissait un accroissement de lumière.
— Quel printemps que celui-là ! Ce fut alors que, dans ma vie errante, je vis pour la première lois un grand fleuve. Il m'apparut tout à coup, gonflé et rapide entre deux rives sauvages, dans une plaine enflammée comme un champ de chaume, sous les
rayons horizontaux du soleil qui en rasait la limite, pareil à une roue de feu. Je compris alors ce qu'il y a de divin dans un grand fleuve qui traverse la terre. C'était l'Adige ; il descendait de Vérone, la ville de Juliette...
Un trouble ambigu se cachait au fond de son âme, tandis qu'elle évoquait ainsi la misère et la poésie de son adolescence. Elle était induite à continuer par une sorte de fascination ; et néanmoins elle ne savait pas de quelle manière elle était arrivée à ces confidences, au lieu qu'elle s'était proposé d'entretenir son ami d'une autre jeunesse, non point passée mais présente . Par quelle surprise de l'amour , après un subit efïort de sa volonté, après un ferme propos d'afironter la vérité douloureuse, après un rappel de toute son énergie en désarroi, était-elle venue s'attarder dans la commémoration de jours si lointains et recouvrir avec la virginale image d'elle-même cette autre image si difiérente ?
— Nous entrâmes à Vérone un soir de mai, par la porte du Palio. Je suffoquais d'anxiété. Je serrais contre mon cœur le cahier où j'avais transcrit de ma main le rôle de Juliette; et je répétais en moi-même les paroles qu'elle prononce quand elle paraît pour la première fois : « Qui m'appelle ? Me voici. Quelle est votre volonté ? » Mon imagination était bouleversée par une coïncidence étrange : ce même jour, j'accomplissais ma quatorzième année, l'âge de Juliette 1 Le bavardage de la nourrice me résonnait dans les oreilles ; et, peu à peu, mon propre sort se confondait
avec celui de la Véronaise. Au coin de chaque rue je croyais voir venir à ma rencontre un cortège qui accompagnerait un cercueil couvert de roses blanches. Lorsque j'aperçus les Mausolées des Scaliger dans les grilles qui les entourent, je criai à ma mère : « Voici la tombe de Jtdiette ! » Et j'éclatai en sanglots, et j'eus une envie désespérée d'aimer et de mourir, oc 0 toi que trop tôt je vis sans te connaître et que je connus trop tard I »
Sa voix répétant les paroles immortelles pénétra le cœur de l'aimé comme une mélodie déchirante. Elle s'arrêta encore un peu et répéta :
— Trop tard !
C'étaient les paroles atroces que l'aimé lui-même avait dites et qu'elle-même avait répétées, dans le jardin nocturne où les étoiles cachées des jasmins embaumaient et où les fruits aussi embaumaient comme dans les vergers des îles, alors que l'un et l'autre étaient sur le point de céder au désir cruel. « Il est trop tard, il est trop tard ! » La femme qui n'était plus jeune, là, sur cette bonne herbe, voyait devant elle maintenant l'image ancienne d'elle-même et sa virginité palpitante sous la robe de Juliette et le premier rêve de son amour. Parvenue à la limite de son expérience, n'avait-elle pas conservé ce rêve intact, hors de l'atteinte des hommes et du temps ? Mais à quoi bon ? Si elle évoquait aujourd'hui sa plus lointaine jeunesse morte, ce n'était que pour passer dessus, pour la fouler aux pieds en conduisant l'aimé vers l'autre, vers celle qui vivait et qui attendait.
35o LE FEU
Avec le sourire de sa peine inimitable, elle dit :
— Je fus Juliette.
L'air était si calme autour d'eux que la fumée de» fournaises s'y attardait en taches immobiles. L'or tremblait partout comme dans les aventurines. Sur le clocher de Santa-Maria-degli-Angeli, la nue s'empourprait vers les bords. L'eau était invisible ; mais sa douceur passait sur la face de toutes les choses.
— Un dimanche de mai, dans l'immense Arène,, dans l'amphithéâtre antique, sous le ciel ouvert, devant un peuple qui avait respiré dans la légende d'amour et de mort, je fus Juliette. Nul frémissement des plus vibrantes salles, nulle acclamation, nul triomphe ne valut jamais pour moi l'ivresse de cette heure unique. Réellement, lorsque j'entendis Roméo dire: « Ah I elle apprend aux torches à brûler... », réellement je m'allumai, je me fis de flamme. J'avais acheté avec mes petites économies, sur la place aux Herbes, près de la fontaine de Madonna-Verona, une grande botte de roses. Les roses furent mon seul ornement. Je les mêlai à mes paroles, à mes gestes, à toutes mes attitudes ; j'en laissai tomber une aux pieds de Roméo, quand nous nous rencontrâmes ; du balcon, j'en effeuillai une sur sa tête; et, à la fin, je les semai toutes sur son cadavre dans le tombeau.
» Le parfum, l'air et la lumière me ravissaient. Mes paroles coulaient avec une étrange facilité, presque involontaires, comme dans le délire ; et je les entendais accompagnées par le bourdonnement continu de mes veines. Je voyais le vaisseau profond de
LE FEU 35l
l'amphithéâtre moitié au soleil et moitié à l'ombre ; et, dans la partie illuminée, je voyais comme un miroitement d'innombrables yeux. Le jour était aussi tranquille qu'aujourd'hui. Pas un souffle ne remuait les plis de ma robe ni mes cheveux qui frissonnaient sur mon cou nu. Le ciel était très lointain; et pourtant il me semblait que, de temps à autre, mes plus faibles paroles y résonnaient jusqu'à l'infini comme des tonnerres, oi: que son azur devenait si profond que j'en étais colorée comme d'une eau marine où je me serais noyée, Et, à tout moment, mes yeux allaient vers les longues herbes qui se dressaient au sommet des murailles ; et il me semblait qu'il me venait d'elles je ne sais quel assentiment aux choses que je disais et faisais; et, quand je les vis onduler au premier souffle du vent qui s'élevait sur les collines, je sentis croître mon animation et ia lorce de mon souffle.
» Comme je parlai du rossignol et de l'alouette ! Je les avais entendus mille fois dans la campagne ; je connaissais toutes leurs mélodies, celle du bois, celle du pré, celle de la nue ; je les avais dans les oreilles, vivantes et sauvages. Avant de sortir de mes lèvres, chacune de mes paroles avait traversé toute la chaleur de mon sang. Il n'y avait pas de fibre en moi qui ne donnât un son à cette harmonie. Ah I la grâce, l'état de grâce ! Chaque fois qu'il m'est donné d'atteindre au comble de mon art, je retrouve cet indicible abandon. Je las Juliette. « C'est le jour, c'est le jour I » cria ma terreur. Le vent passait dans
mes cheveux. Je percevais l'extraordinaire silence où tombait ma lamentation. Il semblait que la foule était disparue sous terre : elle restait muette sur la courbe des gradins, toute dans l'ombre maintenant. Là-bas, le sommet de la muraille flamboyait encore. Je disais la terreur du jour ; mais réellement je sentais déjà sur ma lace « le masque de la nuit )). Roméo élait descendu. Nous étions morts déjà, entrés déjà dans les ténèbres. Vous vous rappelez? « Maintenant que tu es là, tu m'apparais comme un mort au fond d'un sépulcre. Ou mes yeux me trompent, ou tu es très pâle... » J'étais glacée toute, en disant ces choses. Mes yeux cherchèrent la lueur au sommet de la muraille : elle s'était éteinte.
» Le peuple s'agitait dans l'Arène, demandait la mort ; il ne voulait plus écouter ni la mère ni la nourrice ni le moine. Le frémissement de son impatience accélérait intolérablement les coups de mon cœur. La tragédie se précipitait. J'ai le souvenir d'un grand ciel blanc comme les perles , et de cette rumeur marine qui s'apaisait à mon apparition, et de l'odeur que répandait la torche de résine, et des roses qui me recouvraient, flétries par ma fièvre, et d'un lointain son de cloches qui rapprochait le ciel, et de ce ciel qui perdait peu à peu sa lumière comme je perdais ma vie, et d'une étoile, de la première étoile, qui trembla dans mes yeux avec mes pleurs... Quand je retombai sur le corps de Roméo, la ioule hurla dans l'ombre avec tant de violence que j'en fuse.fl*rayée. Quelqu'un me releva, m'entraîna vers ce hurlement. La torche
fut approchée de mon visage en larmes: elle crépitait fort, et elle sentait la résine, et elle était rouge et noire, flamme et fumée. Cette torche aussi, comme l'étoile, je ne l'oublierai jamais. Et moi-même , je devais certainement avoir la couleur de la mort... Voilà comment, Stelio, par un soir de mai, le peuple de Vérone put voir Juliette ressuscitée.
Elle s'arrêta encore et ferma les paupières, comme prise de vertige; mais ses lèvres douloureuses continuaient de sourire à son ami.
— Et ensuite ? Le besoin d'aller, d'aller n'importe où, de traverser l'espace, de respirer dans le vent... Ma mère me suivait en silence. Nous traversâmes un pont, cheminâmes le long de l'Adige; puis nous traversâmes un autre pont, nous entrâmes dans une petite rue, nous nous égarâmes dans des ruelles obscures, nous trouvâmes une place avec une église ; et vite, vite, encore plus loin. De temps à autre, ma mère me demandait : « Où allons-nous? » Je cherchais à l'aventure un couvent de Capucins où était cachée la tombe de Juliette, puisque, à mon grand regret, on ne l'avait pas ensevelie dans un de ces beaux mausolées entourés par ces belles grilles. Mais je ne voulais pas le dire, et je ne pouvais pas le dire. Ouvrir la bouche, prononcer une parole, cela ne m'était pas moins impossible que de détacher une étoile du ciel. Ma voix s'était perdue avec la dernière syllabe de la mourante. Mes lèvres étaient restées scellées par un silence aussi invincible que la mort. Et tout mon corps me paraissait expirant, tantôt glacé, tantôt
embrasé , tantôt , comment dirai-je? tel que si les seules jointures des os eussent été brûlantes et que le reste eût été de glace. « Où allons-uous ? » me demanda pour la seconde fois cette bonté infatigable. Ah ! ce qui lui répondait en moi, c'était la dernière parole de Juliette! Nous étions de nouveau près du fleuve, sur l'Adige, à l'entrée d'un pont. Je crois que je me mis à courir ; car, l'instant d'après, je me sentis saisir par les bras de ma mère, et je restai là, dans cette étreinte, contre le parapet du pont, suifoquée par les sanglots. « Jetons-nous en bas, ainsi embrassées », voulais-je dire; mais je ne le pouvais pas. Le fleuve emportait avec lui la nuit et toutes ses étoiles. Et je sentis que le désir de disparaître n'était pas en moi seulement... Ah! mère bénie!
Elle devint très pâle : toute son âme ressentait l'étreinte de ces bras, les baisers de ses lèvres, les larmes de cette tendresse, la profondeur de cette peine. Puis, elle regarda son ami ; et, soudain, un flot de sang vif se répandit sur ses joues et monta jusqu'à son front, comme suscité par une secrète pudeur.
— Mais qu'est-ce que je vous dis là? Pourquoi vous ai-je raconté toutes ces choses? On parle, on parle, sans savoir pourquoi.
Elle abaissa ses cils sur sa confusion. Au souvenir de cet effroi mystérieux qui avait précédé les signes de la puberté, au souvenir de ce douloureux amour maternel, l'instinct primitif de son sexe se réveillait en son sein stérile. Son avidité féminine, qui se révol-
tait contre le vœu héroïque de l'abnégation totale, se troubla étrangement, fut prête à recevoir l'illusion. Des racines mêmes de sa substance monta une aspiration inlorme, qu'elle n'osait pas regarder en face. La possibilité d'une récompense divine brilla sur la tristesse de sa renonciation nécessaire. Elle sentait son cœur trembler ; mais elle était comme celui qui n'ose pas lever le regard vers un visage inconnu,, parce qu'il ne sait pas s'il y va lire un arrêt de vie ou de mort. Elle craignait de voir se dissoudre tout à coup cette chose qui n'était pûs une espérance et qui pourtant ressemblait à une espérance, née de son âme et de sa chair par un phénomène si nouveau. Elle souflrit de la grande clarté qui allumait le ciel, et de ce lieu par où elle passait, et de ces pas qu'elle était obligée de laire, et même de la présence de son ami. Elle songea à la langueur de l'assoupissement, au sommeil qui s'attarde vers l'aube, quand la volonté voilée guide légèrement le rêve heureux. Elle désira la solitude, le repos, la chambre écartée et close, l'ombre des courtines pesantes. Brusquement, avec une anxiété impétueuse qui surgit de sa souffrance, comme pour fixer par un acte mental un iantôme sur le point de s'évanouir, elle ébaucha ces paroles qui montèrent jusqu'à ses lèvres mais ne les remuèrent pas : u Un fils, de toi! »
Elle se tourna vers son ami et le regarda au fond des prunelles, toute tremblante. Sa pensée secrète flottait dans son regard comme une imploration et comme une désespérance. Elle parut chercher en lui
avec angoisse un signe non révélé, un aspect inconnu, un autre homme. A voix basse, elle l'appela :
— Stelio !
Et sa voix était si changée qu'il tressaillit intérieurement et se pencha vers elle comme pour lui porter secours.
— Mon amie ! mon amie I
Il voyait avec étonnement et avec crainte passer en elle ces larges flots de vie, ces expressions extraor dinaires, ces lumières et ces ombres alternantes; et il n'osait parler, n'osait interrompre le travail occulte où s'agitaient les puissances de cette âme grande et misérable. Sous les paroles de cette femme, il sentait la beauté et la tristesse des choses inexprimées, mais confusément ; et, malgré sa certitude que quelque bien difTicile allait naître d'une telle fièvre, il ne savait pas à quelle issue cet amour serait conduit par la nécessité de devenir parfait ou de périr. Son esprit se dressait dans une attente merveilleuse, à se sentir vivre avec une pareille ferveur dans ces lieux oubliés, sur cette herbe chétive, le long de ce chemin silencieux. Jamais il n'avait eu en lui-même un sentiment plus profond de la force incalculable dont est doué le cœur de l'homme. Et, tandis qu'il entendait le battement de son propre cœur et devinait la violence de l'autre, il lui semblait entendre résonner les coups du marteau sur la dure enclume où se forge le sort humain.
— Parlez-moi encore I dit-il. Rapprochez - vous encore de moi, chère âme I Nul instant, depuis que
je VOUS aime, ne vaut ces quelques pas que nous avons faits ensemble aujourd'hui.
Elle continuait son chemin, tête basse, enveloppée par l'illusion. «Gela pourrait-il être? Elle sentait sa stérilité autour de ses flancs comme une ceinture de fer ; elle songeait à la ténacité inexorable des maux enracinés dans la chair brute. .Mais la puissance de sa passion et de son désir, iortifiée par une idée de justice, lui apparaissait assez efficace pour accomplir un prodige. Et ce qu'il y avait de superstitieux dans sa nature, s'élevant pour voiler sa lucidité, favorisait l'espérance naissante. « Ai-je aimé une seule fois avant cette fois-ci ? N 'ai-je pas, durant toute la suite de mes années, attendu ce grand amour qui doit me sauver ou me détruire ? De ceux-là qui ont accru ma tristesse, quel est celui dont j'aurais voulu un fils? N'est-il pas juste qu'une vie nouvelle sorte de ma vie, maintenant que j'ai faitàmon seigneur le don entier de moi-même ? Ne lui ai-je pas apporté intact mon rêve de vierge, le rêve de Juliette ? Toute mon existence, depuis ce soir de printemps jusqu'à une nuit d'automne, n'est-elle pas abolie?» Elle voyait l'Univers transfiguré par son illusion. Le souvenir de sa mère lui donnait de l'amour maternel une image subhmc. Los yeux cléments et forts se rouvraient en elle ; et elle priait : « Oh ! dis-moi que, moi aussi, je serai pour une créature de ma chair et de mon âme ce que tu as été pour moi ! Rassure-moi, toi qui sais! » La solitude de son passé lui réapparut épouvantable. Dans l'avenir, elle ne vit que la mort ou celle chance
de salut. Elle se dit que, pour mériter ce salut, elle supporterait toutes les épreuves ; elle le considéra comme une grâce à obtenir ; elle fut envahie par une religieuse ardeur de sacrifice. Il semblait qu'en ce trouble d'à présent se renouvelât la fébrile palpitation de sa lointaine adolescence, et que, comme alors, elle allât sous le ciel poussée par une force mystique.
Elle allait à la rencontre de Donatella Arvale dont la figure se dessinait sur l'horizon enflammé, au fond d'une rue ouverte vers l'eau calme. Et de nouveau résonnait en elle sa première question inattendue : <( Pensez-vous souvent à Donatella Arvale, Stelio ? »
La rue courte conduisait à la Fondamenta-degli- Angeli, au canal encombré par les barques de pêche, d'où l'on voyait la grande lagune unie et radieuse.
Elle dit :
— Quelle lumière ! La même que ce soir-là, quand je m'appelais encore Perdita, Stefio.
Elle répétait une note qu'elle avait déjà touchée dans un prélude resté en suspens.
— Le dernier jour de septembre, ajouta-t-elle. Vous rappelez-vous ?
Son cœur s'exaltait si fort que, par instants, il semblait lui manquer, et que la iorce de son émotion n'était plus en son pouvoir, mais qu'elle semblait sur le point de lui échapper et de la livrer en proie aux troubles furies dont la brusque insurrection l'avait déjà emportée plus d'une lois. Elle voulait que sa voix proférât sans trembler le nom qui devait nécessairement résonner dans ce silence entre son ami et elle.
— Vous rappelez-vous ce vaisseau ancré devant les Jardins ? Une salve salua le pavillon que l'on amenait sur la poupe. La gondole passa au ras de la cuirasse.
Elle tarda une seconde. Sa pâleur s'anima d'une vie inimitable.
— Alors, dans cette ombre, vous avez nomme Donatella...
Elle fit un nouvel effort, comme un nageur qui, submergé par une vague nouvelle, secoue la tête hors de l'écume.
— Et elle commença d'être à vous.
Elle sentit qu'elle se raidissait de la tête aux pieds, comme par l'efiet d'une piqiire venimeuse. Elle tenait ses yeux grands ouverts fixés sur les eaux éblouissantes.
— Elle doit être à vous, — continua-t-elle avec la rudesse de la nécessité dans la voix, comme pour repousser par un autre heurt les choses terribles qui s'apprêtaient à surgir de son âme en leu.
Étranglé par une angoisse violente, incapable de parler, d'interrompre par une vaine parole ces foudroyantes apparitions de l'âme tragique, Stelio s'arrêta ; et il mit sa main sur le bras de sa compagne pour la faire arrêter aussi.
— N'est-il pas vrai ? — lui demanda-t-elle avec une douceur presque tranquille, comme si ses nerfs contractés se fussent tout à coup détendus et que sa passion eût accepté le joug imposé par la volonté. — Parlez. Je n'ai pas peur de souffrir. Asseyons-nous ici. Je suis un peu lasse.
Ils prirent pour siège un petit mur, en facs des
eaux. Si limpide était le miroir de la lagune au solstice que les iormes des nuages et des rivages, en s'y réfléchissant, acquéraient une qualité idéale comme par la vertu d'un art divin. Les choses voisines et les choses lointaines, le rouge palais des Da Mula sur le canal, et, là-bas, le Fort de Tessara planté d'arbres, avaient dans les deux images la même évidence. Les barques noires, avec leurs voiles repliées, avec leurs filets étendus le long des vergues, recueillaient dans leur carène le sentiment d'infmi repos qui venait des horizons. Nulle de ces lignes ne pouvait être troublée par les paroles de la douleur humaine, et toutes enseignaient le silence et promettaient la paix aux hommes, avec le temps.
— Que vous dirai-je ? — répondit Stelio d'une voix étouffée, comme s'il eût parlé pour lui-même plutôt que pour cette femme, impuissant à surmonter l'angoisse que lui donnaient la certitude de son présent amour et la conscience de son désir inexorable comme le destin. — Peut-être ce que vous avez imaginé est-il vrai ; peut-être n'est-ce qu'un fantôme de votre esprit. Ce qu'à cette heure je sais d'une manière certaine, c'est que je vous aime et que je reconnais en vous toutes les noblesses. Je sais encore une autre chose : que j'ai une œuvre à accomplir et une vie à vivre selon que m'a disposé la Nature. Vous aussi, rappelez-vous I En ce soir de septembre, je vous parlai longuement de ma vie et du génie qui la mène vers ce à quoi elle est destinée. Vous savez que je ne puis renoncer à rien...
LE FEU 36l
Il tremblait comme s'il avait eu dans les mains une arme affilée et que, obligé de la brandir, il ne pût éviter de blesser cette femme sans défense.
. — A rien ; et spécialement à votre amour, qui sans cesse exalte ma force et mon espérance. Mais ne m'avez-vous pas promis plus que l'amour ? Ne pouvezvous pas pour moi les choses mêmes que l'amour ne peut ? Ne voulez- vous pas être la constante inspiration de ma vie et de mon œuvre ?
Elle écoutait, immobile, sans battre des paupières. Telle une malade en qui serait suspendue l'action du mouvement volontaire et qui assisterait à un spectacle d'horreur comme un esprit dans une statue.
— C'est vrai , — poursuivit-il après une pause anxieuse, ressaisissant son courage, dominant sa compassion, comprenant que de sa sincérité à cette minute dépendait le sort de la libre alliance par laquelle il voulait être, non pas diminué, mais grandi. — C'est vrai : ce soir-là, quand je vous vis descendre parmi la foule en compagnie de celle qui avait chanté, je crus qu'une secrète pensée vous guidait, du moment que vous ne veniez pas seule à ma rencontre...
Elle sentit courir à la racine de ses cheveux un froid subtil et ses yeux s'embuer, quoiqu'ils demeurassent arides. Ses doigts tremblaient sur la tige de la coupe ; et les couleurs du ciel et des eaux nuançaient le verre oscillant dans cette main douloureuse.
— Je crus que vous l'aviez choisie vous-même... Vous aviez l'aspect de celle qui sait et qui prévoit... J'en fus troublé.
SI
Dans son atroce torture, elle sentit combien lui eût été doux le mensonge. Elle désira qu'il mentît ou qu'il se tut. Elle mesura l'espace qui la séparait du canal, de l'eau qui engloutit et qui endort.
— Il y avait en elle contre moi quelque chose d'hostile... Elle me resta obscure, impénétrable... Vous rappelez-vous la façon dont elle disparut ? Son image pâlit ; le désir de son chant resta. Vous-même, qui me l'avez amenée, plus d'une fois aussi vous l'avez fait revivre. Vous avez vu son ombre là où elle n'était pas.
Elle vit la mort. Nulle autre blessure n'avait pénétré si avant, ne l'avait déchirée plus cruellement. Elle se répétait : « Moi-même , moi-même I » Et elle réentendait le cri de sa perdition : « Elle t'attend ! » Et, de seconde en seconde, ses genoux menaçaient de se détendre, sa chair meurtrie menaçait d'obéir à la volonté furieuse qui la poussait vers l'eau. Mais en elle un point restait lucide pour considérer que ce n'était ni le temps ni le lieu. Sur la lagune commençaient à noircir les bancs de sable découverts par la marée descendante. Tout à coup, le tourbillon intérieur se perdait derrière une apparence. Elle se croyait inexistante ; elle s'étonnait de voir ce verre briller dans sa main ; elle n'avait plus le sentiment de son propre corps. Tout ce qui arrivait était imaginaire. Elle s'appelait Perdita. La Saison morte gisait au fond de la lagune. Les paroles étaient des paroles. — Pourrais-je l'aimer?
Un souffle encore, et l'obscurité se faisait. De même
que la flamme d'une chandelle s'incline sous le vent et semble se détacher de la mèche, mais toutefois y reste adhérente par un mince fil d'azur, par une sorte de pâle étincelle qui subitement se rallumera et se redressera si le vent cesse, de même la raison de la malheureuse fut sur le point de s'éteindre. Sur elle passa le vent de la folie. La terreur blanchit et bouleversa son visage.
11 ne la regardait pas ; il avait les yeux fixés sur les pierres.
— Si je la rencontrais encore, pourrais-je désirer de tourner vers moi son destin ?
Il revoyait la personne juvénile aux reins arques et puissants, dressée au-dessus de la forêt sonore, parmi le mouvement alternatif des archets qui semblaient tirer leur note de l'occulte musique renfermée en elle.
— Peut-cire.
Il revoyait ce visage hermétique, presque adamantin, préoccupé par une pensée très secrète, et ce froncement des sourcils qui le rendait hostile.
— Mais qu'importerait cela? Et quelle force auraient toutes les vicissitudes et toutes les nécessités de l'existence contre la foi qui nous lie? Pourrions-nous ressembler à ces médiocres amants qui passent leurs journées à se quereller, à pleurer et à maudire ?
Elle serra les dents. Elle fut assaillie par l'instinct sauvage de se défendre et d'offenser, comme dans une lutte sans espoir. Sur les incertitudes de sa pensée iaiUirent les éclairs d'une volonté homicide.
« Non, tu ne l'auras pas !» Et la brulahté de son
tyran lui parut monstrueuse. Sous les coups mesurés et réitérés, il lui sembla qu'elle saignait comme cet homme qu'elle avait vu dans une ville de mineurs, sur le chemin blanc. L'horrible scène lui revenait à la mémoire : l'homme atterré par un coup de gourdin, qui se relevait et tâchait de se jeter contre son adversaire, et la massue qui le frappait de nouveau, les coups brandis l'un après l'autre par une main ferme et froide, le bruit sourd du choc sur la tête humaine, l'effort obstiné pour se relever, la ténacité de la vie, la chair du visage réduite en bouillie rouge. Dans l'incohérence de sa pensée, les images atroces de ce souvenir se confondaient avec la réalité de sa torture présente. Elle se leva brusquement, épouvantée de la sauvage énergie qui envahissait tous ses membres. Le verre se brisa dans sa main convulsée, la blessa, tomba en miettes.
Il tressaillit, celui qu'avait trompé le silence immobile de cette femme ; et il la regarda, et il la vit enfin ; et il vit de nouveau, comme ce soir-là dans la chambre où sifflaient les tisons, il vit la figure de la folie se dessiner sur ce visage décomposé. Il balbutiait des paroles de regret; mais l'impatience bouillonnait au fond de son effroi.
— Ah ! — dit-elle, en maîtrisant son tremblement, avec une amertume qui lui tordit la bouche, — comme je suis forte I Une autre fois, ayez soin que l'entaille soit moins lente : j'ai si peu de résistance, mon amil
Elle s'aperçut que le sang dégouttait de ses doigts. Elle les enveloppa dans son mouchoir, qui se tacha
de vermillon. Elle regarda les débris du verre, qui brillaient épars sur le sol.
— La coupe est brisée ! Vous lui avez donné trop de louanges. Si nous lui élevions un mausolée, ici?
Très amère, presque moqueuse, elle avait les lèvres contractées par un rire acerbe qui n'éclatait pas. Lui. il se taisait, déçu, le cœur gonflé de rancune • car il voyait la beauté d'un effort détruite comme cette coupe parfaite.
— Imitons Néron, puisque nous avons déjà imité Xerxès !
Elle sentait d'une façon plus poignante encore que son ami le grincement de son sarcasme, la fausseté de sa voix, la méchanceté de ce rire qui était comme un spasme de ses muscles. Mais elle ne parvenait pas à ressaisir son âme, et elle la voyait emportée à la dérive loin de sa volonté, sans ressource: de même, sur le navire, les matelots à qui la barre a échappé des mains demeurent inertes devant le cabestan qui, virant à rebours avec une violence terrible, laisse aller le câble ou les chaînes. Elle éprouvait un besoin âpre et irrésistible de railler, de dévaster, de fouler aux pieds, envahie par une sorte de démon perfide. Tout vestige de tendresse et de bonté avait disparu, et toute espérance, et toute illusion. La haine sourde qui couve sous l'amour des femmes ardentes se révélait dominatrice. Dans le regard de l'homme, elle découvrait la même ombre qui passait sur son propre regard.
— Je vous irrite? Vous voulez retourner seul à
Venise? Vous voulez laisser derrière vous la Saison morte ? L'eau descend ; mais il y en a toujours assez pour qui n'a pas l'intention de revenir dessus. Vous plaît-il que j'en fasse l'épreuve? Ne suis-je pas docile à souhait?
Ces choses insensées, elle les disait d'une voix sifflante ; et elle était devenue presque livide, soudainement émaciée comme si un poison la rongeait. Et Stelio se souvenait de lui avoir vu sur le visage ce même masque, en un jour lointain de volupté, de fureur et de tristesse. Son cœur se serra; et puis, il se desserra.
— Ah ! si je vous ai fait mal, je vous demande pardon ! — dit-il, en essayant de lui prendre une main pour la calmer par la douceur de ce geste. — Mais né nous étions-nous pas acheminés ensemble vers le point où nous sommes ? N'est-ce pas de vous que me venait...
Elle l'interrompît, exaspérée par cette douceur, par ce baume accoutumé.
— Mal? Et qu'importe? Ne vous apitoyez pas, ne vous apitoyez pas ! Ne pleurez pas sur les beaux yeux du lièvre aux reins cassés...
Elle marchait sur le quai, le long du canal violatre, devant les portes où les femmes, dans le crépuscule, étaient encore assises avec les corbeilles pleines de verroteries sur leurs genoux. La parole se brisa entre ses dents. La contracture de ses lèvres se changea en une convulsion frénétique de rires qui sonnèrent comme des sanglots déchirants. Son compagnon fris-
sonna ; et il lui parlait à voix basse, effrayé, sous les yeux suiveurs des curieux.
— Domine-toi ! Domine- toi I Oh ! Foscarina, je t'en conjure ! Ne sois pas ainsi ! Je t'en conjure ! Nous arrivons dans un instant au rivage, et bientôt à la maison... Je te dirai... Alors, tu comprendras... Nous sommes dans la rue... Est-ce que tu m'écoutes ?
Sur le seuil d'un logis, elle avait aperçu une femme enceinte, au ventre énorme, gonflée comme une outre, qui encombrait le passage entre les montants de la porte et, d'un air songeur, mangeait un morceau de pain.
— Est-ce que tu m'écoutes? Foscarina, je t'en conjure ! Tache de te contraindre ! Appuie-toi sur moi !
Il craignait de la voir s'abattre dans cette horrible convulsion, et il s'apprêtait à la soutenir. Mais elle •hâtait le pas, incapable de répondre, étouffant ses rires avec sa main bandée par le mouchoir : et, dans son spasme, elle croyait sentir la peau de son visage qui se crevassait.
— Qu'as-tu? Que vois-tu?
Jamais cet homme n'oubliera le changement de ces yeux. Ils étaient béants, fixes, sans regard, d'une immobilité mortelle au milieu des spasmes implacables, comme s'ils avaient été privés de paupières ; et néanmoins ils voyaient: ils voyaient quelque chose qui n'était pas là, ils étaient pleins d'une vision inconnue, occupés par quelque monstrueuse image qui sans doute engendrait ces rires d'angoisse et de démence.
— Veux-tu que nous nous arrêtions? Veux-tu boire un peu d'eau ?
Ils se retrouvaient sur la Fondamenta-dei-Vetrai, où maintenant les boutiques étaient closes, où les pas resonnaient, où les éclats de l'atroce hilarité semblaient se prolonger en échos ainsi que sous un portique. Combien de temps s'était-il passé depuis qu'ils avaient longé ce canal mort? Quelle portion de leur vie s'était écoulée dans l'intervalle? Quelle profondeur d'ombre laissaient-ils derrière eux ?
Descendue dans la gondole, pelotonnée dans son manteau, plus livide que sur la route de Dolo, elle essayait de vaincre son spasme en serrant ses mâchoires avec ses deux mains. Mais, de temps à autre, le rire mauvais lui échappait et grinçait dans le morne silence, rompant le rythme des deux rames. Elle pressait plus fort sur sa bouche, comme pour s'étouffer. Entre la voilette relevée sur les sourcils et le mouchoir taché de sang, ses yeux restaient ouverts et fixes dans l'immensité du crépuscule.
La lagune et le brouillard engloutissaient toutes les formes et toutes les couleurs. Seuls interrompaient la grise uniformité les groupes des pieux, semblables à une procession de moines sur un chemin de cendres Dans le fond, Venise fumait comme les restes d'un vaste saccage.
Lorsque arriva le bourdonnement des cloches, l'âme se ressouvint, les larmes jaillirent, l'horreur fut vaincue.
Elle abaissa ses mains, se pencha un peu vers l'épaule de son ami, retrouva sa voix pour lui dire :
— Pardonne-moi.
Elle s'humilia, eut honte d'elle-même. Depuis ce jour, en chacun de ses actes, elle implora silencieusement le pardon et l'oubli.
Alors parut naître en elle une grâce neuve. Elle se fit plus légère, parla bas, marcha dans la maison à pas discrets, se vêtit d'étoffes calmes, voila sous l'ombre des cils ses beaux yeux qui n'osaient pas rcGfarder son ami. La crainte d'être à charsre, de déplaire, d'ennuyer, lui donna les ailes de la divination. Sa sensibilité toujours en éveil fut aux écoutes et aux aguets devant la porte inaccessible des pensées. A de certaines heures, elle parvint à sentir battre dans son poignet le rythme de cette autre vie.
Son âme, appliquée à créer un nouveau sentiment capable de vaincre les violences de l'instinct, révéla sur sa figure par des indices merveilleux la difficulté de cette tâche secrète. Jamais son art parfait n'avait trouvé d'expressions si singulières, ni jamais de l'ombre de ses traits n'étaient nées des significations si obscures. Un jour, en la regardant, Stelio lui parla de la puissance infinie qui se recueille dans l'ombre produite par le casque sur le visage du Pensieroso.
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— Michel-Ange, dit-il, dans une petite cavité de son marbre, a concentré tout l'elîort de la méditation humaine. De même que le fleuve remplit la paume qui se creuse, de même l'éternel mystère dont nous sommes environnés remplit ce peu d'espace ouvert dans la matière des montagnes par le ciseau du Titan; et il y est resté, il s'y est condensé dans la suite des siècles. Je ne connais que l'ombre mobile de votre visage, Fosca, qui parfois égale cette ombre en intensité, qui parfois même la surpasse.
Avide de poésie et de savoir, elle se tendait toute vers l'animateur. Elle fut pour lui la figure idéale de celle qui écoute et qui comprend. Le pli fort et sauvage de ses cheveux imita autour de son front pur l'impatience des pennes. Une parole belle tira subitement les larmes de ses yeux, comme la goutte qui tombe dans un vase plein et qui le fait déborder.
Elle lui lut les pages des souverains poètes. La forme auguste du Livre parut magnifiée par les attitudes qu'elle prit en le tenant, par les gestes qu'elle fil en tournant les feuillets, par la gravité religieuse de l'attention, par l'harmonie des lèvres qui changeaient les signes imprimés en cadences vocales. Pour lire le poème de Dante, elle fut sévère et noble comme les Sibylles qui, aux voûtes de la Sixtine, soutiennent le poids des saints volumes avec tout l'héroïsme de leur corps ému par le souffle des prophéties. Les lignes de son maintien et jusqu'aux moindres plis de sa tunique, aussi bien que les modulations de sa voix, interprétèrent le texte divin.
La dernière syllabe exhalée, elle vit Stelio se lever impétueusement, trembler comme dans la fièvre, errer à travers la chambre sous l'aiguillon du dieu, haleter de l'angoisse que lui donnaient les tumultes confus de sa force créatrice. Parfois, elle le vit venir à elle avec des yeux rayonnants, transfiguré par une soudaine béatitude, illuminé par une flamme intérieure, comme si tout à coup se fût allumée en lui une surhumaine espérance ou que se fût révélée une vérité immortelle. Prise d'un frisson qui abolissait dans son sang le souvenir de toutes les caresses, elle le vit venir à elle et courber la tête sur ses genoux, abattu par l'ébranlement terrible du monde qu'il portait en lui-même, par la secousse qui accompagnait quelque métamorphose cachée. Elle souffrit et elle jouit, ne sachant pas s'il souffrait ou s'il jouissait ; elle eut pitié, peur et révérence, à sentir ce corps voluptueux travaillé si profondément par la genèse de l'idée. Elle se tut, elle attendit ; dans ce front incliné sur ses genoux, elle adora les pensées inconnues.
Mais elle comprit mieux ce grand émoi, un jour que, après la lecture, il lui parla de l'Exilé.
— Imaginez, Fosca, si vous le pouvez sans épouvante, le transport et l'ardeur de cette Ame démesurée, tandis qu'elle se mêlait aux énergies élémentaires pour concevoir ses mondes ! Imngî : z l'AJighieri, déjà plein de sa vision, sur les 10 1 tes de l'exil, pèlerin implacable, chassé par sa passion et par sa misère de contrée en contrée, de refuge en reluge, à travers les plaines, à travers les montagnes, le long
des fleuves, le long des mers, en toute saison, suffoqué par la douceur du printemps, flagellé par l'âpreté de l'hiver, toujours en éveil, toujours attentif, ouvrant des yeux voraces, anxieux du travail intérieur par lequel allait se former son œuvre gigantesque. Imaginez la plénitude de eette âme parmi le contraste des nécessités communes et des apparitions flamboyantes qui se dressaient tout à coup devant lui au détour d'un chemin, sur une berge, dans le creux d'une roche, sur le penchant d'une colline, dans le iourré d'un bois, dans une prairie où chantaient les alouettes. Par les canaux des sens, la vie multiple et multiforme se précipitait dans son esprit, transfigurant en vivantes images les idées abstraites dont il était encombré. Partout, sous son pas douloureux, naissaient des sources imprévues de poésie. Les voix, les apparences et les essences des éléments entraient dans ce travail occulte et l'enrichissaient de sons, de lignes, de couleurs, de mouvements, de mystères innombrables. Le Feu, l'Air, l'Eau et la Terre collaboraient au poème sacré, pénétraient la somme de la doctrine, réchauffaient, l'aéraient, l'arrosaient, la couvraient de feuilles et de fleurs... Ouvrez ce livre chrétien, et imaginez en face, ouverte aussi, la statue d'un dieu grec. Ne voyez-vous pas jaillir de l'une et de l'autre la nuée ou la lumière, les foudres ou les vents du ciel ?
Alors elle commença d'entrevoir comment sa propre vie dérivait dans l'œuvre qui absorbait tout, comment son âme même entrait goutte à goutte dans
le personnage du drame, et comment ses aspects, ses altitudes, ses gestes, ses accents concouraient à former la figure de l'héroïne « vivante au delà de la vie ». Elle fut comme une proie pour ces yeux voraces, qui parfois la regardaient fixement avec une violence intolérable. Elle connut ainsi une autre façon d'être possédée. Il lui sembla qu'au feu de cette intelligence elle se dissolvait en ses éléments et qu'ensuite elle se reconstituait sous une forme parfaite, par la nécessité d'un héroïsme dominateur du Destin. Comme sa tache secrète concordait avec la vertu de la créature idéale, elle était induite à ne pas discorder de l'image qui ilcvalt lui ressembler. L'art secondait l'apparition du sentiment nouveau, déjà préparée par elle.
Toutefois, elle soufïrit de ce simulacre qui jetait son ombre sur la réalité du renoncement et de la douleur. Une étrange ambiguïté naquit de cette similitude entre son être et la fiction. A certains moments, il lui semblait que son effort caché le préparait à la réussite du jeu scénique et non pas à un9 conquête de sa conscience sur l'instinct obscur. Il lui semblait, à certains moments, qu'elle perdait sa sincérité humaine et qu'elle se retrouvait dans l'état d'excitation factice où elle avait coutume de se mettre lorsqu'elle étudiait le caractère de la personne tragique qu'elle devait incarner. Elle connut ainsi un autre tourment. Elle se ferma et se contracta sous le regard de l'investigateur, comme pour empêcher celui-ci de la pénétrer et de lui ravir cette vie secrète. Elle eut peur du voyant. « Il lira dans mon âme les muettes paroles qu'il placera dans la
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bouche de sa créature ; et moi, je ne pourrai les prononcer que sur la scène, derrière le masque I » Elle sentit que sa spontanéité s'arrêtait. Elle éprouva des égarements et des découragements confus, suivis parfois de révoltes que provoquait un besoin impétueux de rompre cette fascination, de se faire différente, de disjoindre d'elle-même cette image qui devait lui ressembler, de briser ces lignes de beauté qui l'emprisonnaient et la contraignaient à un sacrifice déterminé. — N'y aA^ait-il pas aussi dans la tragédie une vierge assoiffée d'amour et avide de jouissance, en laquelle un haut esprit reconnaissait l'apparition vivante de son rêve le plus ailé, la Victoire invoquée qui devait couronner sa vie ? Et n'y avait-il pas aussi une amante qui n'était plus jeune, qui avait déjà le pied dans l'ombre et à qui restaient seulement quelques pas à faire pour disparaître ? — Plus d'une fois, elle fut tentée de contredire par un acte violent sa résignation. Elle tremblait alors devant la possibilité de retomber dans l'horreur, d'être reprise par l'horrible furie, d'être assaillie de nouveau par le monstre insidieux qui n'était pas mort mais qui, toujours vivant, guettait dans l'obscurité le moment de bondir. Semblable à la pénitente, elle multipliait contre le péril sa ferveur, endurcissait sa discipline, aiguisait sa vigilance. Elle répétait avec une sorte d'ivresse l'acte de suprême renoncement qui avait surgi du fond de sa misère à l'aspect du leu purificateur : « Il est juste que tu aies tout. Rien qu'à te voir vivre, à te voir jouir, je serai contente. Et fais de moi ce qu'il te plaira I »
Alors il l'aima pour les visions inattendues qu'elle faisait naître en lui, pour le sens mystérieux des événements intérieurs qu'elle lui communiquait par ses aspects changeants. Il s'étonna que les lignes d'un visage, les allures d'un corps humain pussent toucher et féconder si fortement l'intellect. Un jour, il frissonna et pâlit en la voyant entrer de son pas silencieux, le visage composé dans une douleur extraordinairement calme, aussi sûre d'elle-même que si elle arrivait des profondeurs de la Sagesse, de là où toutes les agitations humaines semblent un jeu des vents sur la poussière d'une route sans fm.
— Ah ! c'est moi qui t'ai crcce, c'est moi qui t'ai créée ! — lui cria-t-il, trompé par l'intensité de l'hallucination, croyant voir apparaître son héroïne même sur le seuil de la chambre lointaine qu'occupaient les trésors enlevés aux tombeaux des Atrides*. — Arrête-toi un moment ! Ne bats plus des paupières ! Tiens tes yeux immobiles comme s'ils étaient pétrifiés ! Tu es aveugle. Et tu vois tout ce que les autres ne voient pas. Et nul ne peut te cacher rien. Et ici, dans cette chambre, l'homme que tu aimes vient de révéler son amour à l'autre, qui en frémit encore. Et ils sont ici ; et leurs mains viennent de se disjoindre, et leur ardeur est dans l'air. Et la chambre est pleine de trésors funèbres ; et sur deux tables sont disposées les richesses qui revêtaient les cadavres d'Agamemnon et de Gassandre ; et là sont les coffres remplis de colliers, et là sont les Nases remplis de cendres. Et le balcon est ouvert sur la plaine d'Argos et sui les
montagnes lointaines. Et c'est le crépuscule, et tout cet or terrible luit dans l'ombre Comprends-tu ? Tu es là, sur le seuil, conduite par la nourrice. Tu es aveugle, et rien ne te reste inconnu... Arrête-toi un moment !
Il parlait dans la fièvre subite de l'invention. La scène lui apparaissait, puis elle disparaissait, comme submergée par un torrent de poésie.
— Qu'est-ce que tu feras? Qu'est-ce que tu diras? Elle sentait le froid dans la racine de ses cheveux.
Son âme vibrait à la limite de ses membres comme une iorce sonore. Elle devenait aveugle et voyante. L'orage de la tragédie descendait et s'arrêtait sur sa tête.
— Qu'est-ce que tu diras?... Tu les appelleras ; tu les appelleras l'un et l'autre par leur nom, dans le silence où reposent les grandes dépouilles royales.
L'actrice entendait dans ses oreilles la rumeur de ses \eines. Sa voix devait résonner dans le silence des millénaires, dans le lointain des temps ; elle devait réveiller l'antique soufîrance des hommes et des héros.
— Tu les prendras par la main ; et tu sentiras leurs deux vies se tendre l'une vers l'autre de tentes leurs forces et se regarder fixement à travers ta douleur immobile comme à travers un cristal près de S€ rompre.
Elle eut dans ses yeux la cécité des statues immortelles. Elle se vit elle-même sculptée dans le grand silence ; et elle sentit le frémissement de la foule muette, prise aux entrailles par la sublime puissance de son attitude.
— Et ensuite? Et ensuite?
L'anJQiateur s'élança impétueusement vers l'actrice, comme s'il voulait la Irapper pour en tirer des clincelles.
— Tu dois évoquer Cassandre de son sommeil, tu dois sentir entre tes mains ses cendres revivre, tu dois l'avoir présente dans ta lumière intérieure. Veux-tu? Comprends-moi ! Il faut que ton ame toute vive se mette en contact avec l'âme antique et se confonde avec elle et fasse avec elle une seule ame et une seule souffrance, de telle sorte que l'erreur du temps paraisse détruite et que soit manifestée cette unité de la vie à laquelle tend l'effort de mon art. Cassandre est en toi et tu es en elle. Ne l'as-tu pas aimée, toi aussi, ne l'aimes-tu pas, la fille de Priam ? Qui jamais, après t'avoir une fois entendue, qui jamais oubliera le son de ta voix et la convulsion de tes lèvres, au premier cri de la fureur fatidique : « 0 Terre ! 0 Apollon ! » Je te revois muette et sourde sur ton char, avec cet aspect de bête sauvage qui vient d'être prise. Mais, entre tant de cris terribles, ah ! il y avait quelques soupirs infiniment doux et tristes. Les Vieillards te comparaient au a fauve rossignol ». Comment disaient, comment disaient tes paroles, quand tu te rappelais ton beau fleuve ? Et quand les vieillards t'interrogeaient sur l'amour du dieu? Ne te rappelles-tu pas?
La Tragédienne palpitait comme si de nouveau le souffle du dieu l'eût envahie. Elle était devenue une matière ardente et ductile, soumise à toutes les inspirations du poète.
— Ne te rappelles-tu pas ?
— 0 noces, noces de Paris, funestes aux siens I 0 vous, ondes paternelles du Scamandfe ! Alors, près de vos rives, se nourrissait de vous mon adolescence...
— Ah! divine, ta mélodie fait qu'on ne regrette pas les syllabes d'Eschyle! Je me souviens. L'âme de la foule, serrée par la lamentation « aux sons discordants », se détendit et s'apaisa dans ce mélodieux soupir; et chacun de nous recouvra la vision de ses années lointaines et de son bonheur innocent. Tu peux dire : « Je fus Cassandre » . En parlant d'elle, tu te souviendras d'une vie antérieure... Son masque d'or sera sous tes mains...
Il lui saisit les mains ; et, sans y prendre garde, il les lui tourmentait. Elle ne sentait pas la douleur. Tous deux étaient attentifs aux étincelles qui s'engendraient de leurs forces mêlées. Une même vibration électrique parcourait leurs nerfs merveilleux.
— Tu es là, près de la dépouille de la princesse esclave; et tu palpes le masque... Qu'est-ce que tu diras ?
Il y eut une pause où il sembla que, pour voir, ils attendissent un éclair. Les yeux de l'actrice devinrent immobiles : la cécité les avait repris. Tout son visage se fit de marbre. Instinctivement, l'animateur lui laissa les mains libres ; et elles firent le geste de tâter l'or sépulcral.
Elle dit, d'une voix qui créa la forme tangible :
— Comme sa bouche est grande !
11 palpita d'une anxiété pareille à de la frayeur.
— Tu la vois donc I
Elle restait les veux fixes et sans regard.
— Je la vois, moi aussi. Elle est grande. Le travail horrible de la divination l'avait dilatée. Elle criait, implorait, se lamentait sans trêve. Imagines-tu sa bouche dans le silence ?
Toujours dans la même attitude, comme en extase, elle dit lentement :
— Quelle stupeur, quand elle se tait !
Il semblait qu'elle répétât des paroles suggérées par un génie mystérieux ; et, au moment où le poète les entendait, il lui semblait, à lui, qu'il était sur le point de les proférer. Un tremblement profond l'agitait, comme en présence d'un prodige.
— Et ses yeux ? — demanda-t-il, tremblant. — De quelle couleur crois-tu qu'étaient ses yeux.^
Elle ne répondit pas. Les lignes marmoréennes de son visage s'altérèrent comme s'il y passait une onde légère de souffrance. Un sillon se creusa entre ses sourcils.
— Noirs, peut-être? ajouta-t-il tout bas. Elle parla.
— Non, ils n'étaient pas noirs, mais ils le paraissaient; car, dans l'ardeur fatidique, les pupilles étaient si dilatées qu'elles dévoraient les iris...
Elle s'arrêta, comme si tout à coup le souffle lui eût manqué. Un voile de sueur se répandait sur son front. Stelio la regardait, ne disant plus rien, très pâle ; et la pause était remplie par les grandes palpitations de son cœur.
— Dans les intervalles, — continua la révélatrice avec une lenteur pénible, — quand elle essuyait récume de ses lèvres livides, ses yeux étaient doux el tristes comme deux violettes.
De nouveau elle s'arrêta, oppressée, avec l'aspect de quelqu'un qui rêve et que son rêve fait soufïrir. Sa bouche était sèche, ses tempes étaient moites.
— Ainsi devaient-ils être avant de se fermer pour toujours.
Alors il fut enveloppé complètement par le tourbillon lyrique ; il ne respira plus que dans l'éther enflammé de sa poésie. Le sentiment musical, générateur du drame, se détermina dans les formes du Prélude qu'il composait. Sur ce soutien sonore, la tragédie trouva son équilibre parfait entre les deux forces qui devaient l'animer : entre la force de la scène et la force de l'orchestre. Un motif d'une puissance extraordinaire signala dans la mer symphonique l'apparition de l'antique Destin.
— Tu représenteras sur le nouveau Théâtre VAgamemnon, VAntigone, et enfin la Victoire de l'Homme. Ma tragédie est un combat : elle célèbre la rénovation
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du drame par la défaite de la Volonté monstrueuse qui ravagea les races de Labdacos et d'Atrée. Elle s'ouvre par le gémissement d'une ancienne victime et se clôt par le « cri de la lumière » .
Ressuscitée par la mélodie, la Moire revécut pour lui sous une forme visible, telle qu'elle dut apparaître aux yeux sauvages des Ghoéphores près du tombeau du roi égorgé.
— Te rappelles-tu, — disait-il à l'actrice pour lui expliquer cette présence violente, — te rappelles-lu la tête coupée de Marcus Crassus, dans le récit de Plutarque ? Un jour, je me suis promis d'en tirer un épisode scénique. Sous la tente royale, l'Arménien Artuasde fête dans un grand banquet le roi des Parthes, Hyrode ; et les capitaines sont assis alentour et boivent; et l'esprit de Dionysos envahit ces barbares qui ne sont pas insensibles au pouvoir du rythme: car, devant les tables, un Trallien joueur de tragédies, appelé Jason, chante les aventures d'Agave dans les Bacchantes d'Euripide. Les tables ne sont pas encore desservies ; et voilà que soudain entre Sillacès, apportant la tête de Crassus ; et, après avoir adoré le roi, il la jette au milieu de la salle , toute sanglante . Les Parthes poussent de grands cris de joie. Alors, Jason donne à un homme du Chœur le costume de Penthée ; et lui-même, empoignant la tête de Crassus, tout plein de la fureur dionysiaque, il chante ces vers :
Nous apportons des montagnes
A nos demeures un lierre coupé récemment,
Insigne proie...
» Et le Chœur saute d'allégresse. Et, comme Agave dit qu'elle a pris sans filet ce lionceau, le Chœur demande qui lui a donné le premier coup. Et Agave répond :
J'ai eu cet honneur...
» Mais Pomaxathrès, l'un des convives, se dresse d'un bond, et il arrache la tête aux mains de l'acteur furieux, et il s'écrie qu'il lui appartient bien mieux qu'à Jason de dire cela, puisque c'est lui qui a tué le Romain. Sens-tu la beauté prodigieuse de cette scène? Le visage féroce de la Vie flamboie subitement à côté du Masque en métal et en cire ; l'odeur du sang humain excite la frénésie rythmique du Chœur ; un bras donneur de mort déchire les voiles de la fiction tragique. Cet épilogue inouï, par lequel se termine l'expédition de Crassus, m'enthousiasme. Eh bien, l'irruption de la Moire antique dans ma tragédie moderne ressemble à l'arrivée inattendue de Sillacès dans le banquet de l'Arménien. Au début, la vierge, sur la terrasse qui regarde les murs cyclopéens et la Porte des Lions, tient entre ses mains le livre des Tragiques et lit la lamentation d'Antigone. La divinité fatale est enfermée dans ce livre, dominant les images de la douleur et du crime. Mais ces images sont évoquées par les vivantes paroles ; et près du pur péplum de la martyre thébaine rougeoie l'insidieuse pourpre déployée par Clytemnestre, et les héros de YOrestie recommencent à vivre, tandis qu'un
homme explore leurs tombeaux dans l'Agora. Ils s'agitent obscurément au fond de la scène comme des Ombres, se penchent pour écouter les dialogues, empoisonnent l'air avec leur haleine. Tout à coup, on entend les cris qui annoncent le grand événement. Le voilà, l'homme qui a ouvert les sépulcres et vu la face des Atrides , le voilà, tout irradié par l'émerveillement de la mort et de l'or 1 II est là, avec l'aspect de celui qui délire. Les âmes sont tremblantes. La fable ressortelle du sol pour tromper les humains encore une fois.^ Les âmes sont tremblantes et vigilantes. Soudain, la puissance de malédiction et de ruine se précipite et les saisit pour les entraîner vers les fautes infâmes. Alors commence le combat désespéré. La Tragédie n'a plus son masque immobile : elle montre à nu son visage. Et le livre que lisait la vierge pure ne peut plus être ouvert sans un frisson ; car les âmes ont le sentiment que cette horreur lointaine s'est faite présente et vivante, et qu'elles y respirent et qu'elles y délirent comme dans une réahté inévitable. Le Passé est en acte. L'illusion du Temps est abohe. La Vie est une.
La grandeur même de sa conception l'elTrayait. Parfois, il cherchait autour de lui anxieusement, scrutait les horizons, interrogeait les choses muettes, comme s'il eût imploré un secours, comme s'il eût espéré un message. Il restait longtemps silencieux, renversé, les yeux clos, dans l'attente.
— Il faut, comprends-tu ? il faut que je soulève devant les yeux de la multitude cette masse énorme, d'un seul coup. Voilà en quoi consiste la difficulté de
mon Prélude. Ce premier effort est le plus grand que l'œuvre exige de moi. Je dois en même temps tirer du néant le monde que je crée et mettre l'âme de la foule dans l'état musical le plus apte à recevoir l'insolite révélation. Ce prodige, c'est à l'orchestre de l'accomplir. « L'art, comme la magie, est une métaphysique pratique », dit Daniele Glàuro. Et il a raison.
Parfois, il arrivait chez son amie à l' improviste, haletant et agité comme s'il était poursuivi par une Érinnys. Elle ne l'interrogeait pas; mais toute sa personne était pour le maître inquiet un apaisement.
— J'ai eu peur, — lui dit-il un jour avec un sourire, — j'ai eu peur d'être suffoqué... Tu me crois un peu fou, n'est-ce pas ? Te rappelles-tu ce soir de tempête où je revenais du Lido ? Gomme tu fus douce, Fosca! Peu auparavant, sur le pont du Rialto, j'avais trouvé un Motif ; j'avais traduit en notes la parole de l'Elément... Sais-tu ce que c'est qu'un Motif. ^ Une petite source d'où peut naître un troupeau de fleuves, une petite semence d'où peut naître une couronne de forêts, une petite étincelle d'où peut naître une chaîne d'incendies sans fin: brel, un noyau producteur de forces infinies. Dans le monde des origines idéales, il n'y a pas un être plus puissant, un organe de génération plus efficace. Et, pour un cerveau actif, il n'y a pas de joie plus haute que celle que peuvent lui donner les développements d'une telle énergie... De la joie, oui ; et quelquefois aussi de l'épouvante I
Il rit de son rire in-génu. Dans la façon dont il
parlait de ces choses, il y avait l'indice de l'extraordinaire faculté qui égalait son esprit à celui des primitifs transiormateurs de la Nature. Il existait une analogie profonde entre la formation spontanée des mythes et son instinctif besoin d'animer tout ce qui lui tombait sous les sens.
— Tantôt, je m'étais mis à développer le Motif de ce soir orageux, que je veux appeler l'Outre d'Éole. Le voici.
Il s'approcha du clavier, frappa d'une seule main quelques touches.
— Gela, et rien de plus ! Mais tu ne saurais imaginer la force génératrice de ces quelques notes. Il est né d'elles un tourbillon de musique, et je n'ai pas réussi à le dominer... Vaincu, suffoqué, contraint de fuir !
Il rit encore; mais son âme était houleuse comme une mer.
— L'outre du prince Eole ouverte par les compagnons d'Ulysse! Tu te souviens? Les vents prisonniers s'élancent et repoussent le navire. Les hommes tremblent d'effroi.
Mais son âme n'avait pas de repos, et rien ne pouvait la délivrer de son travail intérieur. Et il baisa les mains de son amie, et il s'éloigna d'elle; et il se mit à errer dans la chambre, puis s'arrêta près du clavecin sur lequel Donatella s'était accompagnée quand elle avait chanté la mélodie de Monteverde; toujours inquiet, il s'approcha de la fenêtre, vit le jardin dépouillé, les beaux nuages solitaires, les tours saintes. Son aspiration allait vers la créature musicale, vers
sa
celle qui (levait clianter les hymnes au sommet des symphonies tragiques.
L'actrice lui dit, d'une voix douce et limpide :
— Si Donatella était ici avec nous I
Il se retourna, fît quelques pas vers elle; et il la regarda fixement, sans parler. Elle sourit de ce faible sourire dont elle voilait sa souffrance, à le voir si près d'elle et toutefois si distant. Elle sentit qu'à cette heure il n'aimait personne, ni elle, ni Donatella, mais qu'il les considérait l'une et l'autre comme de purs instruments de l'art, comme des forces à employer, « des arcs à tendre » . Il brûlait dans sa poésie ; et elle, avec son pauvre cœur blessé, avec son secret supplice, avec son imploration silencieuse, elle était là, attentive seulement à préparer son holocauste, à passer au delà de l'amour et de la vie, comme l'héroïne du drame futur.
oc Ah ! qu'est-ce qui pourrait te rapprocher de moi, te jeter sur mon cœur fidèle, te faire trembler d'une autre angoisse? » pensait-elle en le voyant étranger, perdu dans le rêve, a Une grande douleur, peut-être: un coup imprévu, une désillusion cruelle, un mal irréparable. »
Elle retrouva dans sa mémoire ce vers de Gaspara Stampa, loué par lui :
Vivere ardendo e non sentire il maîet
Et elle revit la subite pâleur du jeune homme lorsqu'elle s'clait arrêtée dans le sentier entre les
deux murs et qu'elle avait déclaré ses premiers titres de noblesse dans la lutte pour l'existence.
« Ah! si un jour tu pouvais sentir vraiment toute la valeur d'une dévotion comme la mienne, d'une servitude comme celle que je t'offre ! Si vraiment, un jour, tu avais besoin de moi, et que, ayant perdu courage, tu reprisses de moi la confiance, et que, fatigué, tu retrouvasses la force en moi 1 »
Elle était réduite à invoquer la douleur au secours de son espérance; et, tandis qu'elle se disait à ellemême (( Si un jour... ». le sentiment du temps lui revenait, le sentiment du temps qui fuit, de la flamme qui se consume, du corps qui se fane, des innombrables choses qui se corrompent et périssent. Désormais, chaque jour devait creuser une ride sur son visage, décolorer ses lèvres, éclaircir ses cheveux; désormais, chaque jour était au service rie la vieillesse, hâtait l'œuvre de destruction sur la chair misérable. « Eh bien? »
Elle reconnut encore une fois que toujours le désir, le désir invaincu, était l'artisan de toutes les illusions et de toutes les espérances qui paraissaient l'aider h accomplir « cette chose que l'amour ne peut pas ». Elle reconnut que tout effort pour l'extirper serait vain ; et, découragée, elle vit se détruire en une seconde l'artifice auquel sa volonté avait contraint son ame. Avec une honte secrète, elle sentit combien misérablement elle ressemblait en ce point à l'actrice qui, au sortir de la scène, dépose le costume qui la déguise. Tout à l'heure, lorsqu'elle avait proféré ces paroles
qui, interrompant le silence, avaient exprimé avec l'accent de la sincérité un regret feint, n'avait-elle pas agi comme celle qui récite un rôle ? Mais elle en avait souffert, mais elle avait dû tordre son cœur vivant, mais c'était du plus amer de son sang qu'elle avait extrait une telle douceur. « Eh bien? »
Elle reconnut que l'affreuse contrainte de ces derniers jours n'avait pas même réussi à créer en elle un indice du sentiment nouveau où son amour devait se sublimer. Elle était comme ces jardiniers qui, avec leurs ciseaux, donnent aux plantes une forme artificielle ; mais celles-ci n'en conservent pas moins leur tronc vigoureux et toutes leurs racines intactes pour franchir obstinément par une rapide expansion sauA^age le contour imposé, si l'œuvre du fer n'est pas assidue autour de leurs branches. Son effort était donc aussi douloureux qu'inutile ; car il n'avait qu'une efTicacité extérieure et laissait le fond immuable, y accroissait même l'intensité du mal en le comprimant. Sa tâche secrète se réduisait donc à une constante dissimulation ! Cela valait-il la peine de vivre ?
Elle ne pouvait et ne voulait continuer de vivre qu'à la condition de trouver finalement son harmonie. Mais, par l'expérience de ces derniers jours, elle n'avait réussi qu'à rendre plus grave la discordance entre sa bonté et son désir ; elle n'avait réussi qu'à exaspérer son inquiétude et sa tristesse ou à se perdre tout entière dans l'ardeur de l'âme créatrice qui l'attirait pour la fondre comme une substance plastique. Et elle était si loin de l'harmonie cherchée qu'à cer-
tains moments elle avait senti sa spontanéité s'arrêter et sa sincérité s'obscurcir et un sourd ferment de révolte gonfler son cœur et souffler de nouveau ce vent de la folie qu'elle redoutait.
Là, sur les coussins du divan, dans l'ombre, n'était-elle pas la même femme qui, un soir d'octobre, toute brûlée par le poison, avait dit à son ami : « Il faut que je meure? » N'était-elle pas la même femme qui, de là, furieuse, avait fait un bond vers lui comme pour le dévorer?
Si alors le trouble désir du jeune bomme la faisait cruellement pâtir, ne pâtissait-elle pas aujourd'hui d'une façon plus cruelle encore, à s'apercevoir que cette ardeur s'était apaisée et qu'une sorte de réserve lui succédait, ou même, quelquefois, une impatience des plus légères caresses? Elle avait honte de s'en affliger, parce qu'elle le voyait possédé par l'idée et attentif à concentrer toutes ses énergies dans le seul efiort mental. Mais une sombre rancune s'emparait d'elle, certains soirs, quand il lui disait adieu ; et, la nuit, les aveugles soupçons déchiraient son âme sans sommeil.
Elle céda au mal nocturne. Palpitante et fébrile dans l'obscurité du lelse, elle erra sur les canaux ; avant de donner au rameur le nom d'un Rio lointain, elle hésita ; elle voulut retourner en arrière ; elle pleura sur sa plaie avec des sanglots ctouiTés ; elle sentit que sa torture devenait intolérable ; elle s'inclina vers la mortelle lascination de l'eau ; elle s'entretint avec la mort ; et puis, elle s'abandonna à sa misère.
OgO LE FEU
Elle épia la maison de son ami. Elle resta de longues heures dans une attente craintive et inutile.
Elle eut ses pires agonies dans ce triste Rio-della- Panada que termine un pont par-dessous l'arche duquel on aperçoit l'île mortuaire de San-Michele, dans la lagune ouverte. Le vieux palais gothique, à l'angle de San-Ganciano, était comme une ruine suspendue qui menaçait de se précipiter sur elle et de l'ensevelir. Les péottes noires pourrissaient le long des murs corrodés, mis à découvert par la marée basse, exhalant l'odeur de la dissolution. Et, une fois, elle entendit à l'aube s'éveiller les petits oiseaux dans le jardin des Glarisscs.
(( Partir I » La nécessité du départ tomba sur elle avec une subite urgence. Déjà, en un jour mémorable, elle avait dit à son ami : u Maintenant, il me semble que je ne puis faire qu'une seule chose : m'en aller, disparaître, te laisser libre avec ton destin. Je la puis, cette chose que l'amour ne peut pas ! » Désormais, aucun retard ne lui était plus accordé. Il fallait qu'elle s'affranchît de toute hésitation, qu'elle sortît enfin de cette sorte d'immobilité fatale où depuis si longtemps elle s'agitait entre la vie et la mort, comme si elle était tombée dans cette eau stagnante et muette, là-bas, près de l'île funèbre, et qu'elle s'y débattît avec angoisse, et qu'elle sentît le fond mou céder sous ses pieds, croyant toujours qu'elle allait être engloutie, et ayant toujours devant les yeux l'étendue plane des eaux tranquilles, et ne se noyant jamais.
Par le fait, rien n'était arrivé, rien n'arrivait. Depuis cette aube d'octobre, la vie extérieure continuait sans changement. Nulle parole n'avait été proférée qui fixât un terme, qui fît prévoir une interruption. Il semblait même que la douce promesse du vovage aux Monts Euganéens allait être tenue, puisque la floraison des pêchers approchait ! Et néanmoins, à présent, elle sentait l'impossibilité absolue de continuer à vivre de la façon dont elle vivait à côté de l'aimé. C'était un sentiment définitif et indiscutable, comme celui de l'homme qui se trouve dans une maison en feu, ou qui dans la montagne est arrêté par un précipice, ou qui dans le désert a bu la dernière gorgée de son outre. Il y avait en elle quelque chose d'accompli, comme dans l'arbre qui a donné tout son t uit, comme dans le champ qui a été moissonne, c^mme dans le fleuve qui est arrivé à la mer. Sa nécessité intérieure était comme la nécessité des faits naturels, des marées, des saisons, des révo'utions célestes. Elle l'accepta, sans examen.
Et son courage ressuscita, son âme se rafTermit, son activité se réveilla, toutes ses qualités viriles reparurent. En peu de temps elle établit son itinéraire, réunit ses gens, fixa la date du départ, a Tu iras travailler, là-bas, chez les Barbares, dans les pays d'Outre-mer », se dit-elle durement à elle-même. « Une fois de plus tu iras errant de ville en ville, d'hôtel en hôtel, de théâtre en théâtre ; et chaque soir tu feras hurler la foule qui te paie. Tu gagneras beaucoup d'argent. Tu reviendras chargée d'or et de sagesse, s'il ne t'arrive
pas de rester écrasée par hasard sous une roue dans un carrefour, un jour de brouillard... »
« Qui sait ? » se dit-elle encore. « De qui as-tu reçu l'ordre de partir ? De quelqu'un qui est en toi, tout au fond de toi, et qui voit ce que tu ne vois pas, comme l'aveugle de la tragédie. Qui sait si, là-bas, sur un de ces grands fleuves pacifiques, ton âme ne trouvera pas son harmonie, et si tes lèvres n'y apprendront pas ce sourire qu'elles ont tant de fois essayé inutilement ! Peut-être découvriras-tu à la même heure dans ton miroir un cheveu blanc et ce sourire. Va en paix ! »
Elle prépara son viatique.
II semblait que, de temps à autre, passât dans le ciel de février le souffle du précoce renouveau.
— Sens-tu le printemps? dit Stelio à son amie.
Et ses narines palpitèrent.
Elle se laissa un peu aller en arrière, parce que son cœur défaillait ; elle offrit son visage au ciel, qui était tout parsemé de vapeurs comme de plumes tournoyantes. Le hurlement rauque d'une sirène se prolongea dans l'estuaire pâle, se faisant peu à peu doirx comme une note de flûte. Il lui sembla que quelque chose s'échappait du fond de sa poitrine et se disper-
sait dans le lointain avec cette longue note, comme une douleur qui se changerait peu à peu en un souvenir Elle répondit :
— Le printemps est arrivé aux Trois-Ports. Encore une fois ils voguaient à l'aventure sur la
lagune, sur cette eau familière à leur rêve comme le tissu au tisseur.
— Tu as dit : « aux Trois-Ports »? — s'écria le ieune homme avec vivacité, comme si un esprit se fut éveillé en lui. — C'est là, justement, près de la plage basse, qu'au coucher de la lune les marins font le Vent prisonnier, puis l'amènent chargé de liens à Dardi Seguso... Je te raconterai un jour l'histoire de l'Archi-orgue.
La façon mystérieuse dont il avait indiqué l'acte des marins la fît sourire.
— Quelle histoire ? — demanda-t-elle, en s'inclinant vers cette séduction. — Et que vient faire ici Seguso ? Est-ce du maître verrier qu'il s'agit ?
— Oui, mais d'un maître d'autrefois, qui savait le latin et le grec, la musique et l'architecture, admis dans cette Académie des Pellegrim qui avait ses jardins à Murano, souvent invité à souper par le Titien dans sa maison du quartier des Biri, ami de Bernardo Cappello, de Jacopo Zane et d'autres patriciens pétrarquistes... Ce fut chez Caterino Zeno qu'il vit l'orgue fameux construit pour Mathias Corvin, roi de Hongrie ; et sa belle idée lui vint au cours d'une discussion avec cet Agostino Amadi qui avait roussi à mettre dans sa collection d'instruments une vraie lyre
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grecque, un grand heptacorde lesbien riche d'or et d'ivoire... Ah ! te l'imagines-tu, cette reUque de l'école de Mytilène apportée à Venise par une galère qui, en traversant les eaux de Sainte-Maure, entraîna jusqu'à Malamocco dans son sillage le cadavre de Sapho comme une touffe d'herbes arides ? Mais cela, c'est une autre histoire.
Encore une fois la femme nomade recouvra sa jeunesse pour sourire, étonnée comme une enfant à qui l'on montre un livre d'images. Combien d'histoires merveilleuses, combien de délicieuses inventions l'Imaginifîque n'avait-il pas trouvées pour elle sur cette eau , durant les heures lentes ! Combien d'enchantements n'avait-il pas su composer pour elle, au rythme de la rame, avec sa parole qui rendait tout visible ! Combien de fois, au flanc de l'aimé, sur le léger esquif, n'avait-elle pas savouré cette espèce de sommeil lucide où s'interrompaient toutes les peines et où seules flottaient les visions de la poésie !
— Raconte, pria-t-elle.
Et elle aurait voulu ajouter : « Cette histoire sera la dernière. » Mais elle se retint, parce qu'elle avait caché à son ami ce qui avait été résolu par elle.
Il se mit à rire.
— Ah ! tu es avide de fables comme Sofia !
A ce nom, comme au nom du printemps, elle sentit que son cœur défaillait, que la cruauté de son sort lui transperçait l'âme, que tout son être se retournait vers les biens perdus.
— Regarde ! — dit-il, en indiquant la muette
plaine lagunaire qui, çâ et là, se ridait au passage de la brise. — Est-ce qu'elles n'aspirent pas à devenir musique, ces lignes infinies de silence?
Pâle dans le calme de l'après-midi, l'estuaire portait légèrement ses îles comme le ciel porte ses nuages les plus doux. Les longues bandes minces du Lido et de la Terre-ferme avaient l'inconsistance de ces débris noirâtres qui flottent en cordons sur les eaux apaisées. Torcello, LJurano, Mazzorbo, San-Francescodel-Deserto, vus de loin, présentaient l'apparence, non pas de rivages abordables, mais de pays submergés donl les cimes dépasseraient la surface de l'eau comme les hunes des navires coulés à pic. Faibles étaient les traces des hommes sur cette solitude plane, comme les leltres rongées par le temps sur les pierres sépulcrales.
— Or donc le maître verrier, entendant chez Zeno célébrer le fameux orgue du roi de Hongrie : « Corpo de Baco ! » s'écria-t-il. « / vedarà chc organo c/ie savarô far anca mi co' la mia cana, liquida musa canente ! Vogio far el Dio de i organi ! Dant sonitum glaucx per stagna loquacia cannœ... Vogio che l'acqua de la laguna ghc daga el son e che i pali, le piere, i pessi, i canta anca Ion ! Multisonum silentiurn... I vedarà, corpo de Dlana^ ! » Tous les
I. c< Corps de Bacchus ! Vous verrez quel orgue je saurai faire, moi aussi, avec ma canne, liquida musa canente! Je veux faire le Dieu des orgues ! Dant soniium glaucx per stagna loquacia cannœ... Je veux que l'eau de la lagune lui donne le son, et que les pieux, les pierres, les poissons chantent aussi ! MuUi" ■sonum silentium... Vous verrez, corps de Diane I »
assistants se mirent à rire, sauf Giulia da Ponte, parce qu'elle avait les dents noires. Et le Sansovino fit une dissertation sur les orgues hydrauliques. Mais le fanfaron, avant de prendre congé, convia la compagnie à entendre sa nouvelle musique pour le jour de la Sensa, et il promit que le Doge sur son Bucentaure s'arrêterait au milieu de la lagune pour écouter. Ce soir-là, le bruit courut à Venise que Dardi Seguso avait perdu le sens ; et le Conseil, qui était plein de tendresse pour ses verriers, envoya un messager à ]\Iurano afin de prendre des nouvelles. Le messager trouva l'artisan avec sa courtisane Perdilanza del Mido qui le caressait, inquiète et effrayée parce qu'il lui semblait que Dardi extravaguait. Le maître, après avoir regardé le messager avec des yeux de flamme, éclata d'un rire puissant qui rassura sur l'état de son esprit mieux que toute parole ; et, très calme, il lui ordonna de rapporter au Conseil que, pour la Sensa, Venise, avec San-Marco, le Grand-Canal et le palais des Doges, posséderait encore une autre merveille. Et, le jour suivant, il présenta requête pour obtenir une des cinq petites îles qui entouraient Murano comme les satellites d'une planète, disparues aujourd'hui ou changées en velmes. De Temôdia, Trencôre, Galbaia, Mortesina et la Folega, après avoir exploré les eaux, il choisit Temôdia comme on choisit une fiancée. Et Perdilanza del Mido commença d'entrer en affliction... Regarde, Fosca ! Nous passons sur le souvenir de Temôdia , peut-être ! Les tuyaux de l'orgue sont ensevelis dans la vase ; mais ils ne pour-
riront pas. Il y en avait sept mille. Nous passons sur les ruines d'une forêt de verre mélodieux. Gomme les algues sont délicates, ici I
II se penchait sur les belles eaux, et elle aussi, à l'autre bord. Les rubans, les plumes, le velours, toutes les matières ténues qui composaient avec un art sobre et fin le chapeau de la Foscarina ; ses yeux et l'ombre glauque où ils vivaient ; le sourire même par où elle rendait charmante la grâce de son défleurir ; le bouquet de jonquilles fixé sur la proue à la place du petit fanal ; les imaginations rares de l'animateur ; les noms rêvés des îles disparues ; l'azur qui tour à tour se découvrait puis se cachait dans le brouillard neigeux ; les cris assourdis des oiseaux invisibles ; toutes les choses les plus déficates étaient vaincues par les jeux de ces apparences fugitives, par les couleurs de ces chevelures salines qui palpitaient dans la vicissitude du flux et du reflux , se tournant comme sous des caresses alternées. Il semblait que deux miracles confondus les colorassent. Vertes comme le blé qui naît dans le sillon, fauves comme le feuillage qui meurt sur le jeune chêne, et vertes et fauves avec les innombrables nuances des plantes qui naissent et qui meurent , elles ofi'raient l'image d'une saison ambiguë qui aurait été propre à la lagune dans son lit. Le jour, en les éclairant à travers l'eau limpide, ne perdait rien de sa force, mais il acquérait plus de mystère ; de telle sorte que dans leur mollesse il y avait un souvenir de leur obéissance aux attractions de la lune.
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— Et pourquoi donc Perdilanza s'afïligeait-elle ? — demanda la Foscarina, toujours penchée sur les belles eaux.
— Parce que, dans la Louche et dans le cœur de son amant, son nom, à elle, était vaincu par le nom de Temodia, qu'il prononçait avec ferveur, et parce que cette île était l'unique lieu où il ne lui fût pas permis de le suivre. Il avait construit là son nouvel atelier ; et il s'y tenait la plus grande partie du jour et la nuit presque tout entière, assisté de ses ouvriers qu'il avait astreints au secret par un serment devant l'autel. Le Conseil, en ordonnant que le maître fût pourvu de tout ce qui lui serait nécessaire pour sa terrible besogne, décréta qu'il aurait la tête tranchée dans le cas où son œuvre se montrerait inférieure à son orgueil. Alors, Dardi mit un fil d'écarlate autour de son cou nu.
La Foscarina se redressa pour s'abandonner de nouveau sur les coussins noirs, songeuse. Entre les apparences de la prairie marine et celles du conte, elle s'égarait comme dans le labyrinthe ; et elle commençait à éprouver la même anxiété qu'alors, parce que dans son esprit la réalité se confondait avec les fantômes. Au moyen de ces étranges figures, le poète semblait parler de lui-même comme ce dernier soir de septembre où il lui avait expliqué le mythe de la grenade ; et le nom de la femme imaginaire commençait justement par les deux premières syllabes du nom qu'il lui donnait à elle-même, en ce temps-là ! — VQulait-il donc, sous le voile de ce récit, lui faire
entendre quelque chose? Et quelle chose? Et pourquoi, dans le voisinage du lieu où elle avait été prise de l'horrible rire, se complaisait-il à cette fantaisie qiii semblait inspirée par le souvenir de la coupe brisée? — L'enchantement se rompit, l'oubli se dissipa. En tâchant de comprendre, elle se façonna pour elle-même avec cette matière de rêve un instrument de torture. Elle ne prit pas garde que son ami ignorait encore le prochain adieu. Elle le regarda, lui reconnut sur le visage cette félicité intellectuelle qui brillait d'ordinaire en lui comme je ne sais quoi d'adamantin et d'aigu. Instinctivement, elle lui dit au dedans d'elle-même: « Je m'en vais; ne me blesse pas ! ))
— Zorzi, quelle est cette chose blanche qui flotte là-bas, au pied de la muraille ? — demanda-t-il au rameur de l'arrière.
Ils côtoyaient Murano. On apercevait les enceintes des jardins, les cimes des lauriers. La fumée noire des fournaises ondulait comme un crêpe suspendu dans l'air argentin.
Alors l'actrice, avec une subite horreur, eut la vision du port lointain où l'attendait le navire énorme et frémissant ; elle revit le nuage perpétuel sur la cité brutale aux mille et mille cheminées, aux montagnes de charbon, aux forêts de mâts, aux monstrueuses armatures ; elle réentendit le fracas des marteaux, le grincement des treuils, le halètement des machines, l'immense gémissement du fer dans le brouillard enflammé.
— El xe un can morto *, dit le rameur.
Une charogne gonflée et jaunâtre flottait près du mur en briques rouges dans les crevasses duquel tremblaient des herbes et des fleurs, filles de la ruine et du vent.
— Rame ! — cria Stelio, pris de dégoût.
La Foscarina ferma les yeux. Sous l'effort des rames, l'esquif s'élança, fila sur l'eau laiteuse. Le ciel se faisait tout blanc. Une égale splendeur diffuse régnait sur l'estuaire. Des voix de marins venaient d'une barque chargée de verdures. De San-Giacomodi-Palude venait un ramage de moineaux. Une sirène hurla dans le lointain.
— Eh bien, et l'homme au fil d'écarlate... — demanda la Foscarina, anxieuse d'entendre la suite du récit parce qu'elle voulait comprendre.
— Il sentit plus d'une fois sa tête branler sur son cou, — reprit Stelio en riant. — Il avait à souffler des tubes gros comme des troncs d'arbre, et non pas avec la force d'un soufflet, mais avec l'art d'une bouche vivante, tout d'une haleine, sans interruption. Imagine ! Les poumons d'un cyclope n'y auraient pas sufH. Ah ! je te raconterai un jour l'ardeur de cette existence placée entre la hache du bourreau et la nécessité du prodige, en colloque avec les éléments ! Il avait le Feu, l'Eau et la Terre ; mais l'Air, le mouvement de l'Air lui manquait. Cependant, chaque matin, les Dix envoyaient un homme rouge lui donner le bonjour: cet homme rouge, tu sais, qui, le capuchon