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Margherita, Marguerite, perle

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sion, le cortège triomphal des Arts escortant jusqu'au Palais la nouvelle Dogaresse, le flot d'allégresse sur lequel Morosina Grimani montait jusqu'à son trône, resplendissante d'or, tandis que tous les Arts s'inclinaient devant elle chargés de dons comme les cornes d'abondance.

— Assurément, — dit Francesco de Lizo, — si la Reine aime tes livres, elle doit ce soir porter au cou toutes ses perles. Tu auras devant toi un buisson ardent : tous les joyaux héréditaires du patriciat vénitien.

— Regarde au pied de l'escalier, Stelio, — dit Daniele Glàuro. — Un groupe de fanatiques t'attend là au passage.

Stelio s'arrêta près du Puits indiqué par la Fos-= carina ; il se pencha sur la margelle de bronze, dont ses genoux effleurèrent les petites cariatides en relief; et, dans le sombre miroir intérieur, il aperçut le vague reflet des lointaines étoiles. Pendant quelques instants son âme s'isola, se fît sourde aux rumeurs environnantes, se recueillit dans ce disque d'ombre d'où montait une légère fraîcheur qui révélait la muette présence de l'eau . Et il sentit la fatigue de son esprit trop tendu, et le désir d'être ailleurs, et le vague besoin d'outre-passer aussi cette ivresse que lui promettaient les heures nocturnes, et, dans la dernière profondeur de son être, une âme secrète qui, à la ressemblance de ce miroir d'eau, demeurait immobile, étrangère et intangible.

— Que vois-tu? — lui demanda Piero Martello,

en se penchant comme lui sur la margelle usée par les cordes séculaires.

Il répondit :

— Le visaire de lu Vérité.

Dans les pièces contiguês à la Salle du Grand Conseil, habitées jadis par le Doge et maintenant [)ar les statues païennes comprises dans les antiques butins de guerre, Stelio attendait l'avertissement du maître des cérémonies pour monter sur l'estrade. Calme, il souriait aux amis qui lui parlaient ; mais leurs paroles arrivaient à son oreille comme lea grondements interrompus que le vent apporte de Inn entre deux pauses. De temps à autre, par un l^rusque mouvement involontaire, il s'approchait d'une statue et la palpait d'une main convulsive, comme s'il eût cherché à y découvrir un point faible pour la briser ; ou bien il se penchait curieusement sur une miîdaille, comme pour y lire un signe indéchiffrable. Mais ses yeux ne voyaient pas : leur regard était tourné en dedans, là où le pouvoir multiplié de la volonté suscitait les formes silencieuses qui, dans le flux de la voix, devaient atteindre la perfection de là musique verbale. Tout son être se contractait dans

un eflort pour élever au plus haut degré de l'intensité la représentation du sentiment extraordinaire qui le possédait. Puisqu'il ne pouvait parler que de luinriéme et de son propre univers, au moins voulait-il réunir dans une idéale figure les qualités souveraines de son art et manifester par des images à l'esprit de ses disciples quelle invincible force de désir le lançait à travers la vie. Une fois de plus il voulait leur montrer que, pour obtenir la victoire sur les hommes et sur les choses, rien ne vaut la persévérance à s'exalter soi-même et à magnifier son propre rêve de beauté ou de domination.

Penché sur une médaille de Pisanello, il sentait dans ses tempes ardentes battre avec une rapidité incroyable le pouls de sa pensée.

— Vois, Stcho ! — vint lui dire Daniele Glàuro, avec ce pieux respect qui mettait un voile sur sa voix lorsqu'il parlait de sa rehgion. — Vois comment opèrent sur toi les affinités mystérieuses de l'Art et comment un infaillible instinct, à l'heure où ta pensée est sur le point de se révéler, la conduit outre tant de iormes vers l'exemplaire de la plus exacte expression, vers l'empreinte du plus haut style. Au moment où tu vas frapper ton idée, l'attrait du semblable t'incline sur une médaille de Pisanello ; tu te rencontres avec la marque de celui qui fut un des plus grands styhstes apparus dans le monde, l'âme la plus franchement hellénique de toute la Renaissance. Et voilà que soudain ton front est éclairé d'un signe de lumière.

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Le bronze pur portait VofTigie d'un jeune homme à la belle chevelure onduleuse, au profil impérial, au cou apollonien : type souverain d'élégance et de vigueur, si parfait que l'imagination ne pouvait se le figurer dans la vie qu'exempt de toute décadence, immuable, tel que l'artiste l'avait enfermé dans le cercle de ce métal pour l'éternité. — Dux equitum praestans Malatesta Novellus Cesenae Dominas . Opus Pisani pictoris. — Et, à côté, il y avait une autre médaille , œuvre du même cré^eur , qui portait l'effigie d'une vierge h la poitrine mince, au cou de cygne, à la chevelure ramassée par derrière en forme de bourse pesante, le front haut et fuyant déjà promis à l'auréole de la* béatitude : vase de pureté scellé pour toujours, dur, précis et limpide comme le diamant ; ciboire adamantin où se conservait une ame consacrée comme l'hostie au sacrifice. — Cicilia Virgo filia Johannis Francisa primi Marchionis Mantuae.

— Vois, — reprit le subtil exégète, — vois comme Pisanello savait cueillir d'une main également prodigieuse la plus superbe fleur de la vie et la plus pure fleur de la mort. Tu as là, dans le même bronze, l'image du désir profane et l'image de l'aspiration sacrée, fixées toutes les deux dans la même idéalité du style. Ne reconnais-tu pas ici les analogies qui rattachent à cet art ton art propre? Quand ta Perséphone détache de l'arbre infernal la grenade mûre, son beau geste de convoitise a aussi quelque chose de mystique : en fendant l'écorce pour manger les grains, elle déterminera inconsciemment sa des-

tinée. L'ombre du mystère plane donc sur son acte sensuel. Et voilà que tu as manifesté le caractère de ton œuvre tout entière ! Nulle sensualité n'est plus ardente que la tienne ; mais tes sens ont une telle acuité qu'en jouissant des apparences ils pénètrent au plus profond des choses et qu'ils y rencontrent le mystère et qu'ils en frissonnent. Ta vision se prolonge par delà le voile où la vie peint ses images voluptueuses, auxquelles tu te complais. Ainsi, conciliant en toi-même ce qui paraît inconciliable, fondant sans effort en toi-même les deux termes de l'antithèse, tu donnes aujourd'hui l'exemple d'une vie complète et extraordînairement puissante. C'est cela que tu dois faire entendre à tes auditeurs ; car c'est cela surtout qu'il importe à ta gloire que l'on reconnaisse.

Et il avait célébré l'idéal hymen entre ce fier Malatesta, le chef des cavaliers, et Gicilia Gonzaga, la bienheureuse vierge mantouane, avec la foi du bon prêtre officiant à l'autel. C'était pour cette foi que Stelio l'aimait, et aussi parce qu'en nul autre il ne sentait plus profonde et plus sincère la croyance à la réalité du monde poétique, et enfin parce qu'en celui-là il retrouvait souvent une sorte de conscience révélatrice et parfois même une illumination imprévue de ses propres œuvres.

— La Foscarina entre, accompagnée de Donatell.î Arvale, — annonça Francesco de Lizo, qui observait le passage de la foule montant par l'Escalier des Censeurs et se pressant dans la salle immense.

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Et alors Stelio Effrena fut ressaisi par l'anxiété. Et il entendait le murmure de la multitude se confondre pour son oreille avec le battement de ses artères comme dans un lointain infini, et revenir sur celte rumeur les dernières paroles de Perdita.

Le murmure grandit^ s'affaiblit, cessa, tandis que Stelio gravissait d'un pas ferme et léger les marches de l'estrade. En se retournant vers la foule, ses yeux éblouis entrevirent le formidable monstrj aux mille visages humains, parmi l'or et la pourpre sombre de la salle immense.

Une subite poussée d'orgueil lui fit retrouver l'empire de lui-momc. Il s'inclina vers la Reine et vers Donna Andriana Duodo, qui lui souriaient de leurs sourires jumeaux comme sur !e Grand Canal, dans la barque fuyante. Il jeta vers la scintillation des I)rcmier9 rangs un regard aigu, pour y reconnaître la Foscarina ; il parcourut toute l'assemblée jusqu'au fond, là où n'apparaissait qu'une zone obscure semée de vagues taches pâles. Et alors cette multitude, devenue muette et attentive, s'ofïnt à lui avec l'aspect d'une énorme chimère ocellée, au buste couvert d'écailies splendidcs, qui s'allongeait, noirâtre, sous

les volutes d'un ciel riche et lourd comme un trésor suspendu.

Il était éblouissant, ce buste chimérique où brillait plus d'une parure qui jadis avait dû jeter ses feux sous le même ciel dans le banquet nocturne d'un Couronnement. Le diadème et les colliers de la Reine, — les multiples colliers dont les perles réduites en grains de lumière faisaient penser à un miraculeux égrèncment visible du royal sourire, — les sombres émeraudes d'Andriana Duodo, enlevées autrefois à la garde d'un cimeterre, les rubis de Giustiniana Mémo, sertis en forme d'oeillets par l'inimitable travail de Vettor Camelio, les saphirs de Lucrezia Priuli, provenant des hautes socques sur lesquelles la sérénissime Zilia s'était avancée vers le trune au jour de son triomphe, les béryls d'Orsetta Contarini, si déUcatement mêlés à l'or mat par l'art de Silvestro Grifo, les turquoises de Zenobia Corner, baignées de pâleurs uniques par le mal mystérieux qui, une nuit, les avait altérées sur le sein moite de la princesse de Lusignan, parmi les plaisirs d'Asolo : tous les joyaux insignes qui avaient illustré les fêtes séculaires de la Ville anadyomèoc s'embrasaient de feux nouveaux sur ce buste chimérique d'où arrivait à Stelio Effrena le tiède effluve de la peau et de l'haleine féminines. Etrangement moucheté, le reste du corps difforme s'étendait en arrière par une sorte de prolongement caudal et passait entre les deux gigantesques mappemondes qui rappelaient à la mémoire de rimaginifique les deux sphères de bronze que le

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monstre aux yeux bandés presse de ses pattes léonines dans l'allégorie de Giambellino. Et cette ample vie animale, privée de pensée en face de celui qui seul devait penser maintenant, douée de cette fascination inerte que possèdent les idoles énigmatiques, recouverte de son propre silence comme d'un bouclier capable de recueillir et de repousser toute vibration, attendait le premier frémissement de la parole dominatrice.

Slelio mesura ce silence, où sa première syllabe aurait pu trembler. Pendant que la voix montait h ses lèvres, conduite par la volonté, raffermie par elle contre le trouble instinctif, il aperçut la Foscarina debout près de la rampe qui entourait le globe céleste. Le visage très pâle de la Tragédienne, sur le cou privé de joyaux et sur la pureté des épaules nues, se dressait dans l'orbe des figures zodiacales. Stelio admira l'art de cette apparition. Les yeux fixés sur ces yeux adorateurs, il se mit à parler lentement, comme s'il avait eu encore dans l'oreille le rythme de la rame.

« Je pensais naguère, un après-midi, — en revenant des Jardins par ce tiède rivage des Esclavons où l'âme des poètes errants croit voir parfois je ne sais quel magique pont d'or s'allonger sur une mer de lumière et de silence vers un rêve infini de Beauté, — je pensais, ou plutôt j'assistais par la pensée comme à un spectacle intime, à l'alliance nuptiale de Venise et de l'Automne sous les cieux.

» Il y avait partout épars un esprit de vie fait

d'attente passionnée et d'ardeur contenue, qui m'émerveillait par sa véhémence, mais qui pourtant ne me semblait pas nouveau : je l'avais déjà trouvé recueilli en certaines zones d'ombre, sous l'immobilité presque mortelle de l'Eté ; et, à certains moments, je l'avais senti vibrer dans l'étrange odeur fébrile de l'eau comme un pouls mystérieux. Ainsi, pensais-je, il est donc vrai que cette pure Cité d'art aspire à un suprême état de beauté qui pour elle a un retour annuel, comme pour la forêt l'éclosion des fleurs. Elle tend à se révéler elle-même dans une pleine harmonie, comme si toujours elle portait en soi, puissante et consciente, cette même volonté de perfection d'où elle est née et s'est formée au cours des siècles comme une créature divine. Sous l'immobile embrasement de l'été, elle semblait ne palpiter plus, ne respirer plus, morte dans ses vertes eaux ; mais mon intuition ne m'a pas trompé, quand j'ai deviné qu'elle était travaillée en secret par un esprit de vie suffisant pour renouveler le plus sublime des antiques prodiges. » Voilà ce que je pensais, ce que je voyais. Mais par quelle vertu pourrai-je communiquer à ceux qui m'écoutent ma vision de beauté et de joie? Nulle aurore et nul couchant ne valent une telle heure de lumière sur les marbres et sur les eaux ; ni l'apparition imprévue de la femme aimée dans la forêt d'avril n'est aussi enivrante que cette soudaine révélation diurne de la ville héroïque et voluptueuse qui porta et qui étouffa dans ses bras de pierre le plus riche songe de l'âme latine. »

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