LE FE
La voix de l'orateur, claire et pénétrante et comme glacée au début, s'était allumée subitement aux étincelles invisibles que suscitait en lui l'effort de rini[)rovisation réglée avec une vigilance aiguë par l'oreille dilRcile. Tandis que les paroles coulaient sans obstacle et que la ligne rythmique de la période se refermait à la manière d'une figure dessinée d'un seul trait par une main hardie, les auditeurs, sous cette fluidité, sentaient l'excessive tension qui tourmentait l'esprit du jeune h )mme ; et cela les captivait comme un de ces effrayants jeux du cirque où toutes les énergies herculéennes d'un athlète se manifestent par les cordes des tendons qui vibrent et par les trames des artères qui se gonflent. Ils sentaient tout ce qu'il y avait de vivant, de chaud et d'immédiat dans la pensée ainsi exprimée ; et leur jouissance était d'autant plus forte qu'elle était plus imprévue : car, ce que chacun attendait de cet infatigable chercheur de perfections, c'était la lecture étudiée d'un discours composé laborieusement. Ses dévots assistaient avec émfttionà cette épreuve audacieuse, comme s'ils avaient eu devant eux, dévoilé, le labeur secret d'où étaient sfirtics les formes qui leur avaient donné de si profondes jouissances. Et cette émotion initiale, répandue par contagion, indéfiniment multipliée dans le grand nombre et devenue unanime, se répercuta en celui qui l'avait fait naître. Il sembla qu'il y succombait. C'était le péril prévu. Sous le choc d'une onde trop forte, l'orateur chancela. Pendant quelques •econdcs, une épaisse obscurité envahit son cerveau ;
la lumière de ses idées s'éteignit comme une torche au souille d'un vent irrésistible ; ses yeux se voi lèrent comme au début du vertige. Mais il comprit quelle serait la honte de la défaite s'il cédait à cet égarement ; et, dans cette obscurité, par une espèce de heurt brutal, sa volonté fit jaillir, comme le briquet du silex, une autre étincelle.
Du regard et du geste, il éleva l'âme de la foule vers le chef-d'œuvre qui, dans le ciel de la salle, répandait une irradiation solaire.
« Je suis certain, — s'écria-t-il — je suis certain que Venise apparut ainsi au Yéroncse, lorsqu'il cherchait en lui-même l'image de la Reine triomphale. »
Et il dit pourquoi l'artiste prodigue, après avoir jeté sur sa toile h profusion l'or, les gemmes, la soie, la pourpre, l'hermine, toutes les opulences, ne put représenter le visage glorieux autrement que dans un nimbe d'ombre.
(( C'est pour cette ombre qu'il faut exalter le Véronèse ! Représentant sous une figure humaine la Cité dominatrice, il sut en exprimer l'esprit essentiel, dont le symbole serait une flamme inextinguible à travers un voile d'eau. Et tel que je connais bien, ayant plongé son âme dans cette zone sublime, l'en a retirée enrichie d'une puissance nouvelle et, par la suite, n forgé avec des mains plus ardentes son art et sa vie. ))
Cet homme-là, n'était-ce pas lui-même ? Dans cette affirmation de sa personne il retrouva toute son assurance et sentit que désormais il était maître de sa
pensée et de sa parole, hors de danger, capable d'entraîner dans les cercles de son rêve l'énorme chimère ocellée, au buste couvert d'écailles splendides, le monstre éphémère et versatile sur le flanc duquel émergeait filialement la Muse tragique, la tête dressée dans l'orbe des constellations.
Obéissant à son geste, les visages innombrables se levèrent vers l'Apolhéose, les yeux dessillés contemplèrent avec stupeur ce prodige comme s'ils le voyaient pour la première fois ou comme s'ils le voyaient sous un aspect tout nouveau pour eux. Le dos nu de la femme au casque d'or resplendissait sur le nuage avec un relief de vie musculaire si puissant qu'il tentait comme une chair palpable. Et, de cette nudité plus vivace que tout le reste, victorieuse du temps qui, au-dessous d'elle, avait obscurci les héroïques images des sièges et des batailles, il semblait qu'émanât un enchantement voluptueux dont les souflles de la nuit automnale respirant par les balcons ouverts augmentaient la douceur ; tandis que, là-haut, les princesses de celte autre cour, penchées sur la balustrade entre les deux colonnes torses, inclinaient des visages allumés et des seins opulents vers leurs dernières sœurs mondaines.
Alors, dans cet enchantement, le poète jeta ses périodes ailées comme des strophes lyriques.
Il montra la Ville enflammée de désir et palpitante d'anxiété en ses mille ceintures vertes, étendant ses bras de marbre vers le sauvage Automne dont l'humide haleine lui arrivait embaumée par la mort
délicieuse des campagnes et des îles. Il la fit trembler comme l'amante qui espère son heure de joie. Il évoqua l'esprit des choses, a éloquentes comme si un signe invisible eût été attaché à leur apparence visible et que, par un divin privilège, elles eussent vécu dans la supérieure vérité de l'Art ». 11 exalta cette sorte de rythmique intelhgence qui en élabore studieusement les aspects comme pour les rendre conformes à une idée et les faire concourir à une fin préconçue. Et, par le prestige de son verbe, Venise parut avoir des mains merveilleuses pour composer ses lumières et ses ombres, pour tisser elle-même l'inimitable tissu d'allégories qui la recouvre.
<c Et, puisque seule dans l'univers la poésie est vérité, celui qui sait la contempler et l'attirer en soi par les vertus de la pensée, celui-là est bien près de connaître le secret de la victoire sur la vie. »
En prononçant les dernières paroles, il avait cherché les yeux de Daniele Glàuro; et il les avait vus briller de bonheur sous cet énorme front méditatif qui paraissait gros d'un monde non enfanté. Le docteur mystique était là, près de l'estrade, avec plusieurs de ces disciples inconnus qu'il avait décrits au maître avides et anxieux, pleins de foi et d'attente, impatients de briser la chaîne de leur servitude quotidienne et de connaître une libre ivresse de joie et de douleur. Stelio les voyait réunis en groupe comme un noyau de forces massées, le dos aux grandes armoires rougeâtres où gisaient ensevelis les innombrables volumes d'une sagesse oubliée et inerte. U distinguait leurs
visages ardents et attentifs, leurs longues chevelures, liMirs bouches entr'ou vertes par une stupeur enfantine ou fermées avec une espèce de violence sensitive, leurs Ncux clairs ou bruns sur lesquels le souffle des paroles faisait passer tour à tour des lumières et des ombres comme la brise changeante sur un parterre Je fleurs délicates. Il avait la certitude de tenir dans sa main leurs âmes confondues en une seule et de pouvoir agiter cette âme unique ou l'étreindre dans son poing ou la déchirer ou la brûler comme un léger drapeau.
Tandis que son esprit se bandait et se débandait avec vigueur pour ce continuel décochement, il ne laissait pas de conserver une étrange lucidité d'inves- 'iL'ation extérieure, une faculté d'observation maté- I iclle qui devenait plus perçante et plus nette à mesure que son éloquence s'accélérait et s'enflammait davantage. Il sentait peu à peu son effort devenir plus încile, et que l'action de sa volonté était devancée par une énergie libre ©t obscure comme un instinct, Mirgie des profondeurs de son inconscience et opérant
l'après un procédé occulte, non vérifiable. Par analogie, il se rappelait certains moments extraordinaires où. dans le silence des veilles, il avait écrit un vers
rn mortel qui lui avait paru, non pas sorti de son cerveau, mais dicté par un dieu véhément auquel sa
:»ain avait obéi comme un instrument aveugle. C'était .1 peu près le m<'^me étonnement qu'il éprouvait à cette ii.inute, quand son oreille était surprise par la cadence imprévue des mots que proféraient ses lèvres. Dans la
comimmion qui s'était établie entre son âme et l'âme de cette loule, un prodige survenait, presque divin. Au sentiment habituel qu'il avait de sa personne s'ajoutait quelque chose de plus grand et de plus fort ; et il lui semblait que, de seconde en seconde, sa voix acquérait une vertu plus haute.
C'est alors qu'il aperçut en lui-même, complète et vivante, la figure idéale. Et il l'exprima selon la manière des deux maîtres coloristes qui régnaient en ce lieu, avec le luxe du Yéronèse et avec la fougue du Tintoret, dans le langage de la poésie.
Toutes les vitalités et toutes les transfigurations de la pierre antique où le temps accumula ses mystères et où la gloire grava ses emblèmes ; toutes les alternances de créations et de destructions merveilleusement faciles qui simulent dans l'eau esclave les libres vicissitudes du ciel ; la fulguration de lumineuse allégresse vibrant depuis les croix des coupoles gonflées de prière jusqu'aux petits cristaux sahns pendus sous l'arche des ponts ; l'Epoux lui-même, incliné sur son char de feu vers la Cité belle, et dans ce juvénile visage inhumain ces lèvres pleines de murmures et de silences sylvestres, et cette sorte de bestialité délicate et cruelle qui contrastait avec de profonds regards d'entendement, et ce sang qui bondissait par tout son corps jusqu'aux pouces de ses pieds agiles, jusqu'aux extrêmes phalanges de ses mains fortes, et tout l'or fauye et toute la pourpre qu'il traînait avec lui; — tout passa et rayonna dans la voix du poète. Avec quelle passion, palpitante en ses mille ceintures vertes et
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SOUS ses immenses colliers, la Cité s'abandonnait au dieu magnifique!
Alors, emportée dans la spire ascendante des paroles, l'âme de la multitude parut s'élever tout d'un coup au sentmient de la Beauté comme à une cime jamais atteinte. L'éloquence du maître était secondée par l'expression de toutes les choses d'alentour ; elle semblait reprendre et continuer les rythmes auxquels obéissaient toute la grâce et toute la force figurées sur ces murailles ; elle semblait résumer les concordances idéales entre ces formes que l'art humain avait créées et les qualités de l'atmosphère naturelle où elles se perpétuaient. Voilà pourquoi son verbe avait tant de pouvoir, pourquoi son geste amplifiait si aisément les contours des images, pourquoi, en chacun des mots prononcés, la vertu suggestive du son rehaussait à ce point le sens de la lettre. Là, il n'y avait pas seulement l'effet ordinaire d'une communication électrique établie entre l'orateur et l'auditoire; il y avait aussi Tenchantenient qui possédait toutes les pierres du prodigieux édifice et qui prenait une extraordinaire vigueur à l'insolite contact de toute cette humanité agglomérée et palpitante. Le frisson de la foule et la voix du poète semblaient rendre leur vie primitive aux murs séculaires et ressusciter dans ce froid musée l'esprit originel : un noyau d'idées puissantes, concrétées et organisées dans les substances les plus durables pour attester la noblesse d'une race.
La splendeur d'une jeunesse divine descendait sur les femmes, comme dans une alcôve somptueuse ; car
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eWes avaient ressenti intérieurement l'anxiété de l'attente et la volupté de s'abandonner à la façon de la Cité belle. Elles souriaient avec une vague langueur, comme exténuées par une sensation trop forte, les épaules nues émergeant de leurs corolles de gemmes. Et les émeraudes d'Andriana Duodo, les rubis de Giustiniana Mémo, les saphirs de Lucrezia Priuli, les béryls d'Orsetta Gontarini, les turquoises de Zenobia Corner, tous ces joyaux héréditaires dont les feux avaient plus que le prix de la matière, de même que le décor de la grande salle avait plus que le prix de l'art, mettaient sur les blancs visages des patriciennes le reflet des joyeusetés d'autrefois et réveillaient en elles l'âme des voluptueuses qui avaient offert aux amours une chair macérée dans les bains de myrrhe, de musc, d'ambre, et découvert en public leurs seins fardés.
Stelio le voyait, ce buste féminin de l'énorme chimère, sur lequel palpitaient mollement les plumes des éventails ; et il sentait passer sur son esprit une ivresse trop chaude, qui le troublait. L'ample vibration partie de lui se répercutait en lui avec une force multipliée, le secouait si profondément qu'il perdait le sentiment de son équilibre habituel. Il lui semblait qu'il oscillait sur la foule comme un corps concave et sonore où les résonances varices s'engendreraient par une volonté indistincte et pourtant infailHble. Durant les pauses, il attendait avec angoisse la manifestation de cette volonté, tandis que se prolongeait en lui comme l'écho d'une voix qui n'aurait pas été la sienne et qui aurait proféré des paroles significatives de pensées pour
lui toutes nouvelles. Et ce ciel et cette eau et cette pierre et cet Automne, ainsi représentés, lui paraissaient n'avoir aucun rapport avec ses propres sensations récentes, mais appartenir à un monde de rêve entre^Ti par lui, à mesure qu'il parlait, dans une rapide succession d'éclairs.
Il était stupéfait de ce pouvoir inconnu qui affluait en lui. abolissant les limites de sa personne individuelle et conférant à sa voix solitaire la plénitude d'un chœur. — Telle était donc la trêve mystérieuse que la révélation de la Beauté pouvait octroyer à l'existence quotidienne des multitudes lasses ; telle était la mystérieuse volonté qui pouvait envahir le poète au moment où il répondait à l'âme innombrable l'interrogeant sur la valeur de la vie et s'efîorçant de se hausser une fois au moins jusqu'à l'Idée éternelle. — A cette heure, il n'était que le messager par qui la Beauté offrait aux hommes, réunis en ce lieu consacré par des siècles de gloires humaines, le don divin de l'oubli. Il ne faisait que traduire dans les rythmes de la parole le visible langage par lequel, en ce même lieu, les nobles ouvriers de jadis avaient exprimé l'aspiration et l'imploration de la race. Et, pendant une heure, ces hommes contempleraient le monde avec des yeux différents, penseraient et rêveraient avec une autre âme.
En esprit, il traversa les murailles qui enserraient celte palpitante masse dans une espèce de cycle héroïque, dans un cercle de rouges trirèmes, de tours' fortiriéns et de théories triomphales. Ce lieu paraissait maintenant trop étroit à l'exaltation de son sentiment
aouveau; et, une fois encore, il était attiré vers la foule véritable, vers l'immease foule unanime qu'il ivait vue ondoyer tout à l'heure dans la conque marmoréenne et pousser vers la nuit étoilée une clameur iont elle-même s'enivrait comme de sang ou de vin.
Et ce ne fut pas seulement vers cette multitude, ce Fut vers d'infinies multitudes que s'en alla sa pensée ; ;t il les évoqua pressées dans de profonds théâtres, lominées par une idée de vérité et de beauté, pâles et ittentives devant le grand arc de la scène ouvert sur une merveilleuse transfiguration de la vie, ou frénétiques sous la subite splendeur irradiée par une parole immortelle. Et le rêve d'un art plus haut, surgissant une fois encore dans son âme, lui montra les hommes repris de respect pour les poètes comme pour les seuls ^ui puissent interrompre quelques instants l'angoisse humaine, étancher la soif, dispenser l'oubli. Et il jugea trop facile cette épreuve qu'il affrontait : excité par le souffle de la foule, son esprit s'estima capable de créer des fictions gigantesques. Et l'œuvre qu'il nourrissait Bn lui-même, informe encore, eut un fier tressaillement de \ie, tandis que ses yeux voyaient, dressée dans l'orbe des constellations, la Tragédienne, la Muse à la voix divulgatrice, qui semblait lui apporter dans les plis de sa robe, recueillie et muette, la frénésie des peuples lointains.
Presque épuisé par l'incroyable intensité de la vie vécue durant cette pause, il se remit à parler sur un ton plus bas. Sa parole eut l'éclat sourd de cette âme automnale que les maîtres de jadis façonnèrent à lu
Cité belle. Il dit la floraison d'art comprise entre la jeunesse de Giorgione et la vieillesse du Tintoret; al il la montra « empourprée, dorée, opulente et expressive comme la pompe de la terre sous la dernière flamme du soleil ».
t Si je considère les créateurs impétueux d'une si forte beauté, je vois se présenter à mon esprit l'image qu'évoque ce fragment de Pindare : — Quand les Centaures connurent la vertu du vin suave comme le miel, qui dompte les hommes, ils repoussèrent aussitôt de leurs tables le lait et se hâtèrent de boire le vin dans des cornes d'argent... — Personne au monde mieux que ces créateurs ne connut et ne savoura le vin de la vie. Ils en tirent une ivresse lucide qui multiplie leur puissance et communique à leur éloquence une énergie fécondatrice. Et, dans leurs plus belles créatures, la pulsation violente de leurs veines semble persister à travers les siècles comme le rythme même de l'art vénitien.
» Ah ! en quel pur et poétique sommeil repose la vierge Ursule sur son Ht immaculé 1 Le plus bénin des silences occupe la chambre solitaire où il semble que les pieuses lèvres de la dormeuse dessinent l'habitude de la prière. Par les portes et par les fenêtres ouvertes pénètre la timide lueur de l'aube, et elle illumine les syllabes inscrites au coin de l'oreiller. I>FANTiA est la parole simple qui répand autour de la télé virginale une fraîcheur pareille à celle du matin : Infa?itia. Elle dort, la vierge déjà fiancée au prince païen et promise au martyre. Si chaste, si ingénue et li fervente, n'est-elle pas l'image de l'Art tel que le
virent les précurseurs, avec la sincérité de leurs yeux enfantins? Infantia. Celte parole évoque autour de l'oreiller ceux qu'on oublie : Lorenzo Veneziano, et Simone da Gusighe, et Gatarino, et Jacobollo, et Maestro Paolo, et Giambono, et Semitecolo, et Antonio, et Andréa, et Quirizio da Murano, et toute la famille laborieuse par qui la couleur, qui plus tard devait rivaliser avec le feu, fut préparée dans l'île ardente des fournaises. Mais n'auraient-ils pas euxmêmes poussé un cri d'admiration, à voir le sang de la vierge Ursule ruisseler sous les coups du bel archer païen ? Un sang si vermeil dans une chair nourrie de lait! Ge massacre est comme un festin : les archers y ont les armes les plus choisies, les vêtements les plus ornés, les attitudes les plus élégantes. L'éphèbe aux cheveux d'or qui, avec un si fier geste de grâce, transperce de flèches la martyre, ne ressemble-t-il pas à un Eros adolescent, travesti et sans ailes i*
» Ge gracieux meurtrier d'innocences (ou peut-être son frère), après avoir déposé l'arc, s'abandonnera demain à l'enchantement de la musique pour rêver un rêve infini de volupté.
» G'est bien Giorgione qui verse en lui l'âme nouvelle et qui la lui allume d'un désir inapaisable. Sa musique n'est plus la mélodie qu'hier encore les luths répandaient parmi les arceaux recourbés sur les trônes, dans les visions du troisième Bellini. Elle continue à monter du clavicorde sous le toucher de mains religieuses ; mais le monde qu'elle éveille est plein d'une joie et d'une tristesse où se cache le péché.
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» Quiconque a vu le Concerto avec des yeux sagaccs connaît un extraordinaire et irrévocable moment de l'Ame vénitienne. Par une harmonie de la couleur, — ilont le pouvoir expressif est sans limite comme le ravstères des sons, — l'artiste y raconte le premier troubie d'une âme avide à qui, soudainement, la vie se présente sous l'aspect d'un héritage opime.
» Le moine assis au clavicorde et son compagnon plus âgé ne lessemblcnt pas à ceux que Vettor Garpaccio représentait fuyant devant la bête apprivoisée par Jérôme, à San-Giorgio-degli-Schiavoni . Leur essence est plus forte et plus noble ; l'atmosphère où ils respirent est plus haute et plus riche, propice à la naissance d'une grande joie ou d'une grande tristesse ou d'un rêve superbe. Quelles sont les notes que ces mains belles et sensitives tirent des toucher où elles s'attardent ? Des notes magiques, sans doute, puisqu'elles ont la puissance d'opérer chez le musi^ cicn une transfiguration si violente. Celui-ci est parvenu au milieu de son existence mortelle, déjà loin de sa jeunesse, déjà près de son décUn ; et voilà q l'aiors seulement la vie se révèle à lui riche de t" 18 les biens, telle une forêt chargée de fruits vermeils, dont ses mains occupées ailleurs ne connuri nt jamais le frais velours. Comme sa sensuaUté est assoupie, il ne tombe pas sous la domination d'uuc seule image tentatrice ; mais il souffre d'une confuse angr,i^5c où le regret domine le désir, tandis que, sur la irrime des harmonies qu'il recherche, la vision de •on pasôé, — ainsi qu'il aurait pu être et qu'il ne fut
pas, — se compose comme un tissu de chimères. Son compagnon devine cette tempête, lui qui déjà est au seuil de la vieillesse, calmé ; doux et grave^ il touche l'épaule de l'autre avec un geste pacificateur. Mais là se trouve aussi, émergeant de l'ombre chaude comme l'expression même du désir, le jeune homme au chapeau empanaché et à la longue chevelure : ardente fleur d'adolescence que Giorgione créa sous un reflet de ce mythe hellénique d'où naquit la forme idéale d'Hermaphrodite. Il est là, présent mais étranger, séparé des premiers comme un être qui n'a souci que de son propre bien. La musique exalte son indicible ré;e et semble multiplier indéfiniment sa faculté de jouir. Il se sait maître de cette vie qui échappe aux deux autres, et les harmonies recherchées par le musicien ne sont pour lui que le prélude de sa propre fête. Son regard est oblique et intense, détourné vers un certain point comme pour y séxiuire je ne sais quoi qui le séduirait ; sa bouche close est comme une bouche déjà lourde d'un baiser non donné encore ; son front est si spacieux que la plus touflue des couronnes ne l'embarrasserait pas. Mais, lorsque je songe à ses mains cachées, je les imagine froissant les feuilles du laurier pour s'en parfumer les doigts. » Les mains de l'animateur rendirent visible ce geste de l'adolescent plein de convoitises, comme si elles eussent réellement exprimé l'essence de la feuille aromatique ; et l'accent de sa voix donna au personnage évoqué un relief si fort que tous les jeunes hommes crurent voir, apparu devant eux, leur désir secret.
leur rêve obsédant. Troublés, ils sentaient en euxmêmes une obscure agitation d'appétits contenus ; et ils entrevoyaient des possibilités nouvelles, estimaient dorénavant tangible une proie naguère encore lointaine et inespérée. Çà et là, dans toute la longueur de la salle, Stclio les reconnaissait adossés aux grandes armoires rougeatres où gisaient ensevelis les innombrables volumes d'une sagesse oubliée et inerte. Ils étaient debout, occupant les espaces libres du pourtour ; à la façon d'une vivante bordure, ils formaient la limite de cette masse compacte ; et, de même que, dans un drapeau qui flotte au vent, les extrémités frémissent plus fort, de même ils tremblaient davantage au souffle de la poésie.
Stelio les reconnaissait ; et il en distinguait plusieurs à la singularité de leur attitude, à l'excès de l'émotion révélée par le pli de leurs lèvres ou par le battement de leurs paupières ou par le feu de leurs joues. Sur la face de l'un, tournée vers l'embrasure du balcon ouvert, il devinait l'enchantement de la nuit automnale et le délice de la brise montant des lagunes. Les regards d'un autre lui désignaient, par un rayon d'amour, une femme assise et comme abandonnée sur elle-même, comme exténuée par un plaisir muet, avec un air indéfinissable de langueur impure, avec un tendre visage de neige où la bouche s'ouvrait comme un alvéole humide de miel.
Il avait une étrange lucidité qui lui faisait percevoir les choses avec l'évidence des hallucinations fébriles. A ses yeux, tout vivait d'une vie hyperbo-
LE VEV GO
liqiie; les portraits des doges, rangés autour delà salle parmi les blanchâtres ondulations des cartouches, respiraient pour lui comme ces vieillards chauves dont il voyait par moments, là-bas, dans le fond, le geste toujours le même lorsqu'ils essuyaient leur front pâle et moite. Rien ne lui échappait : ni le pleur continu des torches placées dans les petites corbeilles de bronze qui recueillaient la cire jaune comme l'ambre ; ni l'extrême finesse d'une main chargée d'anneaux qui pressait un mouchoir sur des lèvres douloureuses comme pour calmer une brûlure ; ni l'enroulement d'une écharpe autour d'épaules nues où la brise nocturne, entrant par les balcons ouverts, faisait courir un frisson de froid. Et néanmoins, tandis qu'il remarquait ces mille aspects fugitifs des choses, sa vue conservait l'image totale de l'énorme chimère ocellée, au buste couvert d'écaillés splendides, sur le flanc de laquelle émergeait la Muse tragique, la tête dressée dans l'orbe des constellations.
A chaque instant son regard se tournait vers la femme promise, qui se montrait à lui comme le vivant support d'un monde stellaire. Il était reconnaissant à la Foscarina d'avoir choisi cette façon de lui apparaître au moment où pour la première fois il se donnait à la foule. Ce qu'il voyait en elle à cette heure, c'était, non plus l'amante d'une nuit, au corps mûri par de longues ardeurs, chargé d'expérience voluptueuse, mais le merveilleux instrument de l'art nouveau, la divulgatrice de la grande poésie, celle qui devait incarner dans sa personne changeante les
lutures fictions de beauté, celle dont la voix inoubliable devait apporter aux peuples la parole attendue. Maintenant il s'attachait à elle, non par une promeise de volupté, mais par une promesse de gloire. Va l'œuvre qu'il nourrissait en lui-même, informe rncore, eut un autre sursaut de vie.
Alors son verbe s'embrasa. Il montra la Cité triomphante parée comme pour un banquet délicieux, et le flamboiement de tous les trésors amassés par des siècles de guerres et de trafics, et la fille de San- Marco, Domina Aceli, y apportant la ceinture d'Aphrodite qu'elle avait retrouvée h Chypre dans un bois de myrtes. Et, tout à coup, l'adolescenl aux belles plumes blanches s'avança au milieu du banquet, suivi de son escorte etlVénée ; et tous les désirs y brûlèrent comme des torches excitées par un vent impétueux. « Tel fut le commencement de ce divin automne d'art vers lequel se retournera toujours le regret des hommes, tant que persistera dans l'âme humaine l'aspiration à dépasser l'étroitesse de l'existence commune pour vivre une vie plus ardente ou pour mourir d'une plus belle mort. »
(( Je vois Giorgione qui domine la fête, sans reconnaître pourtant sa personne mortelle ; je le cherche dans le mystère du nuage igné qui l'enveloppe. Il apparaît moins à la façon d'un homme qu'à la façon d'un mythe. Sur la terre, nul destin de poète n'est comparable au sien. De lui, tout reste ignoré ; quelques-uns même sont allés jusqu'à nier son existence. Son nom n'est inscrit sur aucune œuvre, et plusieurs
relusent de lui attribuer aucune œuvre certaine. Cependant, tout l'art vénitien est enflammé par sa révélation ; c'est de lui que le Titien a reçu le secret d'infuser un sang lumineux dans les veines de ses créatures. En vérité, ce que Giorgione représente dans l'Art, c'est l'Epiphanie du Feu. Il mérite qu'on l'appelle a porteur de feu )), à l'égal de Promélhée.
» Quand je considère la rapidité avec laquelle ce don sacré passe d'un artiste à un autre et, de coloration en coloration, va rougeoyant toujours, j'imagine une de ces lampadophories que les HelKnes instituèrent afin de perpétuer la mémoire du Titan fils de Japet. Au jour de la fête, une troupe de jeunes cavaliers athéniens partait au grand galop du Céramique vers Colone, et leur chef agitait une torche allumée à l'autel d'im sanctuaire. Si la torche s'éteignait par l'impétuosité de la course, le porteur la remettait à un compagnon qui la rallumait en courant, et celui-ci à un troisième, et le troisième à un quatrième, et ainsi de suite, toujours en courant, jusqu'au dernier qui la déposait, rouge encore, dans le temple de Prométhée. Par ce qu'elle a de fougueux, cette image représente bien pour moi la fête des maîtres coloristes a Venise. Chacun d'eux, mcme le moins illustre, a tenu au poing, ne fut-ce qu'un instant, le don sacré. Tel d'entre eux, comme ce premier Bonifacio qu'il faut gloritier, a cueilli avec des mains incombustibles la fleur interne du feu. »
Les doigts du jeune homme cueillirent en l'air la ûeur idéale. Et son regard alla vers la sphère céleste
pour offrir silencieusement ce don igné à celle qui, là-bas, o-ardait le divin troupeau zodiacal. « A toi, Perdita 1 » Mais la femme souriait, tournée vers une personne lointaine.
Ainsi fut-il, en suivant le fil du sourire, conduit à l'inconnue qui soudainement s'illumina pour lui sut un champ d'ombre.
N'était-ce pas la musicienne dont le nom avait résonné contre la cuirasse du vaisseau, dans le silence et dans l'ombre?
Elle lui parut presque être une image intérieure engendrée tout à coup dans cette partie de son âme où le lantôme de la brusque sensation qu'il avait reçue en pénétrant dans l'ombre produite par le flanc du vaisseau était demeurée comme un point isolé et indistinct.
Durant une seconde, elle fut belle comme étaient belles en lui les pensées inexprimées encore.
« La ville à qui de tels créateurs ont composé une âme d'une telle puissance, — reprit le maître, agile sur le flot qui montait, — la plupart ne la considèrent aujourd hui que comme un grand reliquaire inerte ou couiiiic un asile de paix et d'oubli 1 »
(Je délire lucide, cette exaltation de tous les désirs, cette fièvre ambitieuse dont il avait parlé à son amie dans la barque lente, il les rendit alors visibles par des images de soif, de danger et de fureur. N'avait-il pas lui-même cherché passionnément dans l'eau si par aventure il n'apercevrait pas au fond une ancienne épée ou un ancien diadème? N'avait-il pas lui-même,
dans la ville ambiguë aux trompeuses nonchalances, sursauté d'effroi comme celui qui, reposant avec les doigts de l'aimée sur ses paupières lasses, entendit tout à coup des serpents siffler parmi la souple chevelure ?
« Ah ! si je savais dire de quelle vie prodigieuse elle palpite dans ses mille ceintures vertes et sous ses immenses colliers ! Il n'est pas de jour où elle n'absorbe notre âme ; et tantôt elle nous la rend intacte et fraîche et toute neuve, d'une nouveauté originelle où demain l'empreinte des choses aura une netteté indicible ; et tantôt elle nous la rend infiniment subtile et vorace, comme une flamme qui détruit tout ce qu'elle touche, de sorte que, le soir, parmi les cendres et les scories, nous retrouvons parfois quelque sublimation extraordinaire. Chaque jour elle nous invite à l'acte qui est la destinée même de notre espèce : l'effort sans trêve pour se surpasser soi-même ; elle nous montre la possibilité d'une douleur qui se transforme en la plus efficace énergie stimulante ; elle nous enseigne que le plaisir est le moyen le plus certain de connaissance que nous ait départi la Nature et que l'homme qui a beaucoup souffert est moins sage que l'homme qui a beaucoup joui. »
A cette maxime qui parut trop audacieuse, un vague murmure désapprobateur courut çà et là dans l'auditoire ; la Reine hocha légèrement la tête, en signe de dénégation : quelque dames, par un échange de regards, se témoignèrent l'une à l'autre une gracieuse horreur. Mais tout cela fut balayé par l'acclamation juvénile qui s'élança de toutes parts vers le maître
enseignant avec une si franche hardiesse l'art de s'élever par les vertus de la joie jusqu'aux formes supérieures de la vie.
Stelio souriait à reconnaître les siens, très nombreux; a souriait à reconnaître l'efficacité de ses enseignements qui déjà, en plus d'un esprit, avaient chassé les nuages de la tristesse inerte et tué la lâcheté des vaines larmes et infusé pour toujours le mépris des douleurs plaintives et des molles compassions. Il se réjouissait d'avoir proclamé encore une fois le principe de sa doctrine, émané naturellement de cette âme d'art qu'il glorifiait. Et ceux qui s'étaient retirés au fond d'un ermitage pour y adorer un triste fantôme n'ayant de vie que dans le miroir terni de leurs yeux ; et ceux qui s'étaient créés rois d'un palais sans fenêtres où, de temps immémorial, ils attendaient une Visitation ; et ceux qui, d'entre les ruines, avaient cru désensevelir l'image de la Beauté, mais ce n'était qu'un sphinx rongé qui les tourmentait de ses énigmes sans fin ; et ceux qui chaque soir se mettaient sur le seuil de leur porte pour voir arriver l'Etranger mystérieux, au manteau gonflé de dons, et qui, tout pâles, appuyaient l'oreille contre terre pour entendre le pas qui semblait s'approcher ; tous ceux que stérilisait un chagrin résigné ou que dévorait un orgueil au désespoir ; tous ceux qu'endurcissait une obstination inutile ou que privait de sommeil un espoir conlinuellement déçu ; tous, il aurait voulu maintenant les appeler à reconnaître leur mal, sous la splendeur de cette âme ancienne et toujours nouvelle.
« En vérité, — dit-il avec l'accent de l'exultation, — si tout le peuple, abandonnant ses demeures, émigrait, attiré aujourd'hui vers d'autres rivages comme autrefois son héroïque jeunesse fut tentée par la courbe du Bosphore, au temps du doge Pietro Ziani, et que la prière cessât de frapper l'or sonore des mosaïques, et que la rame cessât de perpétuer par son rythme la méditation de la pierre muette, Venise n'en resterait pas moins une Cité de Vie. Les créatures idéales que protège son silence vivent dans tout le passé et dans tout l'avenir. En elles nous découvrons toujours de nouvelles concordances avec l'édifice de l'univers, des rapprochements imprévus avec l'idée née la veille, des annonces claires de ce qui n'est chez nous qu'un pressentiment, d'ouvertes réponses à ce que nous n'osons pas demander encore. »
Et il dénombra les aspects de ces créatures, leurs significations toujours diverses ; il les compara aux mers, aux fleuves, aux prairies, aux bois, aux rochers. Il en exalta les auteurs, (( ces hommes profonds qui ne savent pas l'immensité des choses qu'ils expriment, plongés dans la vie par des millions de racines, non comme des arbres isolés mais comme de vastes forets. Continuant ainsi l'œuvre de la Nature, de la divine Mère, leur esprit se transforme in una similitudine di mente divina\ comme dit Léonard. Et, puisque la force créatrice afflue sans cesse à leurs mains comme la sève aux bourgeons des arbres, ces hommes créent avec joie. »