I. « En une semblance d'esprit dhin
Tout le désir de l'artiste obstiné qui halète et peine ix)ur obtenir ce don olympien, et l'envie qu'il portait à ces gigantesques ouvriers de la Beauté jamais las et jamais pris de doute, et sa soif insatiable de bonheur et de gloire, se trahissaient dans le ton avec lequel il avait prononcé les dernières paroles. De nouveau, lame de la multitude était sous l'empire du pix'te, sans opposition, tendue et vibrante comme une seule corde faite de mille cordes ; et chaque résonance V avait un prolongement incalculable : car, en elle, se réveillait le sentiment confus d'une vérité connue jadis, que le poète lui rappelait à l'improviste sous la forme d'un message inouï. Elle ne se trouvait plus étrangère en ce lieu sacré où l'une des plus splendides destinées humaines avait laissé de si larges traces de splendeur ; autour d'elle et au-dessous d'elle, jusqu'aux fondements, elle sentait vivre la masse du palais séculaire, comme si les souvenirs n'y restaient plus immobiles dans l'ombre du passé mais y circulaient à la façon de brises libres dans une forêt émue. A cette heure, durant la magique trêve que lui octroyaient les vertus de la poésie et du songe, elle semblait retrouver en elle-même les indestructibles caractères des primitives générations, quelque chose comme une vague image des ascendances lointaines, et reconnaître son droit à un antique héritage dont elle eût été dépouillée : à cet héritage que le messager lui annonçait encore intact et recouvrable. Elle é|)rouvait l'anxiété de celui qui va rentrer en pos- •ession d'une richesse perdue. Et, dans la nuit qui
scintillait aux balcons ouverts, tandis qu'apparaissaient déjà les rouges lueurs de l'incendie dont allait s'embraser le bassin, il y avait comme l'attente éparse d'un retour promis par la destinée.
Dans la sonorité du silence, la voix solitaire atteignit son apogée.
« Gréer avec joie ! C'est l'attribut de la Divinité. II est impossible d'imaginer au sommet de l'esprit un acte plus triomphal. Les paroles mêmes qui le signifient ont le resplendissement de l'aurore. »
L'âme innombrable frissonna comme au prélude d'un hymne. A la gloire des créateurs, le poète chanta la noblesse de la race qui depuis avait déchu. Comme le prenoier Bonifacio dans la Parabole du Riche et de Lazare, il entonna sur une note de feu sa dernière harmonie. Comme le Tintoret dans les Noces d'Ariane, il tressa une guirlande d'étoiles pour couronner cette alliance de Venise et de l'Automne qu'il avait rêvée. Et, s'il évoqua ces deux ardents chefs-d'œuvre, ce fut, non pour interroger le seigneur blond qui écoute le concert assis entre les deux courtisanes aux visages lumineux comme des lampes d'ambre pur, non pour implorer le jeune époux au front ceint de pampres qui offre l'anneau à l'épouse inclinée vers l'onde marine, mais pour retrouver derrière les lignes, dans les profonds accords de la couleur, un pressentiment de belles fatalités.
(( Ne reverrons-nous pas de nos yeux mortels, en quelque soir glorieux, au milieu d'un silence étrange, une galère palpitante d'oriflammes aborder au Palais des Doges ? »
Il la voyait, la g:alère, au lointain d'un horizon prophétique, sur cette mer italienne où la Beauté descendait une fois encore pour couronner Venise anadvomone avec une guirlande d'étoiles nouvelles.
« Regardez-le, ce navire 1 II semble porter un message des dieux. Regardez-la, cette Femme symbolique 1 Ses flancs sont capables de nourrir le germe d'un monde. »
Un vaste applaudissement éclata, dominé aussitôt par la clameur des jeunes hommes jaillie comme un ouragan vers celui qui faisait fulgurer aux yeux incpiiets une si grande espérance, vers celui qui professait une foi si clairvoyante dans l'occulte génie de la race, dans la vertu ascensionnelle des idéalités transmises par les pères, dans la dignité souveraine de l'espril, dans le pouvoir indestructible de la Beauté, daus toutes les hautes valeurs que la barbarie moderne tient [)our viles. Les disciples tendaient les bras vers le maître avec une effusion de reconnaissance, avec un élan d'amour ; car il avait allumé leurs âmes comme des flambeaux. En chacun d'eux revivait la créature de Giorgione, l'adolescent aux belles plumes blanches qui s'avançait vers la riche proie amassée ; et en chacun d'eux semblait multipliée à l'infini la puissanrc de jouir.
Leur cri exprimait si bien leur trouble intime que l'animateur trembla au dedans de lui-même et fut traversé par un flot soudain de tristesse en songeant à la cendre de ce feu passager, en songeant aux cruels réveils du lendemain. Contre quels âpres obstacles
devait se briser ce terrible désir de vivre, cette volonté violente de façonner pour son propre destin les ailes de la Victoire et de bander toutes les énergies de son être vers le but sublime !
Mais la nuit favorisait le délire juvénile. Tous les rêves de domination, de volupté et de gloire que Venise avaient bercés, puis étoufiés dans ses bras de marbre, tous ressuscitaient des fondements du Palais, entraient par les balcons ouverts, palpitaient comme un peuple revivifié sous les volutes de ce ciel riche et lourd, pareil à un trésor suspendu. La force qui, sur l'ample voûte et sur les hautes murailles, gonflait la musculature des dieux, des rois et des héros, la beauté qui, dans la nudité des déesses, des reines et des courtisanes, coulait comme une musique visible, la force et la beauté humaines transfigurées par des siècles d'art s'harmonisaient en une seule figure que ces enivrés croyaient avoir sous les yeux réelle et respirante, érigée là par le poète nouveau.
Et ils exhalaient leur ivresse dans cet immense cri vers celui qui avait offert à leurs lèvres a>ides la coupe de son vin. Désormais, tous voyaient l'inextinguible flamme à travers le voile de l'eau. Et déjà tel d'entre eux s'imaginait lui-même froissant les feuilles du laurier pour s'en parfumer les doigts ; et déjà tel autre avait résolu de retrouver au fond d'un canal taciturne l'antique épée et l'antique diadème.
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Maintenant, sous les lambris du Musée voisin, Stelio EllVena était seul avec les statues, incapable de supporter aui un autre contact, ayant besoin de se recueillir et d'apaiser en lui-même cette singulière vibration par laquelle il lui avait semblé que toute son essence allait se répandant, dilTuse à travers l'âme innombrable. Des récentes paroles, il ne retrouvait pas trace dans sa mémoire ; des récentes images, il n'apercevait plus aucun vestige. Seule persistait au centre de son esprit cette « fleur du feu » qu'il avait fait naître à la gloire du premier IJonifacio et qu'il avait cueillie de ses doigts incombustibles pour l'offrir à la femme promise. Il revoyait comment, à l'instant précis de cette offrande spontanée, la femme avait détourné la tête, et comment, au lieu du regard absent, il avait rencontré le sourire indicateur. Alors le nuage de l'ivresse, qui paraissait sur le point de s'envoler, se condensa de nouveau en lui sous la forme vague de la musicienne ; et il lui sembla que celle-ci, tenant à la main la fleur du feu, dans une attitude dominatrice, émergeait sur son agitation intérieure comme sur une tremblante mer d'été. De la Salle du Grand Conseil, comme pour célébrer celle image, arrivèrent à lui les premières notes
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de la symphonie de Marcello, dont le mouvement fugué révélait de prime abord le caractère du grand style. Une idée sonore, nette et forte comme une personne vivante, se développait selon la mesure de sa puissance. Et il y reconnut la vertu de ce même principe autour duquel, comme autour d'un thyrse, il avait enroulé les guirlandes de sa poésie.
Alors, le nom qui avait déjà résonné contre la cuirasse du vaisseau dans le silence et dans l'ombre, ce nom qui, dans l'onde infinie des cloches crépusculaires, s'était perdu ainsi qu'une feuille sibylline, lui parut proposer à l'orchestre ses syllabes comme un thème nouveau que recueillirent les archets. Les violons, les violes et les violoncelles le chantèrent à l'envi ; les éclats soudains des trompettes héroïques l'exaltèrent ; enfin, tout le quatuor le fit jaillir d'un seul coup dans le ciel de la joie où plus tard devait briller la couronne d'étoiles ofi'erte à Ariane par Aphrodite d'or.
Le jeune homme éprouva un trouble singulier, presque religieux, devant cette annonciation. Il comprit tout ce que valait pour lui, en cet inestimable moment lyrique, de se trouver seul au milieu des statues blanches et immobiles. Un lambeau de ce même mystère que, sous le flanc du vaisseau, il avait efiQeuré comme on effleure un voile fugitif, semblait onduler maintenant sur ses yeux, dans celte salle déserte et pourtant si voisine de la multitude humaine. — Telle, sur le rivage, près du flot, se tait une conque marine. — Il croyait sentir une fois encore, comme il l'avait déjà sentie à certaines heures inoubliables.
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la présence de son destin qui allait donner à son âme une impulsion nouvelle et peut-être y susciter une volonté merveilleuse. Et, considérant la médiocrité des mille sorts obscurs suspendus sur les têtes de la foule attentive aux apparitions de la vie idéale, il se félicita de pouvoir adorer à l'écart ce démon propire qui venait le visiter secrètement pour lui olîrir dans le nom d'une amante inconnue un don enveloppé.
Il tressaillit à l'éclat des voix humaines qui saluaient d'une triomphale acclamation le dieu invaincu.
Viva il forte, viva il grande...
La salle profonde résonna comme une immense timbale vigoureusement frappée; et le résonnement se propagea par l'Escalier des Censeurs, par l'Escalier d Or, par les passages, par les vestibules, jusqu'aux Puits, jusqu'aux fondements du palais, comme un tonnerre d'allégresse dans la nuit sereine.
Viva il forte, vive il grande Vincitor delV Indie dome^ï
L semblait vraiment que le Chœur saluât l'appari- % lion du dieu magnifique évoqué par le poète sur la Gilc belle. Il semblait que dans ces notes vocales