CHAPITRE XIII
Jacques Vasse et Anne Crespin (suite),
La question de préséance dans l'église de Savigné était vidée; mais, et, c'était là une conséquence inévitable d'une
(1) A nos yeux, il est plus que probable que le dénouement de ces curieux débats se trouve, sous la forme d'un arrêt, dans les registres du I^rlement déposés aux Archives nationales. Nous avons essayé deux fois, mais inutilement, de nous procurer ce document par Tentrcmise de personnes bienveillantes, qui habitent Paris.
lutte aussi vive , les seigneurs de Chères et da Mortrie restèrent ennemis. Il fallait peu de choses pour remettre les armes aux mains des deux rivaux : c'est ce qui arriva en 1G28.
Dans les derniers jours de janvier, M® Etienne Trouvé , diacre et précepteur du fils de Jacques Vasse, conduisait à la maison de Chères son élève âgé de douze ans. Il n'avait qu'une épée et il était accompagné d'un jeune domestique , appelé Nicolas Beaudouin. En passant dans un pré dépendant du fief de Chères , il aperçut les nommés Brisebourg et Choplin, valets du sieur de Mortrie, qui chassaient avec arquebuses et chiens couchants. Il saisit un des chiens et l'emmena dans la cour du seigneur de Chères. Brisebourg s'étant présenté, peu de temps après, pour réclamer le chien, ne put obtenir qu'on le lui rendît, et, qui plus est, se \it enlever son arquebuse par le d. M« Trouvé. De là, colère et grand bruit à Mortrie.
Jacques Caron s'empressa de porter plainte devant le bailli de la prévôté, et accusa de vol le diacre et Nicolas Beaudouin. La cause fut jugée rapidement, Etienne Trouvé condamné h la prison et, malgré sa qualité, mis sous les verroux. C'était un coup de maître, et Jacques Vasse n'avait pu le parer. Mais il riposta vivement.
Se joignant à ceux qu'il appelait ses deux domestiques, il porta l'affaire devant la sénéchaussée, dans le but de faire casser la première sentence et d'obtenir la punition des vrais coupables.
Voici les principales raisons sur lesquelles il s'appuyait :
M** Etienne Trouvé, diacre, n'était point justiciable du bailli de la Prévôté.
M® Jacques Vasse avoue ledit Trouvé de l'arrêt et prise qu'il a faits sur le flef de Clières du chien couchant et de l'arquebuse.
Il n'y avait pas lieu de décréter une information contre les d. Trouvé et Beaudouin pour un chien couchant surpris
à la chasse sur le fief de Chères , vu que cette chasse et port d'arquebuse sont défendus, et le tiers de l'amende et confiscation promis et accordé au dénonciateur, avec défense à tous juges de « connlver h la punition » de ceux, qui se trouveront « infi'acteurs » des ordonnances, sous les mômes peines que les délinquants.
M'' Jacques Vasse, comme haut justicier, avait droit de faire confisquer le chien et l'arquebuse et adjuger l'amende au profit de son fief.
Il y a, en effet, des articles de la Coutume du Maine, qui défendent aux sujets et aux vassaux de chasser sur le fief de leur seigneur. Conséquemment , le sieur Garon, sujet et vassal de Chères , a mal à propos entrepris de chasser sur ce fief.
L'édit du roi Henri, de 1601, porte, entre autres dispositions , que ceux, qui seront trouvés à la chasse avec arquebuse et chien couchant, seront condamnés pour la première fois en trente trois esctis un tiers d'amende, et en cas d'insuffisance, battus soiihs la custode; que les chiens couchants auront les jarrets de derrière coupés et que les arquebuses seront confisquées.
Si M^ Jacques Vasse n'a pas fait punir « en sa justice » de Chères le sieur Caron et ses serviteurs, ce n'a été que pour éviter l'appel du d. sieur de Mortrie.
D'ailleurs, il est reconnu par l'information que les serviteurs du sieur Caron « ont accoustumé » de tirer de l'arquebuse dans le fief de Chères sur les perdrix et sur les pigeons. Il envoie même des personnes inconnues, non-seulement pour chasser sur led. fief, mais vraisemblablement pour assassiner M« Jacques Vasse. Car elles sont allées « de cheval » jusque dans la basse-cour de la maison de Chères demander où il était , ont couru « après les domesticques » , l'épée nue à la main, et se sont mises en devoir de les tuer...
Après une accusation aussi grave, Jacques Vasse finissait par la production de quelques aveux , pour prouver : qu'il
avait réellement droit de haute justice; que de temps immémorial « sa justice patibulaire éUiit plantée » dans une pièce de terre, nommée le Champ de la Justice, dépendant de la Maison-Dieu de Savigné ; que les détenteurs du lieu de la Planchette devaient lui fournir, comme à ses prédécesseurs, un exécuteur de haute justic3, pour c painer » ceux qui seront condamnés en quelque peine corporelle par son bailli, et que le sieur Garon était son sujet et vassal « en hommaige » pour raison de dix-huit journaux de terre faisant partie de la métairie de la Blanchardière.
Cette affaire de chasse ne se termina pas au Mans ; il fallut aller devant le Parlement, suivant Tusage à peu près général de ce temps-là. On ne s'arrêtait ordinairement qu'après avoir épuisé toutes les juridictions.
Nous avons, en effet, trouvé, dans l'inventaire qui fut fait en 4687, après le décès de Jean Vasse, fils du bailli, l'indication d'une pièce sur parchemin portant arrêt rendu au Parlement de Paris , entre les seigneurs de Chères et de Mortrie , du !«' juillet 4628. Mais au profit de qui Messieurs de la Cour avaient-ils rendu cet arrêt ? Le notaire ne s'est pas donné la peine de nous le faire connaître.
Nos deux adversaires vécurent encore de longues années en face l'un de l'autre, et il n'est guère probable qu'il y ait eu entre eux un véritable rapprochement. Toutefois, nous n'avons rencontré aucune trace d'une nouvelle prise d'armes.
C'est le seigneur de Mortrie qui mourut le premier. Un article de notre registre porte que , le 27 août 4646 , Marie Guillon, veuve Jacques Caron, faisait acte de foi et hommage au sieur de Chères pour une partie de la Blanchardière.
Quant à Jacques Vasse, on le voit encore en procès le 4 janvier 4647 ; il plaidait pour obtenir paiement d'arrérages montant à neuf cents livres, que lui devait un de ses anciens fermiers de la Ferrièra , Pierre Bigot.
Il faut convenir que, pour la chicane, il ne le cédait en rien à feu Guillaume Crespin, son beau-père. Non content
d'entendre des caus3s comms bailli , d'en soutenir comme avocat, il avait ej, sans parler de ses deux procès avec le sieur de Morlrie, de 3 démêlés fort nombreux avec ses vassaux: Tinventaire en fait foi. Mais, pour être juste, hûtons-nous de reconnaître qu'il n'avait pas toujours dû être libre d'agir autrement. Le fameux proverbe : Qui letTc a, guerre a , était encore plus vrai du temps de Jacques Vasse que de nos jours.
En 1646, il n'était plus seigneur de Chères, comme nous le verron^j plus tard; c'était son fils, qui jouissait des honneurs et des profits du fief. Il n'en défendit pas avec moins d'ardeur les intérêts de son ancienne seigneurie dans la circonstance suivante.
L'évêque du Mans, Emery Marc da la Ferté, désirait depuis longtemps la création d'un séminaire dans sa ville épiscopale. Grâce à l'appui du P. Vincent, qui était du Conseil da conscience, et jouissait d'un grand crédit chez la reine Anne, il avait obtenu que l'hôpital de Coëffort subit une véritable transformation. La maîtrise, les bénéfices qui en dépendaient, et les biens de la communauté furent unis à la congrégation des prêtres de la Mission , en vertu de lettres patentes du roi (janvier 1646).
Mais ce changement ne se fit pas sans une vive opposition de la part des officiers municipaux. Il donna lieu aussi, pour les nouveaux maîtres de CoëfTort, h quelques difficultés avec le siigneur de Chères, dont ils étaient devenus les vassaux , pour raison des fiefs de Beaucé et du Vivier.
Aux termes de la Coutume, ils devaient le rachat. Le prix proposé par Jacques Vasse leur paraissait probablement trop élevé. L'affaire fut donc portée à Paris et le P. Vincent finit par convenir de la somme de quatre cents livres. Le petitfils de Michel Le Gras, sieur du Luart, homme grave et plein
d'autorité, n'avait pas peu contribué à la conclusion du différend. C'était un patron puissant, auquel s'adressaient les Manceuux dans les cas sérieux et difficiles, et Jacques Vasse s'était bien gardé de négliger un pareil protecteur.
Cependant, le supérieur des Missionnaires du Mans, ignorant ce qui s'était passé entre le P. Vincent et M« Le Gras, écrivait à Paris et pressait fort pour que la cause fût engagée. De là, une lettre très-curieuse qui fera connaître la suite de cette question de rachat et la manière dont certains esprits jugeaient les Missionnaires. Mais ce qui, surtout, nous décide à la reproduire, c'est qu'elle met en scène l'une de nos gloires nationales les plus pures, l'un de nos plus grands saints. Elle est adressée à Jacques Vasse :
Monsieur ,
«c Le nombre daffaires, quejayoys le précèdent voyage, menpescha de pouvoir voir le père Vincent, touchant vostre affaire des missionnaires. Hier, a troys heures après midy, M*" de Lossendiere, vostre ad vocat, menvoya par son clerc un committitur de vostre cause avec les d. missionnaires, de la personne de W de Monchal , M« des requestes , leur fidelle , le d. committitur a luy signiffié, dont je demeuré si surpris, qua la mesme heure jallé trouver M*" Legras enfermé en son cabinet et luy en fis mes plaintes avec un tel estonnement, après la parolle que le père Vincent luy en avoit donnée , quil ne se put deffendre sur Iheure que nous allassions retrouver le d. père Vincent , ou estant arrivez sur les cinq heures, nous aprismes quil estoit chés la Reinne, dou il ne revint qua huict heures. Nous ayant trouvez M*" Legras et moy dans ses jardins, il nous protesta sur la première ouverture que nous luy feismes de ce proceddé, que sur son honneur et sur sa conscience il ne venoit poinct de luy, et qua la veritté il avoit oublié de mander aux missionnaires, selon ce quil nous avoit promis, de vous payer vos quatre cents li\Tes ; quil ne manqueroit pas sur sa vie de leur mander aujourdhuy, et avec confusion supplia a joinctes mains W Legras de ne poinct croire quil eust
trempé en ce proceddé la, nous en demanda a luy et a moy cent pardons, et receusmes sa seconde parolle de vous faire payer, a quoy vous ne manquerés pas au plustost, crainte que telles gens vous fissent quelque mauvais tour. Car scachez quencores quils vous doibvent quatre cens francs , sils avoient entrepris, ils feroient dire sans droict quils ne vous doibvent rien , ou bien quand vous auriés arrest contre eux, le lendemain ils en auroient un autre portant deffence dexecutter , et de grâce ne croyez pas que cet advis la vienne de moy , il vient d3 personnes plus censées.
Et pour Ihomme vivant et mourant quils vous doibvent , vous en ferés comme il vous plaira, cest vostre affaire. Mais sy vous croyez vos amis et servitteurs, nayez poinct de procès avec eux, parcequil ny a poinct qua y perdre, quelque bon droict que vous ayez. Sy vous aviez plaidé pour vos quatre cens francs, avant quil fust deux moys, vous les auriez dépensés etaudela. Le père Vincent offrit hier au soir a M*" Legras pour cet homme vivant et mourant den passer par son advis et celuy de M"" de Saveuze, conseiller du Parlement , qui est leur grand amy. M"* Legras est dadvis que vous preniez le supérieur gênerai , qui est toujours un homme vieil , et que vous faciez un abonnement plus favorable a cause de laage. Neantmoyngs qua cet advis ne vous engage a rien ; vous en ferez ce quil vous plaira. Mais prenez garde de tomber en procès avec ces gens' la, cependant quils auront un crédit tel qua présent. M"* Legras a pris un plaisir extraime de vous rendre ces petits services ; il y a plus loing de chés luy chcs le père Vincent que du Mans a Yvré, et en un mot tout bas je vous mande que sans son entremise vous nauriez jamais rien eu de vos quatre cens francs. Vous aurez peine de le croire au Mans ; mais venez^ icy et y soyez un moys, et vous scaurez ce que peult le père Vincent.
Je suis de tout mon cœur.
Monsieur ,
A Paris, ce 26 juin Vostre très humble et très
1646. affectionné servitteur, »
NICOLLON.
Le P. Vincent, fidèle à la promesse qu'il avait faite, dut arrêter les procédures et donner des ordres pour que le fils de M*^ Jacques Vasse reçût les quatre cents livres convenues. Nous lisons d'ailleurs, dans l'inventaire, une note, en date du 27 octobre 1646, qui peut être considérée comme l'épilogue de ce conflit : elle mentionne l'acte de nomination du sieur François Cabaret pour homme vivant et mourant des fiefs de Beaucé et du Vivier.
Nous n'avons trouvé , parmi nos documents, aucune pièce qui nous donne quelques détails sur la fin de notre vieux bailli du Chapitre. Est-il mort dans sa maison de la Grande- Rue ? Ou bien, a-t-il terminé chez son fils, à Chères, une vie si bien remplie ?
Les analyses des registres du Crucifix et de la paroisse de Savigné ne nous ont rien appris non plus à ce sujet.
Ce qu'il y a de certain , c'est que Jacques Vasse n'existait plus à la fin de 1649, et qu'il fut enterré dans l'église des Cordeliers du Mans. Nous aurons bientôt à nous occuper de pièces qui ne laissent aucun doute sur ces deux points.