CHAPITRE XIV
Jean Vasse.
Nous n'avons pas de renseignements sur la jeunesse de Jean Vasse. Depuis le jour où, encore enfant, il se rendait du Mans à Chères sous la conduite de son précepteur, M*» Etienne Trouvé, il échappe à notre curiosité jusqu'à l'année 1644. Il était alors âgé de vingt-huit ans, et il n'exerçait au Mans aucune des fonctions, auxquelles sa naissance et les relations de son père semblaient l'avoir appelé.
La cour Tavait séduit , et il y avait oblen\i une charge assez considérable. L'argent, il est vrai, manquait pour la payer. Il fallut avoir recours à la bourse paternelle, et heureusement pour lui, elle s'ouvrit toute grande. Le vieux Jacques Vasse, qui n'avait plus que ce fils, sa fille Marie étant morte en bas-âge, se montra de bonne composition.
Mais il paraît que le jeune homme avait largement usé de sa liberté : des créanciers impatients ou peu confiants étaient sans doute allés trouver le père. Celui-ci, tout en voulant donner à son fils le moyen de vivre honorablement au service du roi , eut soin de prendre ses précautions. C'est ce que nous apprend un acte passé, le 18 juin 1644, devant M® Michel Bugleau, notaire en la cour royale du Mans, demeuiant paroisse du Crucifix.
Dans cet acte, noble Jacques Vasse et damoiselle Anne Crespin, son épouse, déclarent que, pour obtempérer aux instantes j)rières de leur fils, Jean Vasse, écuyer, qui avait les droits d'un office de conseiller du roi , lieutenant des gardes de Sa Majesté « en la prevosté de son Hostel et grande prevosté de France , ils se sont endettés vers plusieurs créanciers jusqua \x concurrence de la .^-omme de vingt sept mille livr^s et plus », tt qu'ils veulent bien donner cette somme à leur fils, par forme de droit successif, pour être employée au paiement du prix de son office. Mais ils se réservent la propriété de la dite Fomme, et à cet effet rofiice devra leur demeurer spécialement afl'ecté. Le d. sieur Jean Vasse ne [ ouïra ni le vendre, ni le résigner sans leur consentement ; il en aura seulement la jouissance et aucun de ses créanciers ne pourra s'attribuer droit d'hypothèque sur led. ofdca et sur la jouissance « diceluy. 7> Déplus, quand l'un d'eux mourra , le survivant î ura les dro ts mobiliers et immobiliers du défunt, sans que leur fils y prétende aucune chose i:endant la vie du d. sur\ivant.
Pour donner au d. Jean Vasse plus de moyens de servir Sa Majesté et de s'entretenir facilement dans l'exercice de sa
charge de lieutenant, ils lui cMent, sous les mêmes conditions, les terres, fiefis et seigneuries de Chères et de la Perrière , avec la moitié de la maison de la Grande-Rue , où ils demeurent.
En cas de contravention , les présentes seront réputées nulles et révoquées.
Les témoins étaient discret M« Julien Trouvé , prêtre , bachelier, curé de Saint-Julien-en-Champagne, et M'' Etienne Gaceau, sieur du Fougeray, avocat au présidial.
Ainsi, dès 1644, Jean Vasse devint réellement seigneur de Chères. Quelques mois après, il épousait Marie Aubert, fille de feu Jean Aubert, sieur de Launay, en son vivant conseiller du roi, receveur du taillon et des décimes du diocèse, et de damoiselle Nicole Le Breton.
Marie Aubert appartenait h une famille noble, dont les différentes branches ont fourni des personnages distingués. Les Aubert, connus dans le Maine avant 1450, porUiient d'argent à une fasce engrelée de guetdefi, accompagnée de trots roses de même. Ils s'étaient alliés avec les Le Maçon , les Dagues, les Trouillart, les Marest, les Le Pelletier, les Nepveu, les Le Chesne, les Garnier, les Le More, les Chouet, etc. Plusieurs fiH'ent échevins; d'autres, avocats remarquables ou conseillers au présidial. Le .sacerdoce vit aussi des Aubert dans ses rangs ; on compte parmi eux quelques chanoines de la cathédrale, des curés, de simples prêtres. Charles Aubert de Versé, d'abord avocat, devint prêtre et écrivit plusieurs ouvrages religieux, dont M. Hauréau donne les titres. Noël Aubert de Versé fut le plus célébra des écrivains produits par la famille (1). Il y eut aussi des religieuses. Dom Piolin parle avec éloge d'Anne Aubert de Clairaunay, qui consacra sa vie au soin des malades. Elle drbuta h la Flèche ; puis, de l'hôpital Saint- Joseph de Laval, elle alla fonder des communautés de son ordre a Moulins, à
(1) Hauréau, Ilintoire Utlêraire (fa Maim', aiticles Charles et Noël Aubert.
Nîmes, à Avignon (1). Elle mourut pleine de bonnes œuvres, et son institut la proclama bienheureuse (4684). Notre Marie Aubert était de la même branche et vivait à la même époque que la mère Anne de Clairaunay : étaient-elles sœurs?
Le contrat de mariage de Jean Vasse et de Marie Aubert fut passé le 26 novembre 4644, devant M« Gervais Rousseau, notaire royal au Mans.
On y lit, entre autres conditions, que Jacques Vasse et Anne Grespin donnèrent à leur fils, par avancement de droit successif, le prix de sa charge, valant trente mille livres tournois, et mille livres de rente , moitié en fonds de terre , moitié en argent ou contrats bons et exigibles. Ils s'engageaient, en outre, à nourrir dans leur demeure, pendant trois ans, les futurs conjoints, avec deux valets, une servante et un cheval. Noble Jean Aubert, chanoine du Mans et prieur de Saint-Ouen, frère aîné de la future, devait, dans trois mois, lui rendre compte de ses droits mobiliers et immobiliers, dont deux mille livres entreraient dans la communauté, tandis que Jean Vasse y faisait pour sa part entrer le double.
Il fut stipulé aussi que le gieur et la demoiselle de Gourtœuvre acquitteraient leur fils de toutes dettes
Cet acte fut signé par Jacques Vassa, Jean Vasse , Marie Aubert, Anne Grespin, Rouillet, Jean Aubert, Marie Grespin, P. Aubert, Catherine Aubert, Jean Le Breton, Anne Trouillart, Jeanne Aubert, etc.
Jacques Vasse eut donc pendant quelques années le jeune ménage sous son toit. Le lieutenant des gr rdes allait à P.iris faire son quartier, puis il revenait dans 1::? Maine pour le reste de Tannée.
Les enfants tardèrent h venir. Le premier fut une fille qui, comme sa mère, reçut le nom de Marie. Elle a du naîtr3 h Chères, car elle fut baptis'^e dans Téglisf de Savigné , le 2*\
(l) Dom Piolin, Histoire rfj VEijlisj du Mans, t. IV, p. 253-251. — J.-B. Dînais, Histoire de IHôtel-Dieu d*. Beau fort -en- Val! A\ p. 40, 116.
juillet 1(348. Son parrain était Jean Le Breton, écuyer, conseiller du roi, Elu en TElcction du Mans ; sa marraine, damoiselle Marie Crespin , épouse de noble Pierre Rouillel , sieur de la Groie (1).
Cependant de nouveaux troubles menaçaient la paix intérieure du royaume. La Fronde commençait; le petit roi fut emmené hors de Paris , et la cour se fixa à Saint-Germainen-Laye , le 6 janvier 1649.
Jean Vasse devait être à son poste dans des circonstances aussi critiques, et dès le mois de février suivant, il put voir, de la terrasse du château, les troupes royales aux prises avec les milices parisiennes.
Pensant que bientôt les mêmes scènes se reproduiraient dans sa province, il chercha le moyen de sauvegarder sa maison de Chères et de la mettre, autant que possible, à Tabri du pillage. Il sollicita donc et obtint de la reine la pièce qui suit :
De parle Roy,
c Sa Majesté désirant gratiffler et favorablement traicter le sieur de Vasse , lieutenant de ses gardes , en considération des services quil a rendus et continue encore a présent en la d. qualité, de ladvis de la Reyne régente madame sa mère, defTend très expressément a tous chefs et conducteurs de gens de guerre, tant de cheval que de pied, de quelque nation, quahté et condition quils soient, de loger ny souffrir estre logé aucuns diceux en une maison, terre et seigneurie, apellée de Chères, scituee dans la paroisse de Savigny, au païs du Mayne, apartenant au d. sieur de Vasse, ny en
(l)CeUe année-là même, la liste des ofûciei-s municipaux porte comme éi-hevin Jean Le Breton du Vivier, Elu. Annuaire de la Marthe, 18il. — Généalogie de la famille Rouillet, publiée par M. le baron Richer de Beauchamps. Annuaire de la Noblesse, 1871-1872, p. 188-197.
icelle prendre ou enlever aucune chose generallement quelconque, sans son exprès consentement ou de ses domestiques, layant Sa d. Majesté, ensemble sa famille et biens, pris et mis soubs sa protection et sauvegarde specialle ; et affin que nul nen prétende cause dignorance, elle a permis au d. sieur de Vasse de faire mettre et aposer ses armoiries, pannonceaux et bastons royaux au lieu le plus eminant de la d. maison , voulant que des contrevenants il en soit informé par le premier prevost des mai^eschaux de France , leur lieutenant ou autre juge royal sur ce requis, pour en estre faict telle et si seure punition , quelle serve dexemple a contenir tous autres.
Faict a Sainct Germain en Laye, le 28^ mars 1649. »