CHAPITRE XV
Jean Vasse [suite].
Après le décès de sa mère (1), Jean Vasse eut la libre disposition des Goislardières , de la Perrière et de la maison de la Grande-Rue au Mans.
Il vendit bientôt la Ferrière au sieur de Posset (2). Il se défit aussi de sa maison du Mans. Etait-ce pour s'acquitter définitivement des dettes contractées par son père, quand il avait acheté sa charge de lieutenant des gardes? Nullement. Il con-
(1)Nous n'avons pu trouver où et quand est morte Anne Crespin. Les registres de la paroisse du Crucifix ne mentionnent que la sépulture de sa sœur, dame Marie Crespin, veuve du sieur de la Groie, qui se fit aux Jacobins, le 23 septembre 1662.
(2) Nous lisons dans Pesche que Claude de Breslay, sieur de Posset, écuyer, rendit aveu, en 1668, pour la terre de la Ferrière, arquise de Jean Vasse, sieur de Chères. Dictionnaire delà Sarthe, t. î, p. 2215.
serva jusqu'à sa mort une partie du lourd fardeau , que lui avait laissé Jacques Vasse, et il courut après de nouveaux honneurs , dont la cour était si prodigue , et que la noblesse enviait au risque de se ruiner. Ainsi, nous le voyons obtenir, dans le courant de 1663, la charge et état de gentilhomme servant de la Grande-Fauconnerie de Sa Majesté. Le brevet de cet emploi est en fort bon état, et porte la signature de Nicolas Dauvet Desmaretz, Grand - Fauconnier de France. Une autre pièce nous représente Jean Vasse comme capitaine des chasses de Sa Majesté. C'était, peut-être, sous un autre titre, la même dignité.
Cependant, au milieu des distractions de Versailles et de Fontainebleau, le seigneur de Chères avait conser\'é des sentiments de piété, dont il donna une preuve l'emarquable au commencement de 1667. Il provoqua une assemblée des principaux paroissiens de Savigné, qui se tint, selon la coutume de ce temps-là, dans le cimetière, à la porte de Téglise.
Outre le curé, M^^ Mathieu Grison, Etienne Breau, procureur fabricier, Jacques Thomas, écuyer, sieur de Montargis, Emery Thomas, écuyer, sieur de Beaumont (1), honorable René Rivière, sieur de la Patrière et M*^ Sébastien Dutertre, étaient présents quarante et quelques hommes faisant la plus grande et saine partie des habitants de la paroisse. M» Foucquet, notaire royal, qui a rédigé les résolutions prises dans cette réunion, les nomme tous.
Jean Vasse déclara que, le sieur curé et les paroissiens ayant manifesté le désir d'être aidés dans la construction
(1)11 avait été baptisé, le 7 août 16V4, dans la chapelle de Touvoie et tenu sur les fonts par Emery Marc de la Ferté, évêque du Mans, et par notre Marie Aubert, encore jeune fille.
d'une chapelle, qui ferait le pendant de celle du Rosaire et aurait les mômes proportions, il était dans l'intention de bâtir cette chapelle à ses propres frais et dépens, et de l'entretenir de réfections et de réparations a toujours mais. Il renouvela en même temps sa promesse de fournir quelques chênes pour lambrisser l'église depuis le Crucifix jusqu'à la grande porte.
Les paroissiens le remercièrent vivement et acceptèrent avec empressement les conditions dont il avait accompagné sa proposition. Voici en quoi elles consistaient :
La chapelle sera fondée et })atronnée de saint Jean- Baptiste. Chacun an, le jour de saint Jean-Baptiste, il y sera célébré par le sieur curé et ses successeurs une grande messe du d. jour, à diacre et à sous-diacre, avec recommandations et prières nominales pour le sieur de Chères, bienfaiteur et fondateur , ensemble pour ses parents et amis trépassés. Pour ce, le célébrant recevra quinze sols; les diacre et sous-diacre, chacun cinq sols. De plus, tous les seconds dimanches du mois, une messe basse sera dite dans cette chapelle, à l'heure la moins incommode, à l'intention du même sieur de Chères, de sa famille, de ses parents et amis trépassés. Pour l'accomplissement de ce dernier service, il donne dès maintenant et à toujours, par héritage, à la fabrique de Sa vigne, deux quartiers de vigne, situés au clos de Cherais et nommés les Bilottes, dont elle jouira et disposera comme de ses propres choses heritaicx, sous un denier de cens annuel , payable au jour de Toussaint h la recette ordinaire de Chères. Le fondateur pourra mettre, où bon lui semblera, dans cette chapelle, la tombe et l'épitaphe de feu damoiselle Anne de Beauvais , et armorier icelle chapelle de ses armes, ainsi qu'il verra bon estre. Enfm , les vigilles et grande messe de Requiem, léguées par la d. Anne de Biauvais, y seront dites et célébrées a toujours mais, chacun an, le six mai, jour de saint Jean-Porte-Latine.
Toutefois, les paroissiens réclamèrent l'ouverture d'une
porte au fond de la future chapelle, par où ils pussent entrer du cimetière dans Téglise, aux jours de fêtes et de dimanches, ainsi que cela se faisait par la chapelle du Rosaire. Ils demandèrent aussi que le sieur de Chères mît et entretînt un bénitier près de cette porte.
Jean Vasse trouva ces demandes justes et y accéda. Puis , il prit l'engagement de construire sa chapelle dhuy en deux ans, affectant et hypothéquant à cette fin tous ses biens meubles et immeubles, spécialement sa terre et seigneurie de Chères.
La chapelle de Saint-Jean fut-elle terminée au bout des deux ans? Nous Tignorons, et nous regrettons de n'avoir trouvé aucune pièce concernant cette construction , l'argent qu'elle coûta, et les ouvriers qui y furent employés. Mais il est certain qu'elle fut bâtie du vivant du fondateur, et nous aurons occasion d'en parler plusieurs fois dans la suite.
Il ne nous reste plus à signaler dans la vie de Jean Vasse qu'un événement, qui dut exciter à Savigné une émotion bien vive.
C'est un triste drame , que nous aurions volontiers laissé dans l'oubli. Mais il nous procure l'occasion de montrer une fois un seigneur de Chères dans ses fonctions de haut justicier, et nous avons cru devoir en profiter.
Une jeune servante était accusée d'avoir fait mourir son enfant nouveau-né et de l'avoir enterré dans un fossé. On rapportait aussi que, mise en présence des lambeaux informes de la'pauvre petite créature, découverts par le chien de la ferme où elle demeurait, elle avait fait des aveux.
Le crime ayant été commis sur le fief de Chères, à la métairie de Montchevrier, c'était aux officiers de cette seigneurie de poursuivre l'instruction de cette horrible affaire et de sévir selon les lois de l'époque.
Le 26 août i682, M*^ Urbain Le Tessier, avocat au siège présidial , expédiant pour Tabsence de M"" le bailli , et W Jacques Gaultier, aussi avocat au siège présidial, faisant pour Tabsence du procureur fiscal , se transportèrent sur les lieux avec le greffier, M« Sébastien Dutertre.
Julien Bonsergent, maître chirurgien au bourg de Savigné, fut mandé pour éclairer la justice, et les opérations ordinaires en pareil cas commencèrent.
Marie Foucqué, interrogée, avoua tout. Les détails , dans lesquels elle entra, confirmèrent et au-delà ce que la voix publique avait fait parvenir aux oreilles des officiers. Elle if était à Moiitcbevrier, où elle servait domestiquement, que depuis la Saint-Jean dernière. Avant ce temps-là, elle avait demeuré trois ans à la Ghampionnière, en qualité de servante, et Joseph Guinot, serviteur au même lieu, Tavait séduite en lui promettant de fépouser; puis, il l'avait abandonnée.
L'interrogatoire terminé, les officiers firent traduire la malheureuse du lieu de Montchevrier es prisons de la haulte justice de Chères,
Le lendemain, eut lieu l'information. M° Urbain Le Tessier siégeait, « en assistance » du greffier ordinaire de la cour de Chères, le d. M^ Sébastien Dutertre.
Paul Duluard , vigneron , demeurant au lieu de la Ghampionnière, et Jeanne Leveau, sa femme; François Moransais , vigneron , demeurant au lieu de Montchevrier, et Renée Nail, sa femme; Maurice Delousche, serviteur domestique du d. Moransais, déposèrent longuement. Leurs affirmations, pleinement d'accord avec les aveux de l'accusée, rendirent encore plus accablantes les charges qui pesaient sur cette dernière.
Aucun des témoins ne savait signer. Paul Duluard et sa femme requirent taxe : le mari eut douze sols ; la femme , huit. Les autres ne voulurent pas être payés.
Le procureur fiscal demanda alors qu'il fût procédé à un nouvel interrogatoire de Marie Foucqué.
En conséquence, le i^^ septembre, elle fut extraite des prisons, amenée sur la sellette et interrogée par M« Pierre Menard, sieur de Chevaigné, avocat en parlement, bailli, juge ordinaire civil et criminel de la haute, basse et moyenne justice de Chères, « es présence » de MM<^* François Roger et Urbain Le Tessier, avocats en parlement et au siég3 présidial du Mans, « en assistance d de M" Sébastien Dutertre, notaire, greffier ordinaire.
Elle renouvela ses aveux et le bailli prononça , le même jour, la sentence suivante :
« Pierre Menard tout considéré, nous avons déclaré
Marie Foucqué atteinte et convaincue du crime dont est question, et pour réparation publi(iue lavons condamnée destre pendue et étranglée a une potence qui sera plantée et levée au carfour de la Maladnje par lexecuteur de la haulte justice, ttnt que mort sensuive, et ordonné que son corps sera porté, attaché aux fourches patibulaires de cette seigneurie, pour y demeurer jusques a consommation, et en outre avons condamné la d. Foucqué en cent livres damcnde vers cette cour , sur laquelle somme seront pris les frais de justice ; avons de plus décrété prise de corps contre Joseph Guinot »
La lecture du terrible arrêt étant achevée, le bailli dit à Marie Foucqué qu'elle devait se pourvoir devant la cour de Parlement, et qu'elle pourrait obtenir sa grâce.
La condamnée s'empressa de déclarer qu'elle cstoit appelante. Le bailli lui décerna acte de son appel et ordonna qu'à la diligence du procureur fiscal elle fût traduite incessamment a la Conciergerie du Palais, à Paris, et le procès porté au greffe de la Cour.
Messieurs du Parlement était^nt en vacance. C^ fut la Chambre des Vacations qui se trouva saisie du recours en grâce, et le 12 septembre, elle confirma purement et simplement la sentence du bailli Pierre Menard.
Marie Foucqué fut donc ramenée dans sa première prison.
Le 23 du même mois, sur les neuf heures du matin , elle en fut tirée par les sergents, sur Tordre du bailli, et amenée devant lui dans la Chambre du Conseil. Le seigneur de Chères était présent, assisté de M® Jacques Gaultier pour Tabsence du procureur fiscal. Jean Vasse représenta au bailli Tarrêt des Seigneurs de la Cour et M'' Jacques Gaultier en reciuit Texécution. Alors le greffier lut Tarrêt à la condamnée et W Pierre Menard déclara qu'il la laissait entre les mains de l'exécuteur de haidte justice pour estre la d. sentence aujourJhuu sur les deuc heures de relevée cjcecuttée.
Le procès-verbal de cett3 séance est signé de Jean Vasse de Chères, J. Gaultier, P. Menard et S. Dutertre.
« Et les d. jour et an que dessus , sur les deux heures de relevée. Nous, bailly, aurions faict traduire Marie Foucqué par Pierre Beaucler et autres sergens de cette cour au Ueu et carfour de la Maladrye, auquel lieu nous nous serions transporté en assistance du s"" Dutertre, nostre greffier, par lequel nous aurions dabondant faict donner lecture de nostre sentence et de larest confirmatif dicelle a la d. Foucqué, en présence de grande affluence de peuple , et laquelle nous aurions dabondant interrogée sur les faicts resultans des accusations dont elle a esté convaincue et luy aurions
demandé sy elle navoit rien d^ nouveau a nous dire
laquelle nous a publiquement déclaré que tout ce quelle nous a dict dans ses interrogatoires est véritable
Et avons faict exécuter le d. ar^st par lexecuteur de la haulte justice. »