CHAPITRE XVI
Jacques Ledemé et Marie Vasse.
Jean Vasse était à peine enterré, que ses créanciers s'agitèrent. Ils avaient hâte de faire reconnaître les sommes principales et les arrérages qui leur étaient dus.
Aussi, les sergents ne manquèrent pas de besogne : les jugements, les saisies-arrêts se succédèrent rapidement.
Nous avons sous les yeux un dossier de cette époque renfermant une centaine de pièces judiciaires. Toutes attestent la gêne et les angoisses au milieu desquelles avait dû vivre le fils de Jacques Vasse pour conserver, du moins jusqu'à la mort, les apparences de la fortune.
Nous trouvons dans ce dossier qu'il devait : 800 livres à
la dame de la Brainière (i); 5,300 livres à M« Gilles-François
' Lefebvre, sieur du Ressort, gentilhomme de la Grande
Vénerie du roi (2) ; 3,000 livres aux Religieuses de Saint-
(1) Par acte du 15 avril 1644 : il s'agit ici de la veuve de M^ François Renard de la Brainière, vivant conseiller au siège présidial.
(2) Cette dette avait pour origine un emprunt de 8,000 livres contracté solidairement par Jacques Vasse, Anne Crespin et leur fils, le 28 avril 1644, devant les notaires royaux Michel Lecocq et Michel Bugleau. Le bailleur de fonds était M< Guillaume Bedin, sieur du Val-de-Pierres, échevin en 1635 et avocat au siège présidial. Par acte passé devant Gervais Rousseau, également notaire royal, Jean Vasse et sa mère avaient, en 1653, constitué à M* Jacques de Gennes, conseiller du roi et son procureur en la sénéchaussée et au siège présidial, une rente de 294 livres 8 sols 10 deniers pour la somme de 5,300 livres destinée à rembourser partie des 8,000 livres dues 4 la succession de M* Guillaume Bedin^ et, le lendemain, ils payaient, en effet, capital et intérêts à dame Marie Blanchet, veuve de l'avocat Bedin, et à M* Hubert Vasse, conseiller au présidial, mari de Marguerite Bedin. Dans la suite, M* Jacques de Gennes ayant eu besoin de son argent, le même Hubert Vasse fournissait les fonds nécessaires et
Dominique , établies dans la paroisse et faubourg de Saint* Vincent (1) ; 2,820 livres à M« Jacques Bouteiller , avocat au siège présidial et bailli de la baronnie de Thouvoie (2) ; 800 livres à la dame de La Papotiôre (3) ; 1,500 livres à Benjamin Mauduit (4)^ marchand, demeurant au Mans, pai'oisse de Saint-Jean.
Toutes ces différentes sommes formaient un total de 14,220 livres, qui représenteraient aujourd'hui une valeur de plus de 60,000 francs.
Les enfants, à qui Jean Vasse laissait une charge si lourde, étaient au nombre de quatre : Marie, Anne, Jean-Jacques
devenait de nouveau le créancier de son cousin Jean Vasse pour 5,900 livres. Enfin, et du consentement du seigneur de Chères, il cédait ses droits au sieur du Ressort.
(i) Par contrat du 4 mai 16 U, devant Michel Bngleau, Jacques Vasse et Anne Crespin avaient emprunté cette somme aux Religieuses de Saint- Dominique, représentées par Révérende dame Geneviève Marc de La Ferté, fondatrice prieure, sœur de l'évéque Emery Marc.
(2) L'emprunt remontait au 4 mars 1646. M* Jacques Bouteiller avait épousé Marie Dieuxivois, qui appartenait à une bonne famille du Mans.
(3) La dame de La Papotière était Marie de Courtoux, fille de Jacques de Courtoux et de Marie Le Tourneur. Elle avait été mariée avec Pierre l'Escuyer, sieur de la Papotière. fils de Louis l'Escuyer, écuyer, et d une demoiselle de Baigncux. Elle mourut en 1708 et fut inhumée dans U^lise de Saint-NicoltfS du Mans.
(4) Jean Vasse avait acheté, en 1656, pardevant Urbain Pavy, notaire royal au Mans^ le lieu et bordage du Petit-Chères. Les vendeurs étaient Nicohs Mauduit. sieur des Noyers, et M* Mathurin Taboue, procureur aux sièges de TElection et du Grenier à sel, qui avaient épousé les deux héritières de ce lieu, Marie et Renée Huard. Le seigneur de Chères avait payé sur son achat 300 livres seulement, et les 1,500 livres restant dues s'étaient trouvées, par suite de partages, dans le lot de Benjamin Mauduit. pelit-fils de Nicolas. — M* Mathurin Taboue était un représentant de la famille de Julien Taboue, célèbre jurisconsulte du XVI* siècle, parti du Mans, et dont la vie agitée a été racontée par M. Hauréau dans son Histoire littéraire du Maine.
et Jeanne (i). Les deux derniers étaient mineurs : on leur avait donné pour curateur le sieur de Vaulogar (2).
Jean-Jacques, quoique l'un des plus jeunss, devait, aux termes de la Coutume, être considéré comme aîné et principal héritier, et si quelque chose avait pu adoucir les derniers moments de Jean Vasse, c'était sans doute la vue de ce jeune rejeton, qu'il croyait destiné à continuer le nom des Vasse de Chères et à relever peut-être la fortune de la famille.
La mort en décida autrement. Jean-Jacques succomba, avant d'avoir atteint l'ûge d'homme. Il fut inhumé dans l'église de Savigné, le 16 février 1687 (3); il n'avait pas encore accompli sa dix-huitième année.
Marie, en qualité d'ainée, devint donc dame de Chères.
Elle n'avait pas attendu le décès d3 son frère pour se marier- Mais la triste position où elle se trouvait réduite ainsi que ses sœurs Anne et Jeanne, son âge même, ne lui
vl) Ils furent tous baptisés dans Téglise de Savigné. Nous avons vu la naissance de Marie en 1648. Anne-Angélique avait huit ans au moins quand elle reçut le baptômef le 5 janvier 1662 : elle eut pour parrain M* Mathieu Grison, prêtre, curé de la paroisse, et pour marraine demoiselle Renée Aubcrt. Jean-Jacques, ondoyé le jour de sa naissance, le 1'^ septembre 1669, ne fut baptisé qu'en janvier 1673. Son parrain était M* Jacques Aubei-t, conseiller du roi, lieutenant-criminel au piésidial; sa marraine, dame Magdelaine Le Normand, épouse de Jean-Baptiste de Mondragon, sieur de Hires. Quant à Jeanne, elle avait été tenue sur les fontâf le 9 juillet 1671, par M* Pierre Menard, sieur de Chevaigné, bailli de Thouvoie et de la haute justice de Chères, et par Marie Vasse, sa sœur ainée. ( llegistres de la paroisse de Savigné. )
v2) René de Vahais, écuyer, sieur de Vauloger, second mari de Renée Vasse, sœur de Hubert Vasse de Courtœuvre, était, à cause de sa femme, cousin de feu Jean Vasse. Renée et Hubert, â la mort de Barbe Trotin, leur mère, avaient fait leui-s partages. Dans le lot du dernier se trouvait, entre autres biens, la terre de Courtomvre ; dans celui de la dame de Vauloger, le fief important de La Barre, avec plusieurs métairies en difTéi ents endroits, parmi lesquelles nous remarquons le lieu de Beauvais, près de Chères. (Acte du 2i avril 1657. )
(3) Registres de la paroisse de Savigné.
avaient guères permis d'espérer ce qu'on appelle aujourd'hui un riche parti. Il y a d'ailleurs, dans tout ce qui se rapporte à son mariage, différentes singularités qui, jusqu'à un certain point, feraient croire que l'on se trouve en présence d'une aventure romanesque. Ce n'est ni à Savigné, ni au Mans qu'elle reçoit la bénédiction nuptiale, mais à Paris. Sa mère, son frère, ses sœurs ne sont pas près d'elle, pour l'assister : elle a douze ans de plus que son futur mari. Mais les détails manquent, et pour ne pas aller au-delà de ce que nous connaissons, nous nous bornerons à citer la pièce suivan' *
€ Le 10 octobre d685 , ont esté espousés dans l'église de la paroisse Sainct Gosme et Sainct Damien de Paris par moy prestre, bachelier de Sorbonne et vicaire de la dicte paroisse, Jacques Ledemé, escuier, sieur du Lude, aagé de vingt cinq ans, fils de defunct Jacques Ledemé, vivant aussy escuier, sieur du Lude et de dame Louise Aubry , ses père et mère , d'une part (1), et damoiselle Marie Vasse, aagée de trente trois ans (sic) fille de defunct Jean Vasse, escuier, sieur de Chères et de dame Marie Aubert, ses père et mère, d'autre part ; la publication 4îun seul ban ayant esté faicte, sçavoir : de la part de l'espoux, en la paroisse de Sainct Brice, et de la part de l'espouse, en la paroisse de Sainct Pierre de la
(i) Jacques Ledemé, père du futur, avait épousé Louise Aubry, le 29 avril 1659 : il avait dû mourir avant le 20 mai 1660. A cette date et à la requête de discret M* Michel Ledemé, prêtre, curé de Saint-Brice, tuteur de Tenrant mineur de feu Jacques Ledemé, sieur du Lude, son neveu, le sergent royal François Louvel s'était transporté au lieu du Bois de Saint- Brice pour faire la vente des meubles laissés par le défuut, en présence de M^ Mathieu Ledemé, sieur du Lude, conseiller du roi, lieutenant des Eaux et forêts de la vicomte de Dom front et de M» René Aubry, sieur de la Barrière : défaut avait été donné contre Jean Ledemé, sieur de la Prizêe. — Louise Aubry, fille du sieur de la Barrière, s*était mariée en secondes noces, son deuil fini, avec Guillaume Le Débotté, sieur des Jugeries, dont elle avait eu trois garçons et deux filles. — Le sieur et la dame des Jugeries demeuraient à Alonçon : la terre du Lude passa dans les mains de leui^ •nfants, au préjudice du fils du premier lit. ( Extraits de diverses pièces. )
Cour du Mans , comme il paroist par les certificats qui nous ont esté mis entre les mains, dont le premier est signé en bas Julien Foucault, prestre, curé du d. Sainct Brice, et le second signé au bas P. Simon, prestre, curé du d. Sainct Pierre de la Cour, et la dispense obtenue de. la publication des deux autres bans de M»»"»' l'evesque du Mans. Furent presens M« Michel Leplat, prestre;
M» Denis du prestre, docteur de Sorbonne et
principal du collège de Bayeux et Jacques Chauvin, escuier, sieur de la Boutinière, tous amis de Tespoux, et Gabriel Ouvrard , chirurgien , bourgeois , cousin germain de l'espouse a cause de sa femme et d®"® Jeanne Fresneau, cousine de la d. espouse, tous lesquels ont signé »
Jeanne , quoique la plus jeune, se maria peu de temps après avec François Pichard, sieur de Bellanger, sur lequel nous n'avons aucun renseignement.
Anne ne se décida que plus tard.
Les biens semblent être restés indivis jusqu'à la mort de Jean-Jacques. Nous ne connaissons du moins aucune trace de partage avant cette époque. Les créanciers, de leur côté, s'étaient bornés dans leurs poursuites à demander le paiement des arrérages échus.
Après le décès 'du jeune seigneur de Chères, tout commandait de procéder à la division des biens du père commun, et Marie Vasse, comme aînée, fut chargée de faire les lots, selon l'usage.
Mais, son triwail achevé, elle le vit repoussé par ses sœurs, qui se prétendaient lésées. On passa une année entière en pourparlers, en récriminations de toutes sortes, et les cadettes, se montant l'esprit de plus en plus, ne recu-
lërent pas devant un procès;, dont fut saisie la sénéchaussée.
Ainsi , ce n'était pas assez pour nos héritières de subir les visites des sergents envoyés par ie sieur du Ressort et par les autres créanciers, de s'entendre condamner par les juges du présidial à payer des intérêts, que le plus souvent elles ne pouvaient acquitter : il leur fallait encore occuper la curiosité publique de leurs discordes !
Enfin, de l'avis de leurs amis et pour éviter de plus grands frais, elles consentirent à terminer leurs différends à l'amiable et d'une manière définitive pardevant maîtres Sébastien Dutertre et Julien Fouqué , notaires royaux , tous deux résidant à Savigné.
L'acte est du 29 mai 4688.
Le sieur et la dame du Lude baillaient à damoiselle Anne Vasse , au sieur de Bellanger et à damoiselle Jeanne Vasse , sa femme, pour les diviser entre eux, ainsy qu'ils jugeraient bon estre et pour en jouir a toujours mais par herittage , la métairie des Goislardières, les bordages des Hautes et des Basses-Bussonniêres , les bois de haute futaie, taillis, bruyères et garennes en proximité des dits bordages avec le pavillon bâti par feu Jean Vasse, ainsi que les lieux du Petit et du Haut Montchevrier.
Il était stipulé que tous ces biens fei:aient partie de la censive de Chères.
En outre , Marie Vasse abandonnait à ses sœurs les fiefs volants de Villechenon ou Villeseigneur et de Dinan.
Jacques Ledemé et sa femme se réservaient le manoir seigneurial de Chères, tous les bâtiments y attenant, la grande ferme du même nom, les bordages du Petit-Chères , de Longlée et de la Pierre, enfin les fief et seigneurie de Chères consistant en haute , basse et moyenne justice avec tous les vassaux et sujets, services , rachats, corvées, cens , rentes, charges et devoirs et tous les droits, tant honorifiques que profitables, qui en dépendaient.
Ils s'engageaient en outre à reporter à leurs puînés la
somme de 2,837 livres et à rembourser celle de 4,500 livres due à Benjamin Mauduit.
Quant aux autres dettes, il fut convenu qu'elles seraient partagées d'une manière égale , de telle sorte que les deux tiers retombèrent à la charge d'Anne et de Jeanne Vasse.
Nous trouvons aussi des dispositions faites en faveur de Marie Aubert, qui avait eu le malheur de survivre à son mari (4).
Le douaire de la pauvre veuve fut fixé à 200 livres, payables, chaque année, moitié par le sieur du Lude et moitié par les deux autres cohéritières. De plus, elle devait être logée dans la maison seigneuriale de Chères, dans son appartement ordinaire et avoir Vusage dans le jardin , tant pour sy promener que pour les légumes et autres nécessitez de son mesnage.
Le 44 septembre suivant, pardevant M« Julien Foucqué , eurent lieu entre les deux sœurs cadettes le partage et la choisie des biens, qui leur avaient été assignés dans l'acte du 29 mai.
Les Goislardières, le Haut-Montchevrier et le fief de Dinan échurent à Anne Vasse. Le reste forma le lot du sieur et de la dame de Bellanger.
La cession des deux fiefe de Villechenon et de Dinan constitue un fait important dans l'histoire de Chères. C'est une véritable dislocation, que Jacques Ledemé et Marie Vasse auraient dû éviter à tout prix. Villechenon et Dinan étaient si intimement liés à Chères qu'on les regardait comme des membres de cette seigneurie (4), et leurs terres, tant
(1) On lit dans les registres de la paroisse de Savigné : « Dame Marie Aubert, vivante veufve de defiinct Jehan Vasse, sieur de Chères, a esté inhumée dans Teglise le 17 apvril 1705^ en présence de ses trois gendres. »
(1) C'est ainsi que Tlnventaire et diverses pièces nous les ont représentés, à propos de Gilles Prieur^ de Louise de Beauvais et des anciens possesseurs de Feumusson. En réalité, ils étaient parfaitement distincts de Chères. Ce qu'ils avaient de commun avec ce dernier fief, c'est que depuis des siècles ils appartenaient, comme lui, au même seigneur; ce qui
hommagées que censives, donnaient au principal fief, outre les profits, un relief véritable, dont il fut privé pour toujours.