CHAPITRE XIX
Charles Chouet et Louise-Françoise Brette du Coudray
Charles était âgé de q\iaranta-six ans, quand il hérita de la seigneurie de Chères.
Nous avons déjà dit qu'il avait servi dans sa jeunesse (4). Il faisait partie, en 1735, des troupes placées en Italie sous le commandement du maréchal de Noailles , et il avait peutêtre assisté, Tannée précédente, h la bataille de Guastalla. Il était lieutenant en second au régiment de Forez, décimé par la fièvre des rizières, comme le raste de Tarmée. Atteint par le fléau , Charles Chouet avait demandé et obtenu son congé, qui lui fut délivré, le 3 juillet. Le certificat, qu'il emporta, lui fait trop d'honneur, pour que nous ne le reproduisions pas. Si notre officier ne savait pas écrire sa langue, il savait commander et tenir une épée.
<r Nous, colonel, lieutenant-colonel, major et capitaines du régiment de Forest, certifions que le sieur de la Gandie, lieutenant en second au d. regiiiTent, y a servy avec distinction et application depuis le commencement da la guerre et quil ne quitte le d. régiment que parceque sa mauvaise santé ne luy permet pas de pouvoir soutenir lair d'Italie, en foy de quoy luy avons donné le présent certificat pour luy valoir et servir, fait a la Volta ce 3« juillet 1735. » Suivent les signatures, en tôte desquelles on voit c^Ile du colonel Montmorin.
En 1738, nous retrouvons Charles Chouet en Allemagne. Que faisait-il dans ce pays? La guerre était finie depuis plus d'un an. Deux pass?ports en langue allemande attestent : le premier, qu'il partait, le 13 mai, de Philippsbourg pour se rendre à Donauwerth; le second, daté du 4 juin, qu'il quittait Munich pour rentrer en France. Chacune de ces pièces montre la crainte où l'on était de voir se propager la peste (2).
(1) Voici quelques mots qui, tout en nous apprenant ses grades dans Tarmée, feront le pendant du billet adressé à lavocal Moynerie. Ils se trouvent au bas d'une liste de titres, écrite en entier de sa main : a Plus, mes lestre de cadet de la compainic des jantiliaume, mes lestre de lieutenence et le prevet de capitaine de mon père. »
C2) Nous devons la trailuction de nos deux pïisseports à l'aimable complaisance d'un coîlcijue. Voici celui de Munich :
tt Nous, bourgmestre et membre du sénat de la ville électorale et capi-
Louise-Jacqueline se mariait au mois d'octobre suivant, et elle ne fut point assistée de son frère aîné. Louis et Denis- Jean étaient seuls présents.
Quand Charles Chouet revint-il à Chères? Nous Tignorons. Louis ne dut partir qu'à l'époque où éclata la guerre de la succession d'Autriche: Denis-Jean, suivant une note que nous avons sous les yeux, entra chez les Jacobins dans le courant de 4739.
Resté seul avec sa mère, l'ancien lieutenant ne paraît pas avoir tout d'abord songé à se marier. Peut-être, était-il arrêté par les faibles avantages que la dame de Chères consentait à lui faire.
Enfin, il prit le parti de s'établir en 1757. Mais nous ne savons rien de son mariage, si ce n'est que la future s'appelait Louise-Françoise Brette du Coudray, et que le contrat fut passé à Gherré, le 23 août, pardevant M® Legeay, notaire royal.
La vente des meubles de Louise Ledemé n'avait produit que la somme de 929 livres : l'argenterie réservée valait 460 livres.
Au mois de mars 1760, les héritiers s'occupèrent enfin du partage des biens immeubles. Jean Gandouard, expert
taie de Munich, dans la Haute-Bavière, déclarons que dans la d. ville et commune, ainsi que dans le district environnant, il n'existe nul danger de peste, ou autre épidémie et maladie contagieuse, mais qu'au contraire (à Dieu soient louanges et grâces, comme il lui est dû) il règne de toutes parts un air pur, salubre et frais. En foi de quoi a été délivrée au porteur Charles Chouet, natif de France,* (qui est arrivé ici de Philippsbourg, muni d'un certificat authentique, qui a même séjourné quelques joun» ici, et qui maintenant a Tintention de se rendre en France en passant par Strasbourg,) à telle fin qu'il puisse circuler librement et en toute sûrelé, la présente attestation et lettre de sûreté, munie du sceau de la ville cidessous apposé, le 4* jour du présent mois de juin, en Tan 1738 après la très-sainte naissançedu Christ. »
prud'homme et arpenteur-géomètre, demeurant au Mans, paroisse de Saint-Benoît, fut chargé de la visite et prisée.
La maison seigneuriale était dans un état de délabrement, qui fait soupçonner que la défunte , habituée dès l'enfance aux privations, avait laissé peu à peu l'esprit d'économie se transformer chez elle en une véritable avarice. Un seul détail : les fenêtres étaient veuves de la plupart de leurs carreaux.
La description, que le sieur Gandouard a donnée de la chapelle Saint-Jean, mérite ici une petite place, c Et ensuitte nous sommes transporté en l'Eglise paroissiale du d. Savigné l'evesque pour voir et visiter la chapelle de Saint Jean annexée a la d. Eglize , a laquelle il n'est attaché aucun revenu et dont les réparations sont aux charges des seigneurs de Chères, comme en étant les fondateurs, lad. chapelle faisant la collatérale du coté droit du cœur,
Ou nous avons remarqué quelle contient dix huit pieds y six pouces de longueur sur quinze pieds quatre pouces de
largeur, mesuré dans œuvre.
Et avons observé que l'autel est compozé d'un ordre corinthien fait en bois , l'entablement duquel est soutenu de colonne et pilastre, dont les chapiteaux et la frise sont ornés de feuillage très bien scultée ,
Et pour mettre la d. chapelle en réparation, il est nécessaire de raporter aux socles des pieds desteaux des colonnes plusieurs planches de bois qui sont cassée,
Refaire au haut des d. pieds desteaux environ trois pieds de corniches et rajuster celle qui se trouve derengée et hors de leurs assemblages,
Refaire une main a la figure de saint Victor en terre cuitte,
Refaire le chien de saint Hubert,
Aux deux Anges, qui sont au hiut de la d. corniche et
posés sur l'entablement, y faire quatre mains en bois,
les autres étant cassées et brûlée par la lumière des
cierges... ».
Plus loin, on lit que le haut de la d. « collatérale se trouve Tembrissé en forme de voûte ».
c Les réparations, ajoute enfin l'expert, se montent pour le tout a la somme de 77 livres 5 sols. »
Pour donner une idée de Tétat des terres, citons quelques autres lignes du sieur Gandouard. Il s'agit de la grande ferme de Chères. Après l'avoir estimée 7,500 livres, Tarpenteur-géomètre dit en forme de résumé: c Elle se compose de 17 hommées de pré et de 68 journaux 3/4 de terre labourable, toute a seigle, dans un très mauvais fond: il s'en trouve même quelques pièces qui n'ont point été ensemensées depuis très longtemps, atendu que le revenu n'en vaux pas les labours ny le fumage (1) »
L'estimation totale montait à la somme de 36,286 livres. En outre, les cens, rentes et autres devoirs féodaux capitalisés formaient une autre somme de 3,741 livres, sans compter ce que pouvaient rapporter , bon an mal an , les droits de rachat, de lods et ventes
Jean Gandouard avait employé douze journées à la campagne et six en ville pour dresser son rapport, qui est signé de M« Guillaume Pichonneau, notaire au Mans, paroisse de Saint-Hilaire, et greffier en titre des experts dans l'étendue de la sénéchaussée.
Le partage traîna en longueur et ne se termina qu'en avril 1701. L'une des héritières , la dame Crespin de l'Orme, manquait à la réunion de famille, où l'acte définitif fut arrêté et signé.
(1) CeUe même ferme, dont la contenance n'a pas varié sensiblement, vaut aujourd'hui plus de cent mille francs. On y récolte de bon froment, du chanvre et du trèfle : le propriétaire actuel en retire une rente annuelle de mille écus.
Marie-Jacqueline , veuve depuis 4755, était morte au mois de janvier 4760, victime d'un horrible accident. Elle était tombée dans le feu pendant la nuit du 22 au 23 décembre, et elle s'était fait des brûluras telles , qu'il avait fallu lui couper le bras gauche. L'amputation n'avait pas réussi : la pauvre femme avait succombé quinze jours après , laissant un orphelin , âgé de neuf ans.
Les dettes dépassaient le prix qu'on avait retiré de la vente du mobilier (4). Charles Chouet, nommé tuteur de
(1) Le sieur Bigot, principal du collège de Savigné, réclamait 42 livres 5 sols pour la pension du jeune Crespin. Il était dû 110 livres à Pierre
Thoulet de Montargis pour une année de pension du même Toutes les
créances fondaient un total de 1,700 livres, et la vente du mobilier avait produit 700 livres. — Philippe Bardou, sieur de Boisquetin, médecin à Savigné, Devilliers, médecin au Mans, et l'apothicaire Dubourg, également du Mans, avaient demandé des sommes, que le tuteur et les autres créanciei-s jugeaient exagérées. De là, un procès devant le bailli de Montfoil : on ne savait guères s'accommoder autrement. Le sieur de Boisquetin, en particulier, avait présenté une note de 70 livres. Voici comment l'avocat de M. de Chères, M» Le Chanteur, répondait aux exigences du médecin de Savigné : « Cette demande est des plus exorbitantes. En elîet, sera dabord observé que le d. sieur de Boisquetin demeure dans le boui^ de Savigné, la d. dame veuve de TOrme y demeurait aussy et consequamment il ny a point eu de transport ny da voyage de sa part qui lait obligé de monter a cheval pour aller gouverner la deffunte, gouvernement pendant quinze jours qui ne la pas dailleui*s dérangé beaucoup de ses autres occupations ; pourquoy Ion dit quil ne luy pouvoit appartenir que dix sols par pensemcnt, et en supposant quil lait pensée exactement une fois par jour, cela ne pouroit faire quune somme de 15 livres ;
Que la portion cordialle et confection viola et digestif (sil en est de lespèce) quil dit avoir fourny a la deffunte ne sont pas dun grand prix ;
Et quant aux saignées elles ne sont réglées qua 5 sols du bras et 10 sols du pied, loi^sque lo chirurgien les fait dans son voisinage ;
Et a legard de sa présence a lamputation, il y étoit naturellement obligé, la deffunte étant sa malade et luy étant restée a gouverner depuis lopération.
Cependant le sieur de Chères veut bien pour demouvoir le d. sieur de Boisquetin luy passer pour le tout une somme de 33 livres, y compris son assistance a lamputation et les saignées et autres choses quil peut avoir fait et fourny. »
l'enfant, avait été obligé d'emprunter 4,000 livres au nom de son neveu pour payer les créanciers.
§IV
Le jeune Crespin fut représenté, lors du règlement de la succession de sa grand'mère, par son subrogé- tuteur, Mathieu-René Cottereau, huissier royal.
Les avocats MM<^» Pierre Raison et Cfiarles Moynerie, chargés de mettre d'accord les héritiers, avaient fait un long mémoire, tout chargé de chiffres, dans lequel nous trouvons que le bordage du Chemin-Vert, en Sargé, avait été vendu par Charles-Denis Chouet et Louise Ledemé , lorsqu'il s'était agi d'aider Jeanne Vasse à se débarrasser d3 M. da Blanchardon.
Conformément aux conclusions de ce mémoire, les droits de Charles Chouet, comme aîné , ayant été reconnus, Marie et sa sœur Madeleine-Jacquine eurent en commun le lieu de Montchevrier, une somme de 400 livres à titre de retour, plus quatorze quartiers de vigne aux clos de Cherais , du Dagron et de Montchevrier ; la dame de Montargis et le mineur devaient se partager le lieu du Perray.
Le sieur de Chères, à qui revenait le reste, représentant un peu plus des deux tiers , était obligé d'amortir toutes les dettes.
Le curé de Savigné, M""® Joseph Nepveu, était présent et signa l'acte : il avait activement secondé les deux avocats et contribué à établir la paix entre les parties.
Charles Chouet était à peine reposé des tracasseries que ses cohéritiers, le sieur de Montargis surtout, lui avaient suscitées, que la mort de sa tante, Marie-Catherine, le mit
aux prises avec de nouvelles difficultés, beaucoup plus sérieuses.
Il devait, pendant plusieurs années, conférer avec les gens de loi, solliciter les juges et user ses forces dans des chicanes sans cesse renaissantes.
Au reste, la cause qu'il entreprit de défendre , était, dans les idées du temps, fort r3spectable, quoique les privilèges des nobles fussent déjà Tobjet d'attaques, qui allaient se multiplier promptement à l'approche de la Révolution et dépasser alors le but des premières polémiques. A l'époque 0(1 nous sommes parvenu , l'avenir de la noblesse était couvert d'un voile impénétrable, comme celui des autres grands corps de l'Etat. On comprend donc la ténacité avec laquelle le .«eigneur de Chères soutint ce qu'il regardait comme ses droits les plus précieux. Vaincu, il perdait, non-seulement des avantages matériels assez considérables, mais encore l'honneur d'être compté, comme ses ancêtres, au nombre des gentilshommes.
La vieille pensionnaire de l'abbaye royale de la Perrigne était décédée, le 6 mai. Elle avait fait son testament, le 14 janvier précédent, pardevant M*' Jacques Richard, notaire à Sillé-le-Philippe.
Entre autres dispositions , elle léguait à l'abbaye tous les meubles et effets, qui se trouveraient dans sa chambre lors de sa mort ; plus, tout l'argent, qui lui serait dû à ce pioment. Son filleul, Jean Le Gras, était gratifié d'une rente viagère de 50 livres, et son exécuteur testamentaire. M* Jean- Alexis Buttet, chapelain -curé de ladite abbaye, de 100 givres une fois payées.
Quant aux immeubles, la testatrice les avait laissés à ses héritiers naturels.
Ceux-ci ne se dépêchèrent pas d'exécuter les volontés de la défunte. La rente viagère de Jean Le Gras leur tenait trop au cœur ; puis , ils avaient appris que l'abbaye revendiquait une somme d'environ 1,200 livres, due par un marchand de
bois et provenant de la coupe du grand taillis de la Gandie (i).
La délivrance des legs se faisant attendre, il en résulta tout naturellement un procès , qui n'est qu'un petit incident au début de contestations plus graves. Les juges de la sénéchaussée déclarèrent le testament exécutoire. L'avocat de l'abbesse , révérende dame Madeleine de La Chaume, avait fait valoir habilement que < M*"« de la Gandie auroit pu donner à l'abbaye , non-seulement tous ses meubles et effets mobiliers, mais mesme tous ses acquests et le tiers de ses propres, et que de telles dispositions eussent été plutost l'effet d'une reconnoissance que celuy d'une libéralité gratuite, en ce que la d. demoiselle avoit été quarante ans dans la maison , pendant lequel temps elle avoit payé une pension modique eu égard aux aisances et aux commodités que la d. maison luy avoit procurées » (2).
Ce point réglé, les cohéritiers tombèrent d'accord pour confier à l'expert Gandouard le soin de visiter et d'estimer les immeubles.
Les biens de la défunte se trouvaient dans un fort triste état : déduction faite des réparations jugées nécessaires , ils ne valaient que 16,682 livres.
Muni du procès-verbal du sieur Gandouard, Charles Ghouet, en qualité d'aîné, dressa les lots avec le concours du notaire de Savigné , M® Jacques Boyvier.
D'après la Coutume du Maine, il s'attribuait les deux tiers,
(1) Ce taillis comprenait de trente-cinq à quarante arpents et faisait partie du lieu des Duchés en Pruillé-le-Chétif. Ne serait-ce point de ce bois assez étendu que le conseiller au Parlement de Bretagne avait tiré son nom de la Gandie?
(2) Nous soussignée, abbesse de la Perrigne^ reconnoissons avoir receu de M'i^* de la Gandie la somme de 230 livres pour une année de sa pension.