CHAPITRE XX
Charles-Louis Crespin et Louise-Jacquine Belin.
Le sieur de FOrme descendait en ligne directe de Guillaume Crespin le Jeune. Il était le dernier représentant de la branche ainée des Crespin, et, par un retour singulier, il entrait en possession de la plupart des biens , dont son trisaïeul paternel avait été dépouillé vers la fin du XVI« siècle.
Avant de nous occuper du jeune héritier des Crespin et des Chouet, suivons rapidement ceux-là dans les fortunes diverses, par lesquelles ils ont passé pendant une période de plus de cent soixante-dix ans.
Nous savons peu de chose sur Guillaume Crespin le Jeune. Il demeurait au pied des vieux remparts du Mans, à Gourdaine. Les habitans de sa paroisse le choisirent pour voter en leur nom dans l'assemblée, oii furent élus les députés aux Etats de 1614. Il mourut deux ans après avoir reçu cette marque honorable de confiance , et les registres de Notre- Dame de Gourdaine mentionnent son décès en ces termes : c Le 25 mars 1616, a esté ensepulturé en l'église M® Guillaume Crespin, advocat. » De son union avec Marie Le Barbier étaient nés deux enfants : Charles et Geneviève.
Marie Le Barbier épousa en secondes noces René de Roux, écuyer, sieur de Montréal, demeurant à Torcé.
Dans son contrat de mariage, passé devant M* Laurent Bodard , notaire royal au Mans , le 7 septembre 1616 , eUe est qualifiée t veufve M® Guillaume Crespin , vivant advocat au siège presidial ». Elle avait conservé la maison de Gourdaine, et elle habitait son lieu de la Janverie, sis dans la paroisse de Notre-Dame de Torcé : ses enfants étaient encore mineui^ (1). Une des nièces de René de Roux s'étant mariée avec un de Thieslin de Beaufay, cette alliance devait créer entre les Crespin et les de Thieslin des rapports , dont nous parlerons dans la suite.
Geneviève suivit sa mère au lieu seigneurial de Courparent, situé à Torcé, et y vécut jusqu'à son mariage avec Paul de Cadier, écuyer, sieur de Saint-Léger.
Entre 1636 et 1639, René de Roux et un fils, qu'il avait eu de Marie Le Barbier, moururent au service du roi.
Devenue veuve une seconde fois , Marie Le Barbier quitta Courparent, et se retira chez sa fille, à qui elle avait donné la Janverie. Elle mourut dans ce lieu au commencement de 1639.
Au mois de mai de cette année , l'on voit ses deux enfants du ' premier lit , noble Charles Crespin et damoiselle Geneviève Crespin, épouse de noble Paul de Cadier, procéder à l'inventaire de ses meubles , après avoir obtenu des lettres bénéficiaires. La défunte laissait, en effet, des dettes nombreuses, et parmi ses créanciers nous remarquons messire Bernard de Chambes, chevalier, comte de Mont-
(l)René de Roux avait pour témoins: Anne de Roux, écuyer, sieur de Cossé, son frère ; René de Deauvais, écuyer, sieur du dit lieu, son oncle, demeurant dan^ la paroisse de Saint-Jacques dlUiers, pays de Beauce ; René de Beauvais, écuyer, son cousin - germain , également de Saint- Jacques d'IUiers.
Anne de Roux avait épousé Madeleine de Salaine, dont la famille était de Crissé. De ses deux filles, Anne-Charlotte et Renée^ la première fu^ mariée avec René de Thieslin, écuyer, sieur du Plessis, en Beaufay ; la seconde devint femme de René de Havard, écuyer, sieur de Senantes, et vécut avec son mari dans la maison seigneuriale de Lorière, en Douillet.
soreau ; Louis de Vaugirault , écuyer , sieur de la
Mussonnière ; Etienne Godefroy, sieur de BoisdouUet
D'un autre côté , les héritiers de René de Roux avaient de fortes reprises à faire.
Dame Geneviève Boy vin , épouse de Bernard de Chambes > fit saisir les lieux de Gourparent et de la Janverie. Nous ignorons ce que devint le premier : quant au second, il donna lieu à des procès qui duraient encore en 1667 (1). Un jugement du Parlement, du 30 juillet de cette année, radjugeait enfin à René de Thieslin et à sa femme Anne- Charlotte de Roux. Paul de Cadier avait soutenu la lutte jusqu'au bout, tant en son nom qu'en celui de ses enfants, Paul et Angélique de Cadier, dont la mère était morte.
Charles Crespin, que cette sentence atteignait aussi dans ses intérêts , n'avait pas suivi la carrière de son père : celle des armes l'avait tenté.
Dès sa jeunesse , une famille puissante, dont les nombreux arrière-fiefe s'étendaient jusque dans la paroisse de Beaufay, l'avait pris en affection : peut-être lui avait-il été présenté par les de Thieslin, avant la mort de Marie Le Barbier, ou même par son beau-père , René de Roux. Quoiqu'il en soit , il fut admis avec faveur dans la maison du marquis de Clermont , à Saint-Aignan , et il devint de bonne heure le protégé de ce grand seigneur.
(1) Le sieur et la dame de Cessé étant morts, ainsi que René de Roux et son fils, il y avait eu des arrangements, par lesquels René de Thieslin et sa femme avaient reconnu devoir 10,000 livres à leur sœur de Lorière, par forme de retour, gardant pour eux-mêmes une partie de la succession du sieur de Montréal, compliquée de celle de Marie Le Barbier. De là, des conflits avec les enfants Crespin, qui prétendaient conserver le lieu de la Janverie.
— IGl —
L'on sait que Saint,-Aignan était, comme Ardenay, Loudon, le Tronchay et Dollon, un lieu de réunion pour les Calvinistes. € Il y avoit autrefois dans ce bourg, dit Le Paige, un temple qui subsistoit encore en 1777. Le fameux Moïse Admirault en fut ministre, avant de succéder à Daillé au ministère .de -Saumur. » Une pièce, que nous avons eue sous les yeux, confirme ces lignes de Le Paige sur Moïse Admirault. C'est une procuration donnée à ce dernier, en 1647, parle seigneur de Saint-Aignan, messire Henri de Clermont, pour toucher une certaine somme à Paris. L'intendant de Tours, Voisin de La Noiraye, était chargé, vers 1659, d'informer contre le sieur Fleury, qui faisait le prêche au dit bourg de Saint-Aignan.
Charles Crespin, entraîné par les exemples qu'il avait chaque jour sous les yeux, embrassa la religion de ses protecteurs. Voici une pièce, qui fournit la date de son entrée définitive dans les rangs des Calvinistes: « Je soussigné, Pasteur de l'Eglise Réf. de Paris, certifie que le sieur Charles Crespin, escuyer, sieur de la Janverie, a faict au milieu de nous profession publicque de nostre Religion et y a participé a la Saincte Cène. C'est pourquoy nous prions ceux de Messieurs nos frères auxquels il s'addressera de le reconnoistre pour membre de l'Eglise de Dieu, a la grâce duquel nous le recommandons.
Faict a Paris, ce 18 juillet 1646. d
DRELINCOURT.
Quelques années après, Henri de Clermont n'était plus, et le nouveau converti demeurait ordinairoment à Saint- Aignan, avec le titre d'écuyer da haute et puissante dame Jeanne de Guillon, la V3uve du marquis.
Charles Craspin approchait alors de quarante ans. Il songea qu'il était temps pour lui de s'éti:blir et il épousa « damoiselle Ann:3 de La Fonds, fille de deïTuncts Pierre de
La Fonds, vivant escuier, sieur de Marconnay, conseiller sjcretaire du Roy et de ses finances, et de damoiselle Elizabeth de Fors, sa femme ». Le contrat de mariage porte la date du l*^*" septembre 1651 : il fut passé à Pains, rue du Jardinet, paroisse Saint-Côm 3, dans l'hôtel de madame de Ciermont. On y voit que la future était au service de la marquise « en qualiité de damoiselle suivante ». Parmi les articles, nous remarquons ceux-ci : « En faveur du d. mariage la d. marquise, pour TalTection quelle porte aux futurs espoux, et parcequ'ainsy luy plaist, faict don entrevifs et irrévocable au d. sieur Grespin de la somme de deux mil livres et a la d. damoiselle de la somme de quatre mil livres, les d. sommes a prendre après le deceds de la d. dame marquise, sans aucun profict ny interestz pendant sa
vie Oultre, elle leur donne comptant trois cens livres
pour les habits de nopces de la d. future Le d. Charles
Grespin, sieur de Tlmbertiere, recognoist que la d. future luy a cejourdhuy fourny la somme de quinze cens livres tournois, tant en deniers comptants, debtes actives que meubles, quelle avoit par devers elle, a elle apar tenant.... » Les témoins étaient c M® Gharles Briçonnet, chevalier, sieur de Glatigny, conseiller du Roy en ses conseils et président en la cour du Parlement de Metz, dame Angélique Grespin, son espouze (1) ; Auguste de Fors, escuier, sieur de Lassé [sicj^ cousin germain de la d. damoiselle de La Fonds; M""*^ Abimelech de Gumont, conseiller du Roy; noble homme, Gharles Drelincourt, ministre de la relligion
prétendue reformée; nobb homms Feret, conseiller
secrétaire du Roy et de ses finances ; Joachin de Guillon, escuier, sieur de Villattc, lieutenant de cavallerie dans le Régiment de Sa Majesté ; damoiselle Elizabeth de La Louette, demeurante chez la d. dame marquise, et M""® Imbert,
(l) Angélique Grespin n'appartenait pas à la famille, dont nous nous occupons. Ne serait -elle point dune autre famille du môme nom, quj habitait l'Anjou?
secrétaire de Monseigneur Le Prince, tous amis du dict sieur de Tlmbeiliere et de la d. damoiselle de La Fonds ».
Au bas du contrat, on lit une note, qui apprend que Madame de Clermont paya elle-même les 6,000 livres, qui devaient être délivrées seulement après son décès au sieur et à la dame Crespin. Cette nouvelle marque d*attachement fut donnée, le 45 novembre 1661 , et Ton peut en conclure qu'à cette époque Técuyer et la « damoiselle suivante » étaient encore au service de leur vieille bienfaitrice.
Ils eurent deux fils : Abimélech et Charles-Louis. Le premier, né en 1654, mourut jeune ; le second vint au monde, le 10 août 1656.
Entre 1651 et 1662, Charles Crespin fit plusieurs achats de terre dans la paroisse de Torcé, notamment au lieu de rOurmeau, et il prit alors le nom de sieur de TOrme (1).
Grûce aux belles relations, que lui avait procurées madame de Clermont, il devint gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le brevet, du 31 mars 1662, est conçu dans les
termes les plus flatteurs: « Nous nommons Charles
Crespin, sieur de l'Orme et de i'Imbertiere, l'un des gentilshommes ordinaires de notre chambre, pour les bons et fidelles services quil a rendus depuis plusieurs années au Roy nostre père et a Nous dans nos armées »
Par autre brevet d'une date postérieure, il eut l'office de piqueur au vol pour corneille dans la fauconnerie de Monsieur, frère du roi.
Mais ce qu'il ne put obtenir, ce fut la richesse.
Quand vint la vieillesse et avec elle le besoin de prendre du repos , Charles Crespin se retira dans la paroisse, où il avait passé son enfance.
(1)Pour raison d'un pré et d'un certain nombre de journaux de terre arable, il rendait aveu, le 14 mai 1658, à dame Nicole Jardin, veuve de François Lochet, comme tutrice des enfants issus d'elle ot dud. Lochet, à causa du fief des Sablons, alias Vaistre C/iarrosf^ qu'elle possédait en Notre-Dame de Torcé.
Il habitait depuis plusieurs années sa maison de l'Orme , et il y vivait modestement, comme l'indiquent quelques emprunts, lorsque fut publiés la fameuse Révocation de TEdit de Nantes.
Il fit son abjuration dans Téglise de Torcé, dès le 27 octobre 1685 (1), et il n'est guères possible de douter de la sincérité avec laquelle il accomplit cet acte. Deux ans après, le curé Sotteau attestait (jue le sieur de TOrme, père, donnait des marques de véritable conversion, et une preuve que Charles Crespin persista jusqu'au bout dans les mêmes sentiments, c'est qu'il fut inhumé dans l'église, où il avait, huit ans auparavant, abandonné la religion de Calvin. Il était mort, le 7 novembre 1693(2).
§IV
Charles-Louis n'avait pas attendu l'exemple de son père pour embrasser la religion catholique. Il avait fait « abjuration de l'herezie entre les mains de M*^ Guillaume Godefroy, prestre, chanoine et archidiacre de l'EgHse du Mans, le 1*^*" janvier 1683 >.
On le trouve dans plusieurs actes avec le titre de piqueur au vol dans la fauconnerie du duc d'Orléans : Charles
(1)0n lit dans les registres de la paroisse: c Abjuration delà religion reformée enUe les mains de M» Andi*é de Joncheres, curé de Bonnelable, bacliclicr de Sorbonne, pour faire profession de la religion catholique, par M"^* Charles Crespin, sieur de l'Orme, demeurant dans cette paroisse, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy. Furent présents : M* Michel du Coudray, curé de Briosne ; M» .\nne Pelouard, prestre ; M» Louis Pouget, prieur; M< Chai'les-Louis Ciespin, tieur de l'Orme, lils du nouveau converty, officier dans les chasses de Mo' le duc d'Orléans ; M« François Forgeau Faisné, ancien officier du Roy ; Simon Péan, sieur du Chesnay ».
(2) Les mêmes registres donnent 8*2 ans au défunt. R n'avait que 79 ans, si Ton s'en rapporte à une note d'un avocat, chargé de réunir des pièces pour défendre la noblesse d'un de ses descendants. Charles Crespin, d'après cette note, était né dans la paroisse de Gourdaine, le 1 1 décembre 1G14.
— ICo —
Crespin lui avait résigné son oflice, avant de venir se fixer à Torcé.
Lors de la guerre sanglante, qui résulta de la Ligue d'Augsbourg, il fut appelé comme gentilhomme à faire partie de Tarrière-ban du Maine : il servait encore en 1695.
Quelques-unes de nos pièces nous apprennent que le détachement du Maine était sous le commandement de Jean- Louis Abot du Bouchet, pandant Tannée 1693.
Une supplique adressée, le 4 mai, par Charles-Louis Crespin au lieutenant-général du Mans, Jacques Le Vayer, nous donne de curieux détails sur la manière, dont on pourvoyait aux nécessités des gentilshommes trop pauvrv^s pour s'équiper à leurs frais. Le Gouverneur du Maine avait assigné au sieur de l'Orme une somme de vingt pistoles à prendre sur la cotisation imposée au chevalier de Benehard. Charles-Louis se rendit chez le chevalier, qui demeurait à son château de Fleuré, dans la paroisse de La Chapelle- Saint-Rémy, et il ne rapporta de son voyage qu'un refus net, peut-être impoli. Pressé par le temps, il eut recours au lieutenant-général. Après avoir exposé sa plainte, il ajoutait: « Ce considéré. Monsieur, attendu que laffaire requiert célérité, quil s'agit du service de Sa Majesté, qui ne peut estre retardé, vous plaisa ordonner commandement estre faict au d. sieur de Benehard de payer dans demain au suppUant en son domicilie en la paroisse de Torcé la d. somme de '200 livres, sinon que les fermiers du d. sieur de Benehard y soient contraints par saisye, enlèvement et vente de leurs meubles et bestiaux et autres voyes de justice deues et raisonnables, nonobstant touttes oppositions ou apellations quelconques, s'agissant du service de Sa Majesté, et ferez justice. »
Charles Louis CRESPIN.
Au bas de la supplique, on lit le Soit communiqué au Procureur du Roy , signé /. Le Vayer, puif les conclusions
conformes du procureur du roi , Pierre de Gennes, et une ordonnance de Le Vayer, par laquelle le sieur de Benehard était mis en demeure de payer. Dès le lendemain, 5 mai, un huissier portait au château de Fleuré une contrainte, devant laquelle dut s'incliner le récalcitrant.
Charles-Louis , muni de ses t 20 pistolles », put donc se « mettre en équipage i et se trouver au Mans le 15 , jour fixé pour la revue.
Nous le voyons, le 30 juillet suivant, au fond de la Bretagne. Son commandant lui donnait, à cette date, un certificat, imprimé en grande partie, qui mérite d*ètre reproduit :
€ Nous, Jean-Louis Abot du Bouehet, chevalier de Tordre du Roy, seigneur de Surmont, Milan, et patron honoraire de Gourtoulin, conseiller du Roy, gentilhomme ordinaire de la Chambre de Sa Majesté , grand bailly et chef de la noblesse du Perche, juge du point d'honneur en la d. province et commandant de la noblesse du Maine et du Perche, convoquée pour le service du Roy en la présente année 1693, ceitiffions a tous quil apartiendra que le sieur Crespin de l'Orme a esté nommé dez l'année 1690 pour servir dans le détachement du Maine, dans lequel il sert encore actuellement. En foy de quoy nous avons signé ce certiflîcat et a iceluy faict apposer le cachet de nos armes , pour servir et valoir au d. sieur Crespin en temps et lieu ce que de raison.
Faict a Ploermel en Bretagne, ce 30 juillet 1693. »
ABOT DU BOUCHER.
Après la paix, Charles -Louis vint habiter son lieu de l'Orme. Il y était en 1703, lorsqu'il eut l'idée de se marier. A l'âge de 47 ans , il jeta les yeux sur une enfant , Anne Delpèche, fille *de Georges Delpèche et de damoiselle
Googk
Jacquine de Thieslin, qui n'avait pas encore atteint sa ssizième année. Elle habitait Torcô avec S3s parents, et elle eut pour dot le lieu de La Pommeraye, en Saint-Célerin. Les procès soutenus autrefois par Charles Crespin et par Paul de Cadier contre les de Thieslin, h propos de la Janverie, étaient sans doute oubliés, ou bien, ce qui est encore probable, Jacquins de Thieslin, devenue maîtresse du lieu, avait promis de le donner à sa fille, et devant une pareille perspective, Charles - Louis n'avait pas été effrayé de la jeunesse de sa future.
Deux enfants naquirent de ce mariage : Eléonore-Anne et Charles-Louis.
Eléonore fut baptisée, le 27 décembre 1705, et eut pour parrain M*'^ Jean - François Sotteau, curé de la paroisse; pour marraine, Eléonore-Elizabeth de Melland, épouse de M. de Courteille : le célébrant s'appelait M""® Jacques de Thieslin. Quant à Charles-Louis, il fut tenu sur les fonts, le 3 mai 1711, par Georges Delpèche et par Jacquine de Thieshn , ses aïeuls maternels.
Quelques mois après , le père du nouveau-né était enterré à Torcé, en présence d3 Georges Delpèche, de M*' Julien Tribotté, prêtre, da M"*® François Bougler, vicaire, de W^ René Chalopin , sous-diacre et principal du collège de la paroisse.
Anne Delpèche, veuve à vingt-quatre ans, obtint la gardenoble de sa fille et de son fils.
Elb oublia bientôt tous ses devoirs de mère et de tutrice. Charles-Louis, à peine ûgé de sept ans, fut chassé de la maison : nous le perdons de vue jusqu'en 1742. Dans le pays, il passait pour mort. Les descendants de Geneviève Crespin avaient-ils recueilli le pauvre abandonné ?
Eléonore elle-même, restée seule avec sa mère, profita de sa majorité pour quitter Torcé en 1731 : la dame de rOrme la rendait trop malheureuse. Nous ne retrouvons ses traces qu'en 1739 dans les registres de l'église paroissiale et royale de Saint-Louis de Versailles. Elle était décédée, le 20 mars, et son corps avait été inhumé dans le cimetière de Saint-Louis.
Vers les commencements de 1742, Charles- Louis reparut % Torcé, réclamant l^héritage paternel : il se disait soldat au régiment d'Auvergne.
Anne Delpèche fut bien embarrassée. Elle avait géré les biens de son fils d'une manière tellement déplorable, que des experts, nommés par le bailli du marquisat de Montfort, constatèrent dans leur visite et montrée des dégradations et des malversations formant une perte de 3,118 livres (1). D'un autre côté, les rentes indûment retenues montaient à 4,194 livres.
Condamnée en 1743 à payer ces deux sommes , la dame de l'Orme fit appel des sentences de Montfort devant la sénéchau&sée. Les débats arrivèrent alors à un degré de vivacité, qui n'était égalée que par Ténormité des accusations portées contre la mère par l'avocat du fils.
Enfm , le 27 mars 1748 , il y eut transaction et réconciliation, les deux parties ayant cons3nti à terminer leurs différends par un acte, qu'avaient rédigé les avocats Tiger, Moynerie et Yves de Touchemoreau.
(1) Anne Delpèche demeurait alors à la Janverie, qui lui était venue de sa mère, depuis la mort de Charles-Louis Crcspin. Celui-ci, de son côté, avait laissé les biens suivants, tous situés dans la paroisse de Toi ce : le lieu de l'Orme avec une maison de maître ; celai de l'Imbergère ou Imbertiére ; le bordage des Blazottières, dont un champ éia'ii proche la chapellu Saint Rocq; trois quartiers de vigne au clos des Martinières ; une portion de pré proche le Petit-Beauray ; une autre portion de pré de deux hommées à prendre dans la pvée de Torcé ; ta maison de VEloille proche le bourg , où il y avait un pressoir a hiiille lolallement en rwisnt» ; la maison de^ Coepeaux en proximité de celle de VEloille; le pré de la Ruelle ; le pré de Roxede 4 hommées..
Presqu'au début de cette longue et triste lutte, Charles- Louis, à qui Ton ne peut refuser le beau rôle pendant toute la durée du procès, avaft épousé Marie Thibaudin, fille de M*» Julien Thibaudin, de la paroisse de Torcé. Le sacriste, Pierre Lemarié , n'ayant pas présenté aux nouveaux époux le corhaillon du pain bénit dans le rang qui convenait au sieur Crespin en sa qualité de gentilhomme, il en était résulté une contestation fort vive, qui, envenimée par les petites jalousies de village, aboutit bientôt à une poursuit» devant le présidial. Le notaire. M'' Huard, poussé par sa femme, paraît seul alors en face du sieur de l'Orme: le sacriste était hors de cause. L'affaire ne finit pas au Mans : le Parlement lui-même en fut saisi.
Pendant plusieurs années, Charles-Louis mena donc de front deux procès. Nous ne connaissons pas la sentence définitive rendue par Messieurs de la Cour ; mais tout nous porte à croire que le gentilhomme eut gain de cause.
Cependant, Marie Thibaudin était morte, laissant deux filles : Marie et Charlotte Crespin. Son mari ne tarda pas à la remplacer et à donner aux mineures une seconde mère.
Nous avons vu que son mariage avec Marie-Jacqueline Chouet avait été célébré dès le mois d'août 1748, peu de temps après sa réconciliation avec sa mère. Celle-ci assistait au contrat ; on voit sa signature près de celles des demoiselles de la Gandie.
Le sieur de l'Orme avait alors trente-sept ans. Il avait mené uno vie bien agitée. Malheureux dans son enfance, soldat de bonne heure, plaideur, quand il ne se battait pas, éprouvé par toutes sortes de chagrins domestiques, ne trouva-t-il point dans son nouveau ménage ce qu'il espérait, ou bien, le besoin de mouvement fut-il plus fort chez lui que toutes les raisons, qui devaient l'attacher à sa famille et le retenir dans son pays? Marie -Jacqueline lui avait donné deux fils : Louis-Pierre et Charles-Louis. Il laissa ses enfants au berceau , et alla reprendre du service : les larmes de sa
femme n'avaient pu l'arrêter. Quelques pièces nous apprennent qu'il s'était embarqué pour le Nouveau-Monde : il comptait, sans doute, y rencontrer la fortune, qui l'avait toujours fui. Nous le trouvons à Port-au-Prince, le 12 février 4752. Deux autres pièces signalent sa présence au Cap , en 1753. La première est ainsi conçue : t Jay resu de M. de rOrme la somme de 300 livres pour son passage, pour mangé sur le pon , au Cap ce 19 mars 1753. »
Pierre GRIFFÉ.
La seconde n'est pas moins curieuse: « Je soussigné roconnois avoir reçue de M. de Crespin un dicval bail marqué et etampé des lettres C. B. du coté du montoire apartenant au sieur Joanis habitant du cartier de TArtibonite et ce pour lui remetre a sa première demande.
Fait au Cap ce 20« mars 1753. >
J. EVRARD, dit Saint-Jean, de la compagnie des bombardiers du Roy du Cap.
La fortune ne devait point sourire au soldat aventureux , qui revint mourir en France, aussi pauvre qu'avant son départ.
Dès le mois d'avril 1755 , Marie-Jacqueline Chouet était veuve : elle avait perdu aussi son fils aîné (1).
Le chagrin avait détruit sa santé , à la suite de tant de coups portés à ses affections. Ne pouvant plus élever le fils qui lui restait, ni gérer ses biens, elle avait, en 1759, chargé le sieur de Montargis de la remplacer. Nous supposons qu'elle était tombée en paralysie et l'on s'expliquerait ainsi
(1) Pierre-Louis avait été baptisé, le 13 février 1750, dans l'église de Saint- Sulpice de Bonnétable. Charles-Louis était né à Savigné, le 21 juillet 1751,
l'affreux accident, qui avait amené sa mort, après quinze jours de cruelles souffrances.