‹ Le fief de Chères et ses seigneursChapitre 32 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

A l'occasion du premier janvier de cette même année 1768, le pensionnaire des demoiselles Bslin, poussé par ses propres sentiments ou bien obéissant à de sages avis, s'était cru obligé d'écrire à notre prieur.

(i) On lit dans sa supplique au Saint-Père : « Dionysius Joannes Chouet de la Gandie, presbyter ordinis Fratruin sancti Dominici Pixedic^tonim professus, ob dicti ordinis austeritatem et virium suarum tmbecillitatem, ita variis et continuis infirmitatibus ac praesertim calculis vexatur, ut, nisi his infirmitatibus idonea et mitiori victus lege diligenter occurratur, cidem oratori vitae periculum immineat »

Ce fut le point de départ d'une correspondance , dont il nous reste uns cinquantaine de lettres. Toutes sont de la main de l'oncle : celles du neveu ont 'disparu.

Voici la réponse de Tabbé aux souhaits de bonne année , qui lui avaient été adressés. Elle suffira pour montrer l'esprit et le style de l'ancien jacobin.

A Paris, cloître de Saint-Jacques de l'Hôpital, le 5 de janvier 1768.

« Vous voila donc enfin bien informé , mon cher nepveu , de mon existence et vous me donnés pour la première fois de vos nouvelles. Je les ai reçu avec autant de satisfaction que de sensibilité. Je vous remercie des souhaits heureux que vous me faites : les sentiments que j'ai pour vous doivent vous être un sûr garant que j'y reponds par le retour le plus sincère et je vous prouverai avec plaisir en toutte occasion que vous avés succédé à toutte l'amitié et à l'attachement que j'avois pour feu M. vôtre père et pour ma sœiir. J'ai attribué h toutte autre cause qu'a vôtre indifférence le peu de soin que vous avés eu da m'écrira jusqu'à ce jour. Je ne vous croi point coupable dans ce chef: ainsi, mon cher nepveu, je ne vous en fais aucuns reproches. Mais aujourd'hui, ou je vous suppose grand garçon et raisonable, je vous exhorte à être attentif à rendre à vôtre famille le respect que vous lui devés, h être prévenant et affectueux. Par cette conduitte, vous captiverés l'amitié de touts, principalement si vous y ajoutés de l'application à profiter de l'éducation que l'on vous donne. Vous m'auriés fait plaisir de me dire quelque chose touchant ce que vous faites au Mans et à quoi vous semblés vous destiner. Nous naissons touts avec un penchant qui nous porte par préferance à quelque état. Mais j'imagine bien que vous ne sçaurés jamais vous descider que de l'avis et du consentement de vôtre oncle et de vos tantes. Vous leur deverés toujours ce thémoinage de vôtre profond respect, de votre soumission

et de votre reconnoissance Travaillés à vous rendre

digne de quelcjue chose. La nais.sance est un effet du pur

basard qui rend méprisable celui qui l'avilit par l'inaction. Point de biens, mais des connoissances ; on s'eleve au-dessus de soi-même et bientôt on se fraye une voye à l'aisance. C'est dans ces sentiments que Thonéte homme vit et je vous en donne ici l'idée pour qu'ils soient le guide de vôtre conduitte. Si je ne vous ai rien fait dire jusqu'à ce jour, je n'en ai pas moins été inquiet sur vôtre compte et j'ai désiré pour vôtre avantage et pour mon unique consolation de sçavoir que vous prenniés les moyens de vous distinguer. Qu'est-ce, en effet, mon cher nepveu, qu'un homme isolé au milieu de ses biens ; croies moi, son inaction lui devient onéreuse, ses jours sont remplis d'amertume , il est souvent à charge à lui-même et il vit en citoyen inutile. Pénétré de cette idée, appliqués vous de plus en plus. J'ignore si vous étudiés le latin ; si vous y avés renoncé, au moins, ne

négligés point d'apprendre à bien écrire apprenés aussi

l'arithmétique. Avec ce seul talent, vous pourics parvenir à vous indamniser de la médiocrité de votre fortune. J'en ai l'exemple ici dans beaucoup de gens de la plus haute

condition Pourquoi ne m'avés vous point donné des

nouvelles de mon frère et de mes sœurs, vous m'auriés fait plaisir. Je vous charge de leur dire bien des choses de ma part. Vous aurés aussi le soin d'aller voir M. le curé de Gourdaine : fait3 lui honetement vôtre cour et présentés lui

mon respect Je vous envoyé pour vos étrennes une paire

de boucles d'argent pour souliers et une paire pour jartierres.

J'espère que vous vous en servirés adieu, cher nepveu;

soies sage, aimés-moi et soies assuré de la tendresse et de l'affection que j'ai pour vous. Vous m'accusercs réception du petit présent que je vous envoyé , je l'ai chargé sur le

hvre du caresse du Mans, franc de port surtout n'allés

pas brocanter ces petits meubles, nous cesseiions d'être amis.

Je suis tout à vous , »

Le prieur d'HERVILLE.

Dans les lettres suivantes, l'abbé ne m(f nageait ni les conseils ni les encouragements : rien ne semble lui échapper

des besoins du jeune homme, et Ton est vraiment touché des preuves d'attachement qu'il lui prodigue. Il veut lui payer dss leçons de danse : « Si vous n'avés pas eu de maître à dansar et que cela vous fasse plaisir, je retrancherai de mon nécessaire pour vous en donner un pendant quelques mois, ne fût-ce que pour vous apprendre à marcher et à saluer ». Peu de temps après, il lui envoie de l'argent pour prendre des leçons d'escrime : « Mon intention, disait-il , est de vous mettre en état de soustenir l'honneur qui doit régler les actions de l'honête homme et non pas de devenir un tapageur ».

Les cinq ou six cents livres de rente de Grespin de l'Orme ne lui permettaient guères d'aspirer au grade d'officier : la carrière militaire lui était, pour ainsi dire, fermée et il s'était décidé pour un emploi dans les Aides.

Alors le prieur se met en campagne, sollicite, fait solliciter: il emploie surtout l'abbesse de Chaillot, fille d'un fermier-général , à laquelle il avait rendu quelques services. Enfin , il s'y prend si bien , qu'il finit par obtenir pour son protégé, d'abord une place de surnuméraire, puis celle de commis à pied , et pendant tout le temps qu^il a employé en visites, en démarches réitérées, que de conseils ne donnet-il pas sur les différents genres d'écriture, sur la coulée, sur la financière principalement ! II ne cesse aussi de parler à son jeune parent de la nécessité de bien connaître l'orthographe et l'arithmétique. Les saines lectures , l'étude de la Sainte Bible et de l'Imitation de Jésus-Christ, celle de l'histoire de France sont recommandées avec soin. Quelquefois, dans les instructions du prieur, tout est mêlé d'une manière curieuse : à côté d'une réflexion fort grave , on voit les traces d'une préoccupation mondaine et bien légère : « La propreté, dit-il quelque part, est une vertu morale », et il engage son neveu à prendre des leçons d'un bon perruquier, pour savoir se peigner lui-même : il veut qu'il se fasse friser deux fois par semaine.

Les rapports du neveu avec ses tantes et avec les habitants de Chères font l'objet de recommandations, qui reviennent dans presque toutes les lettres. 11 Texhorte à vivre dans les meilleurs termes avec ses parents, à souffrir patiemment les mauvais procédés dont on Taccable, qcwid il se rend à Savigné. Il l'engage à suivre toujours les bons avis de M. et de M™« de La Masserie , à rechercher Tamitié de M. et de M"e de Chenevières.

Mais si l'abbé d'Herville était si zélé pour Tavancement de son petit parent, il ne perdait jamais de vue ses propres intérêts. Cette double disposition devait, à un moment donné, amener une brouille sérieuse entre l'oncle et le neveu. Le testament de Charles Chouet fut la pierre d'achoppement.

L'abbé avait été bien vite informé de ce qui venait de se passer , et son correspondant lui avait fait à ce propos de vives félicitations : on est si généreux, quand on est jeune !

L'oncle , touché de pareils sentiments , répondait peu de temps après : i Si mes sentiments pour vous étoient susceptibles d'accroissement, vous y ajouteriés, mon cher neveu, par les choses obligeantes qu3 vous m'avés répétés relativement au don que mon frère m'a généreusement fait : je vous en remercie et je n'ai aucun doutte sur vôtre sincérité à mon égard. Ma belle sœur m'en a écrit, dès que cela a été fait ; elle m'a mandé qu'il s'agit de 300 livres de rente viagère, et je rend, je vous assure, mon cher neveu, toute la justice que je dois en cette circonstance à vôtre bon cœur. Il me paroît que mon frère n'a point fait un mistere de cela, non plus que du présent quil a également fait de 150 livres de rente viagère à M^^''^ Bonsergent, dont il ne peut trop reconnoitre les grands soins et les attensions singulières, que cette demoiselle a pour lui et qui lui sont utiles dans sa situasion. Je pense même que vous ne l'en blâmés pas au fond du cœur. Je vous avoue que j'ai été fort étonné d'apprendre que mon f^ere m'ait donné cette preuve de son amitié, cela est assurément venu delui,jfrne m'y

attendois pas et jamais je ne Tai sollicité directement ou

indirectement à penser à moi de cette façon »

Le neveu était sincère, cela ne fait pas de doute: nous aimons à croire que, de son côté, le prieur ne dissimulait pas, et que son voyage à Chères, pendant l'automne de 1769, n'avait eu qu'un but, celui de voir et d'encourager le malade. Mais, assurément, il était aveugle : les conséquences de son acceptation d'un pareil legs auraient dû lui sauter aux yeux. Ses deux sœurs n'étaient pas aussi naïves que le jeune de l'Orme ; M. et M"»« de La Masserie ne perdaient pas non plus de vue les vrais intérêts du principal héritier. Aussi, dès que la succession fut ouverte, les demoiselles de la Gandie déclarèrent la guerre c au jacobin », et le nouveau seigneur de Chères se rangea bientôt de leur côté. Tout naturellement, la correspondance cessa: nous ne voyons plus de lettres jusqu'en 1774.

§IV

Les héritiers naturels de Charles Chouet n'avaient pas attendu longtemps pour attaquer ses dernières volontés. La sénéchaussée fut saisie d'une demande, tendant à faire déclarer nulle et caduque la rente de 300 livres léguée à l'abbé d'Herville : les générosités du défunt, dont devaient profiter la dame Brette du Coudray, le notaire et la demoiselle Bonsergent, furent également contestées. Le résultat final des débats tourna en faveur des demandeurs. Un acte notarié de juillet 1772 nous apprend, que le legs D^nis-Jean Chouet avait été annulé , que la veuve avait droit seulement à une rente annuelle de 000 livres, que le sieur Boyvier avait consenti une réduction de 650 livres sur ses 2,000 livres, et que M'^"*' Bonsergent recevrait seulement 100 livres par an au lieu de 150 livres.

Quant au partage des biens, il ne se termina qu*au mois de mai 1774. Gandouard, chargé de l'estimation, vit son travail rejeté par les demoiselles de la Gandie. Deux autres experts, Ruillé et Bourdon, durent procéder à une nouvelle visite, qui ne fit que confirmer les évaluations de leur confrère. Le lieutenant-particulier, M<* Thébaudin de La Rozelle , devant lequel les vieilles tantes avaient porté leurs plaintes et leurs récriminations, finit par établir l'accord.

Le règlement assignait à Crespin de Chères le fief et le manoir seigneurial , la grande ferme de Chères, le lieu de la Pierre, le Petit-Chères, les deux Bussonnières et les bois y attenant, huit quartiers de vigne au clos de Cherais et diverses pièces de terre détachées. Marie et Madeleine- Jacquine avaient dans leur lot le bordage de Longlée et le lieu des Marres.

La liste des rentes à acquitter était bien longue : citons seulement, outre les 600 livres dues à la veuve, qui s'était retirée à la Ferté - Bernard , celle de 100 livres au sieur Plumard de Dangeul, au capital de 5,000 livres. Ainsi l'emprunt de Charles-Denis Chouet n'était pas encore amorti.

Le dernier procès devant la sénéchaussée avait vivement blessé Madeleine -Jacquine, qui vendit à fonds perdus, au denier dix , les Grands - Ecotais et le lieu de Longlée.

Marie ne fit pas de même. En quittant Placé, lors du décès de son cousin, elle avait suivi l'exemple de sa tante et s'était retirée à l'abbaye de la Perrigne. Elle y mourut, en 1780 , sans deshériter son neveu , qui eut Montchevrier.

Madeleine-Jacquine, fidèle à sa rancuns, n'eut pas plustôt réglé avec le seigneur de Chères cette nouvelle succession , qu'elle s'enquit d'un acquéreur pour le Heu des Marres. En 1782, elle le vendait à M« Jean Le Gras, procureur au présidial, moyennant 5,672 livres, qui furent placées à rente viagère. Enfin, le printemps de 1785 emporta la dernière des filles de Louise Ledemé.

Charles-Louis Crespin avait été plus heureux dans ses elTorts pour apaiser Tabbé d'Herville.

Au mois de février 1774, la correspondance entre Toncle et le neveu était rétablie. Mais, quelle froideur d'abord! € L'acceptation que jai faitte, Monsieur, du pennier de gibier et de poulardes que vous m'aves envoyé a produit en moi , je ne vous le dissimulerai pas , une violence dont le princippe a été de ménager vôtre sensibilité : vous m'entendes sans doutte. Vous m'obligerés donc infiniment d'en rester là par la suitte. Je n'exige rien de personne et je suis fâché que vous vous soies constitué dans la dépense que vous avés faitte à cette occasion. Je vous en remercie, Monsieur, mais de grâce, que ce soit pour la dernière fois. Ce sera le don le plus agréable que vous pourrés me faire.

Je suis, Monsieur, vôtre très humble serviteur, > l'abbé D'HERVILLE.

La lettre suivante roule sur les formalités à remplir pour rendre foi et hommage à Monsieur, frère du roi. C'est un progrès : l'abbé s'était rendu chez le chancelier du prince et il avait obtenu que son neveu fût dispensé d'aller à Paris prêter serment, comme vassal du nouveau comte du Maine.

Un an après, la glace n'était pas encore tout à fait fondue : mais les envois de gibier n'étaient plus reçus avec difficulté , on s'entretenait d'affaires ; les souvenirs amers du passé tendaient à s'effacer de plus en plus. Enfin , en mars 1777 , l'amitié est revenue ; le prieur d'autrefois reparaît, toujours serviable, toujours donneur d'avis. Il envoie à son « cher neveu > une caisse dans laquelle se trouvent une épée, un

couteau de chasse et un service de table complet en belle argenterie. Il lui fait présent pour son épée d'un « fourreau de roussette blanc » et il dit à ce propos: c Gela vous servira le jour de vos noces ». Plus loin, il ajoute : c J'ai fait choix d'un ceinturon de cuir d'Angleterre de préférence, sur l'observation que m'a faitte un homme d'epée, qui a le goût fin. Je vous observerai d'après son avis que les honêtes gens ne sont plus dans l'usage de mettre le ceinturon sur la veste, comme cela se pratiquoit autrefois, cela ressent le coureur, le domestique ou le soldat. On porte le couteau de chasse comme on fait l'epée et non pas le long de la cuisse »

Au mois de juillet suivant, l'abbé d'Herville se rendit à Savigné et il assista aux noces du sieur de l'Orme : la lettre précédente faisait prévoir ce dénouement. Il avait annoncé qu'il viendrait en chaise de poste ; il parlait de son valet, loin de crier misère , comme autrefois. Que lui était-il donc arrivé?

Un acte du 16 mars 1772 nous l'apprend en partie. Ce jour-là , notre bénédictin prenait en personne possession du prieuré commendataire simple de Saint-Pierre de l'Abbaye, près dd Pithiviers, sur la résignation que lui en avait faite M« François Henri de Copley, prêtre. C'était un bénéfice assez considérable, puisque le nouveau prieur s'était engagé à payer à son prédécesseur une rente viagère de 2,400 livres. La même année, avait eu lieu la visite et montrée des bâtiments, et dans le procès- verbal dressé par l'expert, dom Denis-Jean Chouet était qualifié docteur de la maison de Sorbonne. Ce n'est pas tout : la fortune ne se lassait pas de le combler. Dans un bail de 1775 de l'office claustral, sacristie et manse d'Augerolles, on le voit avec un nouveau titre, celui d'abbé de Saint-Pierre-des-Arcis.

Ce dernier bénéfice était plus riche que les autres , et dès lors on s explique la chaise de poste. L'heureux titulaire pouvait se permettre ce luxe, et il apportait dans ses

bagages d'autres preuves de la situation prospère qu'il avait su S3 créer. Entre autres cadeaux destinés aux jeunes époux, il avait choisi pour sa nièce une « coiffure malines brodée i> et des manchettes, qui ravenaient à 408 livres; pour son neveu, des <t manchettes valenciennes » estimées 132 livres.

§ VI

Le mariage de Charles-Louis Crespin fut célébré vers la fin de juillet 1777. La nouvelle dame de Chères était née le 5 avril 1753 : elle s'appelait Louise-Jacquine Belin. Elle était fille de Joseph-Louis-François Belin, marchand, demeurant à Bonnétable, et de Louise Petibon.

Il n'y avait pas grande fortuhe dans la maison Belin : la mariée avait des frères, et l'on est porté à croire que l'inclination, bien plus que l'intérêt, avait décidé le seigneur de Chères.

Le commerce des Belin prit peu à peu des développements assez grands et la Révolution ne fut point pour eux le signal de la ruine : ils s'enrichirent, lorsque tant d'autres perdaient tout.

D'un autre côté, les bonnes traditions d'ordre et d'économie, apportées à Chères par Louise-Jacquine, firent prospérer le ménage : le mari lui-même était de sa nature très-propre à seconder des efforts, qui devaient le mener non-seulemeut à l'aisance, mais à une véritable opulence.

En peu d'années , on voit déjà des résultats du genre de vie adopté et suivi jusqu'au bout avec une constance remarquable.

Le lieu de Longlée, aliéné par l'irascible Madeleine- Jacquine, avait été racheté. Celui du Perray avait été vendu et le prix retiré de cette vente avait servi en partie à l'acquisition d'une métairie plus considérable, située dans la

paroisse de Savigné et nommée La Brière. Enfin, le 15 septembre 1788, M. et M">« de Chères avaient traité avec M« Pierre Bidault, écuyer, seigneur de Ruigny, et dame Perrine-Félix Le Coutelier de La Courbe, son épouse, pour l'achat d'une maison de la rue de la Tannerie, au Mans, connue sous le nom d'Ecole de Saint-Benoît et portant le numéro de ville 1406 (1).

§ VIL

Quand la Révolution brisa l'ancien régime, Charles-Louis Crespin n'émigra point. Nous ignorons avec quels sentiments il s'était vu dépouiller des privilèges, dont il aVait joui.

Il nous reste peu de pièces de cette époque. En voici deux concernant les nombreuses mesures, qui furent prises pour faire table rase de l'antique institution féodale.

La première, datée du 22 mai 1791, est ainsi conçue :

« Le directoire du district du Mans autorise MM. les officiers municipaux de délivrer au sieur de Chères tous les effets mobiliers et ornements de la chapelle de Saint-Jean située en l'église de Savigné, qui seront constatés appartenir au d. sieur de Chères.

Au Mans, le 22 may 1791. »

FRANCHET, HOURDEL.

La seconde est une déclaration des biens nationaux vendus ou à vendre, dépendant du « cy devant fief de Chères ». Aux termes d'un décret, le ci-devant seigneur avait droit à une indemnité. Les objets détaillés forment

(1) V. Pesche, t. III, p. 57i-576 aux articles : Ecole de Saint-Benoit et Collège de TOratoire.

onze articles. Crespin de Chères ajoutait : « Laquelle déclaration j'affirme sincère et véritable, sauf néanmoins à

l'augmenter ou diminuer Les d. objets étaient sous le

devoir de 41 sols, 4 deniers de cens , faisant au principal 41 livres, 6 sols, 6 deniers, et pour indemnité et droits casuels 11, 925 livres 3 sols. »

De son côté, Tabbé d'Herville, privé de ses bénéfices, avait prêté le serment civique à Paris, le 27 août 1792 : puis, il était venu se réfugier chez son neveu, rue de la Tannerie.

Dénoncé sans doute comme prêtre insermenté, il fut saisi et conduit en prison, la 11 brumaire, an II (2 novembre 1793). Dès le lendemain, il écrivait à la citoyenne Crespin: « Ma chère nièce, je suis fort inquiet sur vôtre santé, celle de mon neveu, de vos enfants et de toute vôtre maison. La mienne est fort troublée par l'événement d'hier auquel je ne devois pas m'attendre. Mais que Dieu soit béni et loué! J'ai, ma chère nièce, dans la crainte que vôtre repos ne fût aussi troublé, mandé à madame Martin de s'emparer des clefe de mon armoire pour m'envoyer en cas d'absence de vous et de vôtre mari ce qui me sera nécessaire, scavoir : des chemises, cols, chaussettes, bas, ainsi qu'une des boîtes de fert blanc qui sont dans mon secrétaire et de bien la remplir de tabac. Je vous prie d'y joindre une cuiller de buis, une de vos

cuillers d'etain et une fourchete de fert une demie main

de papier, mon ecritoire, des plumes, de la poussière

rouge de plus, envoyés moi la partie d'un de mes gros

brevieres pour la partie d'hivert, metés y, je vous prie, le reglet qui est a un autre breviere qui n'est plus de saison.... voilà bien des recommandations que je vous faits, pardon mille fois et soies persuadée du sincère attachement avec lequel je suis bien sincèrement.

Ma chère nièce,

Vôtre serviteur FHERVILLE. »

Nous avons quatorze autres lettres ou billets du même genre , écrits dans le courant de brumaire et au commencement de frimaire. Le prisonnier réclamait souvent une copie de son serment : il comptait sur la production de cette pièce pour obtenir son élargissement. Il fut en effet relâché, ynais nous ne savons àquelle époque.

Le 12 prairial, an III, il donnait à son neveu l'usufruit des rentes qu'il possédait et de la pension qu'il recevait de la Nation, à condition d'être logé, nourri, vêtu, blanchi et soigné jusqu'à son décès (1).

Il avait accompli, le 15 floréal précédent, un acte bien plus important ; nous en trouvons la mention suivante dans le Registre des rétractations conservé à l'Évêché :

« Denis-Jean Chouet d'Herville, {Prêtre, religieux dominicain, puis abbé commendataire de l'abbaye de Saint-Pierredes-Arcis, jureur, schimastique , traditeur de ses lettres de prêtrise, s'est retracté de ses serments, a abjuré le schisme et ses erreurs, fait sa profession de foi et sa soumission à l'Église, en présence de M. Paillé, vicaire-général et de témoins qui ont signé avec lui le 5 may 1793. »

En repos avec sa conscience, le vieux prêtre vécut encore près de deux ans et demi ; sa nièce le soignait avec un dévouement filial, qui ne se démentit pas un instant. Il mourut, le 2 frimaire an VI , dans sa soixante-dix-huitième année.

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