‹ Le filleul de la mortChapitre 2 sur 5 · Contes et Poésies, page 1 83 . Paris, Hachette · texte numérisé non relu

Contes et Poésies, page 1 83 . Paris, Hachette

2. Le nom de la Mort est masculin en allemand, der Tod. C'est un parrain aussi que cherche le paysan du conte lorrain. Nous en avons fait une marraine, à l'exemple de Mmc Ackermann.

leurs, faire un plus mauvais choix. La Mort est « douce au pauvre monde » ; elle accueillit la requête du bûcheron et se chargea de l'avenir de son fils. Pendant longtemps l'étrange parrain ne parut guère s'occuper de son filleul; mais, lorsque l'enfant eut grandi et que le moment fut venu pour lui de prendre un état, il en fit un médecin. Il lui donne ainsi ses instructions pour l'exercice de sa profession :

Prends cette poudre, elle renferme en elle Une vertu. La plus mince parcelle Guérit sans faute. Eût-on dans le cercueil Un pied déjà, la vie en un clin d'oeil Refleurira. Mais donne-toi de garde De l'employer si tu me vois jamais Près d'un mourant : il est mien désormais, Il m'appartient et son sort me regarde. Si tu voulais, dans ton aveuglement, Me le ravir, pour t'en ôter l'envie Apprends que lui guérirait sûrement, Mais tu paierais ce larcin de ta vie.

Ainsi muni d'un remède infaillible, notre docteur acquit bientôt gloire et fortune. On venait à lui de tous côtés. Un jour, il reçoit

l'ambassade d'un roi voisin dont la fille était en danger de mort. Il part, sa poudre en poche, il arrive en hâte au chevet de la princesse.

11 était temps : dans sa frêle poitrine

Avec effort un dernier souffle errait.

Près de quitter cette forme divine,

L'âme hésitait, comme un dernier attrait

La retenait : l'enfant était si belle !

Ses grands yeux clos avaient un charme encor.

La dernière heure avait versé sur elle

Une beauté, la grâce de la mort.

La Mort était là, en effet. Le jeune médecin la voit, mais il voit en même temps la jeune fille expirant dans la fleur de sa beauté.

Il la regarde, et cet aspect l'enchante. En la voyant si belle et si touchante, De prime étrenne il lui donna son cœur, Mais sans espoir. Il attachait son âme A ce rameau, sachant qu'il se brisait.

Bref, le médecin guérit la princesse, et meurt lui-même à sa place. La cruelle marraine ne fit pas grâce au filleul qui l'avait bravée; saisi par elle, il ne vit pas renaître

celle qu'il lui avait arrachée en se sacrifiant lui-même; et la princesse ne sut jamais à quel muet dévouement elle devait son retour à la vie et à la santé.

Tel est le conte des frères Grimm et de Mme Ackermann. Voyons maintenant le nôtre.

Dans le fabliau lorrain, ce n'est plus la misère qui motive le choix fait par le paysan, c'est une idée morale. Ce brave homme s'était mis en tête la bizarre idée de ne donner pour parrain à son enfant qu'un homme absolument juste. Ceux qui connaissent le paysan savent que la justice est à ses yeux la grande vertu. Il croit avoir tout dit quand il a dit de quelqu'un : C'est un homme juste. La bonté le fait sourire; il est tout près d'y

voir de la faiblesse. Mais la justice! Il s'incline devant elle par une révérence profonde. S'il en est ainsi encore aujourd'hui, à plus forte raison cela devait-il être dans ces temps malheureux du moyen âge, où le peuple des campagnes vivait sous l'oppression des pouvoirs féodaux. En proie à l'injustice, dans une société fondée sur l'inégalité, où la force l'emportait régulièrement sur le droit, il devait appeler de ses vœux un pouvoir dont la terrible équité se ferait sentira tous également, sans distinction ni de rang ni de fortune. Ce pouvoir existait, c'était la Mort.

La Mort devint ainsi pour lui le représentant de la justice absolue : telle est l'idée philosophique développée par le conteur lorrain.

Le paysan veut donc dans le parrain qu'il donnera à son fils une justice entière et sans défaillance. Imbu de cette idée, il refusera, l'un après l'autre, un seigneur, un homme

de guerre, un abbé, et Jésus lui-même qui s'offrait à lui. Il acceptera la Mort, qui viendra à son tour, car elle est pour lui la personnification suprême de la justice.

Telle est la première partie du récit. La seconde nous fait entrer dans un autre ordre d'idées, et l'esprit gaulois s'y égayé sur un de ses thèmes favoris, la raillerie de la médecine et des médecins. En faisant d'un médecin le filleul de la Mort, le conteur allemand semble n'avoir eu aucune intention satirique. Il n'en est pas de même du conteur lorrain. Dans son récit, le docteur ne reçoit pas de poudre miraculeuse : le paysan lorrain ne croit pas aux remèdes infaillibles; mais il apprend de son parrain à distinguer les cas où la maladie est mortelle de ceux où l'on peut en appeler au secours de l'art. La chose est bien simple: il n'a qu'à regarder si fa Mort, visible pour lui seul, se tient en tête ou au pied du lit : en tête, la perte est

certaine; au pied, le salut est assuré. Dans ce dernier cas, on comprend que le médecin agira à coup sûr. Il n'a même rien à faire, et l'eau claire tiendra lieu de panacée.

Comme dans le conte allemand, le filleul de la Mort est appelé au chevet d'une princesse mourante; il la sauve, mais sans mourir à sa place, et par la bonne raison que la maladie n'était pas mortelle. Le voilà célèbre et médecin de la cour. Comme c'est un rusé compère, — on n'est pas filleul de la Mort pour rien, — il impose au public par sa réserve et maintient sa réputation d'habileté. Il vit dans les honneurs, fait venir auprès de lui ses vieux parents. Ici le vieux Thibaut rentre en scène, et avec lui une nouvelle idée prend place dans le récit, une troisième partie commence. Il s'agit de l'amour de la vie, de ce sentiment inné au cœur de l'homme et qui résiste à toutes les épreuves , à tous les maux de l'existence.

C'est la vieille idée qui inspirait au fabuliste antique la fable célèbre de la Mort et le Bûcheron, celle qui dictait le fameux mot de Mécène, ce galant homme. Le conteur lorrain la reprend et la développe à sa manière. Ni Thibaut ni son fils ne veulent mourir, en dépit des ennuis et des langueurs d'une lente et triste vieillesse. Il faut bien s'y résigner pourtant. Nous retrouvons ici la justice de la Mort, son impartialité fatale : elle clôt le conte par un dernier coup de sa faux, après avoir donné un nouvel exemple de son inflexible équité.

L'idée de la fin inévitable a frappé de tout temps les esprits des hommes, instruits, par le spectacle de la mort, du sort qui les attendait. Elle a servi de thème aux méditations

des philosophes et aux lamentations des poètes. Sophocle, dans ce chœur d'Antigone où il célèbre en si beaux vers la grandeur du génie humain, après avoir énuméré les miracles de ce génie inventif, s'écrie douloureusement : « Contre la mort seule il n'a pas d'asile! » On connaît la pallida Mors d'Horace, heurtant d'un pied fatal et indifférent regum turres et pauperum tabernas, vers que Malherbe devait si heureusement traduire et qu'avait traduits avant lui, d'une façon plus naïve et moins harmonieuse, un brave poète du XIIIe siècle, Hélinand :

Mors, tu abas à un seul jour Aussi le roi dedens sa tour Com le povre desous son toit '.

Il n'est pas de lieu commun plus rebattu, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, que

i. Vers cités par M. Lenient, la Satire en France au moyen âge, page 406, édition de 1877.

cette vieille plainte sur la brièveté de la vie et sur la rigueur du destin qui nous condamne, tous tant que nous sommes, à mourir. Mais cette Mort inexorable, qui nous laisse crier en se bouchant les oreilles, cette fatalité morne à laquelle rien n'échappe, n'avait pas chez les anciens ce caractère de suprême justice qui attache la vengeance du pauvre à la mort du riche, le triomphe de l'opprimé à la chute de l'oppresseur. Cette idée est fille du moyen âge; elle est née du profond malheur de ces temps féodaux où le pauvre victime du riche , le faible du puissant, trouvaient une satisfaction secrète à voir la Mort frapper au-dessus de leurs têtes ceux qui les dominaient de si haut, et se consolaient de descendre dans la tombe par la pensée que ces maîtres orgueilleux auraient aussi leur heure fatale.

C'est vers le XVe siècle que la Mort prend chez nous ce caractère de grand justi-

cier. La Mort, on l'a déjà remarqué l9 est la sombre reine de ces temps calamiteux; son spectre décharné plane sur cette époque de guerres, de trahisons, d'assassinats, de fléaux de toutes sortes; elle règne par le fer et par le poison, par la famine et par la peste. La Mort, à qui Villon, cet échappé au gibet, consacre la touchante ballade des Neiges d'antan, et que Shakespeare appellera plus tard la reine des tombeaux et la tombe des rois, la souveraine maîtresse de toutes les choses mortelles 2, hante alors toutes les imaginations. Ceux qui se sont le mieux servis d'elle la redoutent plus que les autres. Louis XI, le terrible niveleur, tremble devant elle; il s'entoure de reliques et multiplie les pratiques de dévotion pour obtenir

i. Lenient, ouvrage cité, page 407.

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