‹ Le fils à papaChapitre 10 sur 35 · EAU FROIDE · texte numérisé non relu

EAU FROIDE

M. et madame Herrmann parlaient volontiers de leur « tub », c'est-à-dire du bain de siège froid qu'ils prenaient régulièrement, chaque matin, le premier dans un plateau tout rond ; la seconde dans un fauteuil en zinc.

Jamais M. Herrmann ne se rendait à Paris sans emporter avec soi son plateau tout rond. Le fauteuil de madame Herrmann avait d'autre part un couvercle. On y pouvait loger des pantoufles, des éponges, des bas, du linge de corps et le goûter des enfants. Ce plateau et ce fauteuil étaient vraiment des membres de la

famille Herrmann. Ils reparaissaient à tout propos dans la conversation du mari et de la iemme.

Madame Herrmann disait ;

— Je venais de prendre- mon tub...

Ou bien :

— J'allais prendre mon tub...

Ce propos semblait fort inconvenant à madame de La Mare. Il fournissait à M. de La Mare un thème à des plaisanteries de haulte gresse.

Les enfants de M. et madame Herrmann avaient aussi de petits fauteuils et de petits plateaux en zinc qui s'enchâssaient dans le fauteuil et dans le plateau paternel et maternel, comme ces boîtes à surprises fabriquées par les Indous et qui s'ouvrent indéfiniment les unes dans les autres.

Le tub du jeune William était une cérémonie très anglaise. M. Herrmann aimait à s'en donner le spectable matinal avant que de descendre à ses aifaires. La nurse asseyait au milieu du plateau le jeune gentleman tout nu.

Elle lui vidait sur les épaules deux brocs d'eau bien froide. Le petit paquet de chair rose tournait subitement au violet. Mais l'enfant ne poussait pas un cri, sachant que la réaction irait, en ce cas, jusqu'à la fessée. Et aussi bien, avec les jours, le désagrément de cette secousse s'atténuait. Le jeune William prenait son tub tout à fait correctement, comme les petits Anglo-Saxons qui sont peints dans les affiches du Pear's Soap.

Au contraire, la toilette d'Henry était chaque matin une cérémonie tragique. Les efforts combinés de sa mère et de sa nourrice sèche ne réussissaient pas toujours à lui imposer l'ablution la plus légère. 11 prétendait défendre son nez et ses oreilles contre toute entreprise de leur part. Dans ses colères, il lui était arrivé de renverser la bouillotte où l'on faisait tremper un thermomètre afin de s'assurer que l'eau tiédie était au moins à la température de la chambre.

Ces séances de vociférations se terminaient invariablement par des enrouements. Henry

passait sa vie dans les rhumes. La rigole du nez lui pelait à force de tâter du mouchoir. Il mettait un paletot pour passer d'une chambre à l'autre ; il ne sortait qu'avec des cravates, comme un ténor d'opéra.

— Je vous donnerai cent sous, ma bonne nourrice, avait déclaré M. de La Mare, le jour où Henry passera une semaine sans éternuer...

Là-dessus, les cravates avaient été doublées, les précautions accrues... et aussi les rhumes.

Dans ces conditions , la rencontre du jeune William, la vue de son nez toujours sec, étaient, pour madame de La Mare une épreuve douloureuse. Elle en vint, dans son inquiétude , à murmurer devant madame Herrmann :

— Comme vous avez de la chance !

La mère de William aimait à faire des prosélytes. Elle eut l'habileté de ne point triompher de cet aveu d'angoisse.

Elle dit, de sa voix chantante :

— J'attribue la santé de notre fils à l'excellence de son hygiène...

— Mais Henry lui aussi est bien soigné I Nous prenons pour lui mille précautions...

— Vous en prenez peut-être trop, chère madame!... Regardez Williapi : il a toujours le cou, les bras et les jambes nus...

— Question de tempérament...

— Non pas I De régime. Son tub quotidien le met à l'abri des coryzas... Système anglais.

Cette dernière parole était de trop. Mais madame Herrmann avait plus d'orthodoxie que de sainteté et elle ne put se retenir de la décocher comme une flèche au cœur de cette mère inquiète.

Le même soir, le ménage de La Mare commenta cette causerie avec amertume. Ils soulagèrent leurs cœurs de la jalousie qui les étreignait. Ils attribuèrent successivement à la nourrice, à la température et à la Providence, la délicatesse incompréhensible d'Henry. Ils se fortifièrent mutuellement dans Texcellence de

leurs principes d'éducation, puis, brusquenient, ils capitulèrent.

Ce fut M. de La Mare qui eut le courage de prononcer la première parole :

— Quoi qu'il en soit, dit-il, on ne peut nier que ce régime d'eau froide réussisse aux enfants des Herrmann...

— Évidemment, répondit madame de La Mare, car ils naissent lymphatiques avec moins de fond que d'apparence.

— Si on essayait de l'appliquer à Henry?... Il y eut un silence cruel. Enfin, madame de

La Mare prononça :

— Si le docteur Ducastel en prend la responsabilité... Moi je suis découragée...

Le conciliabule eut lieu dans la matinée le lendemain.

M. de La Mare avait décidé que ce matin-là il ne descendrait pas au Cercle; madame de La Mare n'avait pas fermé les yeux de la nuit ; Henry avait le rhume au bout du nez, comme à l'ordinaire. Seul, le docteur Ducastel se présentait à cette conférence avec son menton

rasé au velours, sa cravate blanche, — immobile comme un bibelot de porcelaine — et son imperturbable sérénité :

— Les Herrmann, dit-il avec un peu d'humeur, n'ont pas inventé la médication qu'ils vous préconisent. Il y a longtemps que nous connaissons les effets que l'eau froide exerce sur la température périphérique : la modification de la circulation capillaire, la surexcitation des ramifications nerveuses, la provocation des actes réflexes. Ce n'est point la médication anglaise, mais la nôtre qui a distingué la première, entre les effets immédiats de l'hydrothérapie, qui sont antiphlogistiques, sédatifs ou excitants, et les effets consécutifs, qui sont reconstituants, résolutifs et spoliateurs. Ce qu'il y a de véritablement anglais dans la pratique de l'hydrothérapie, c'est le cynisme avec lequel cette nation prolifique se débarrasse des sujets de rebut. Les sujets robustes sortent fortifiés de cette épreuve, les autres se noient dans le plateau, et c'est un bienfait pour la race.

M. et madame de La Mare écoutaient, consternés.

— Alors? demanda le père d'Henry.

— Alors? interrogea sa mère, dans un sursaut d'angoisse qui lui donnait l'expression, tout en âme, des Mères de Douleur.

— Estimez-vous qu'Henry doive tenter une telle épreuve?

— S'il peut s'y accoutumer... dit le docteur.

— Vous n'avez pas l'air bien chaud...

— Pour l'eau froide?...

Il parut que le docteur trouvait cette facétie excellente, mais il en sourit seul. Cet oubli de la politesse l'ayant indisposé, il se leva :

— Enfin, que nous conseillez -vous?

— Essayez...

— Vous dites cela bien mollement ?

— Mais non , chère madame 1 Essayez aujourd'hui même... Je vous le conseille.

Déjà, il avait remis son chapeau. Il parlait sur la porte.

M. de La Mare voulut assister au bain froid

iOG LE FILS A PAPA

d'Henry. Il imposa assez rudement silence à la nourrice qui levait les bras au ciel.

Au premier contact de l'eau, l'héritier des de La Mare se raidit ainsi qu'un bonhomme en pain d'épices. Son père insistant, il devint rouge comme une tomate et, même, il lui mordit la main. M. de La Mare ne put résister à un mouvement de colère. Il administra le fouet à son fils avec quelque vivacité. Sur quoi, la nourrice sortit de la chambre, déclarant qu'elle ne voulait pas « voir ça » , et madame de La Mare, tout à fait hors d'elle-même, arracha Henry des mains de son mari en gémissant :

^ Mais tuez- le doncl... Tuez-le donc pendant que vous y êtes î . . .

Il fallut à la maisonnée entière une journée pour se remettre. Le rhume d'Henry n'avait pas empiré, malgré la fessée et la douche, mais ses parents étaient tout à fait aphones, et ils avaient la courbature aux quatre membres.

Ce fut le premier et le dernier essai d'eau froide. Le soir, avant de s'endormir sur l'oreiller conjugal, M. de La Mare déclara :

— Je comprends que l'on sacrifie un petit dans une portée de lapins. Henry est fils unique. S'il a les bronches délicates, grâce à Dieu, son père est indépendant, et lui laissera assez de fortune pour qu'il passe les hivers rigoureux dans des climats tempérés.

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