LA PREMIERE FABLE
Cette joie fut la première que M. de La Mare eut par son fils, dans l'ordre de l'esprit : le jour de la Saint-Edouard, Henry lui récita, avec le secours de deux souffleuses, la fable bien connue de la Cigale et la Fourmi.
M. de La Mare était alors dans sa trentesixième année et le jeune Henry venait d'achever sa cinquième. Du jour de sa naissance à cet acte heureux, il avait étonné ses parents par les prodiges de sa précocité. La nourrice sèche s'associait à cette admiration par naïveté, et l'institutrice du jeune Henry par complaisance.
LE KILS A PAPA lOÔ
Comment ces heureux parents auraient-ils été avertis que leur émerveillement était une aventure aussi commune que le développement rapide de leur fils ? Dans l'évolution de tous les enfants, les progrès quotidiens des quatre premières années tiennent des i)rodiges de l'avril. D'une semaine à l'autre, les bourgeons éclatent, les feuilles se développent, les boutons promettent, les fleurs s'épanouissent, la vie triomphe ; elle embaume, elle emplit les yeux, elle réjouit les âmes.
Jours heureux vers lesquels ce couple de parents devait se retourner, plus tard, comme vers un songe de paradis entrevu ! Il y avait eu dans leur vie un temps où leur maison était un temple et où ce temple enfermait un dieu innocent. Vigilants autour de son sommeil, ils avaient cessé d'être les marionnettes un peu comiques que la vanité, la médiocrité des passions et du caractère, la naïveté de l'égoïsme faisaient d'eux dans le traintrain de chaque jour. Pendant quelques heures au moins, ils
avaient été la Sainte Famille, deux amours
parallèles, veillant sur un enfant sans défense, comme si, dans sa chair fragile, jl avait, avec le leur, porté tout l'espoir du Monde.
Entre ses rhumes et ses colères, Henry en usa comme le reste des enfants. Il chanta de longues cantilènes où sa langue s'exerçait à appuyer des consonnes sur cette voyelle « a » qui jaillit des lèvres de l'homme dans son premier cri de douleur.
Il dit :
— Ma... ma... ma...
Ce qui, indistinctement, grâce à la traduction de la nourrice sèche, à la bonne volonté des visiteurs et selon les circonstances, signifiait (( papa », « maman », « ma bonne tante Le Rond » et « ma chère nounou ».
Il dit :
— Na... na... na...
Que l'on pouvait traduire par « nanan » , c'està-dire tout ce qui concerne la nourriture, ou c( non... non... » alias « je ne veux pas 1 », phrase de protestation contre l'autorité paternelle, maternelle, avunculaire et nourricière
qui, dans l'obscure cervelle du jeune Henry, semblait devancer l'exacte connaissance de sa volonté personnelle.
Il dit :
— Da... da... da...
Même dans des occasions où nul cheval ne paraissait à l'horizon, voire un animal qui ressemblât à ce quadrupède, tel que l'épagneul favori de M. de La Mare, ou une simple poule échappée de la basse-cour.
Et madame de La Mare conjectura qu'elle ne s'était point trompée, lorsque, dès la première heure, elle s'était écriée à la vue du nouveau-né :
— Il sera général I...
Sur ce dernier chapitre, M. de La Mare était moins affirmatif. Non qu'il doutât des facultés d'Henry et de son brillant avenir. Mais la discipline militaire lui était un peu suspecte :
— Moi qui suis indépendant, disait-il, je pourrais bien avoir engendré un fils aussi indépendant que moi-même 1
— Da... da..., répondait Henry.
Et le père concluait :
— En tout cas, ce sera un homme de cheval...
A trois ans, l'héritier des de La Mare commença de s'asseoir sur le tapis, dans le fumoir, à côté de son père, et à considérer un journal, gravement, pendant des phases d'attention qui duraient bien le temps de compter jusqu'à vingt, exactement comme s'il lisait.
La première fois que M. de La Mare eut le spectacle de ce manège, ses yeux se troublèrent. Il crut assister à un miracle.
Il songea :
— Henry sera un grand homme politique... l'honneur de son pays... la revanche du parti des honnêtes gens...
Déjà il le voyait à une tribune, avec une cravate blanche et des favoris de ministre. Il levait le bras. Il tonnait. Il mettait en fuite un monde de pygmées qui tous avaient la figure antipathique de M. Herrmann.
A trois ans et six mois le jeune Henry s'éprit momentanément de la lune. Il voulait qu'on
la lui montrât, le soir, par la fenêtre, quand elle se lève au loin sur les flots et fait trembler un îlot de clarté à la surface de la mer. Alors, il appuyait son petit front contre la vitre glacée. Il levait son doigt vers le ciel et il prononçait :
— Lune I... Lune 1...
A ces minutes-là, la mère tremblait comme si, subitement, elle avait vu pousser des ailes à son fils, comme si elle eût craint que, guidé par ce rayon, il ne s'échappât de ses mains et retournât là d'où elle le croyait venu. Et elle qui avait été une jeune fille d'esprit positif, sans songerie romanesque, elle qui n'avait guère lu que des vers classiques, elle qui aurait cru commettre un péché en ouvrant toute seule un volume de Musset, elle sentait tressaillir ses entrailles. Elle se disait tout bas, avec la voix intérieure :
— Est-ce que j'aurais enfanté un poète ?... 0 mon petit Henry, promets-moi que tu ne seras pas trop tendre ! . . . Laisse-toi seulement aimer 1 . . . Aimer, vois-tu, cela fait trop souffrir!...
En attendant qu'Henry composât des poèmes, on décida de lui en faire apprendre par cœur. Ceux qui avaient pour eux la consécration du temps et de la tradition. Longtemps, madame de La Mare avait résisté à cette idée. Elle craignait de fatiguer la mémoire d'Henry. Mais l'excellente demoiselle qui donnait des leçons à l'enfant représenta que le poids d'une fable de La Fontaine ne lui fatiguerait pas plus la mémoire que les couplets de la complainte de Malbrough. D'ailleurs, le jeune William Herrmann était déjà capable de réciter en anglais d'importants fragments du Livre de la Sagesse et des autres prophètes d'Israël.
Cet argument triompha des hésitations de madame de La Mare. Henry fut soumis à un système d'entraînement où les vers du fabuliste alternaient dans sa bouche avec des perles de cacao pur.
Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau
ne lui sortit du gosier, sans qu'une pastille de
chocolat en eût graissé la complaisance. Ce fut l'affaire de dix boîtes et de trois mois de patience angélique.
Madame de La Mare était persuadée que la vivacité d'esprit d'Henry était un obstacle à ses progrès :
— Il a tant d'imagination I disait-elle, c'est un obstacle à l'attention passive 1
Il lui arrivait, au cours de la journée, d'appeler Henry à soi. Timidement elle lui demandait, avec mille cajoleries :
— Le petit Henry veut-il faire plaisir à sa maman? Veut-il réciter sa fable?...
— Non! répondait Henry sans se déranger. Et madame de La Mare, qui, dans son fds,
tenait absolument à admirer quelque chose, s'extasiait sur la décision de ce refus :
— Il aura de la volonté I disait-elle.
M. de La Mare aimait que l'anniversaire de son saint patron fût fêté avec un éclat exceptionnel. Ce jour-là, il ne descendait point à son bureau ni à son cercle. A son petit lever, il recevait la visite de ses employés et les félici-
talions empressées de ce « bon Gratis ». Ensuite, il descendait à l'église. Il assistait à une messe dite aux intentions de son père, lequel, conformément à la vieille tradition française, s'était nommé Edouard avant son fils. Le soir, un dîner de gala réunissait autour d'une table très fleurie tous les amis de M. de La Mare. Il y en avait dans le nombre que M. de La Mare détestait cordialement, — tels ses voisins M. et madame Herrmann.
Ce fut après le déjeuner de midi, en présence de la tante Le Rond qui n'aimait point à se mêler aux relations mondaines qu'eut lieu la cérémonie de la récitation d'Henry,
Il entra, pris comme un cheval qui va se dérober, entre sa mère et son institutrice. L'excellente nourrice sèche surveillait les derrières. Il se fit répéter cyniquement toutes les promesses qui lui avaient été chuchotées à l'oreille dans la coulisse. M. de La Mare et la tante Le Rond en ajoutèrent de nouvelles. Alors seulement il se décida. La fable lui jaillit du gosier comme un dîner trop lourd. Mais
l'heureuse stupeur de M. de La Mare et un attendrissement qui était tout à fait contraire à ses principes n'en furent pas diminués. lis firent légèrement trembler sa voix, au banquet du soir, tandis qu'il répondait au toast de M. Herrmann.
Ces sentiments le dominaient encore à un tel point au moment où il posa la tête sur l'oreiller conjugal, que le jeune Henry de La Mare faillit perdre, ce soir-là, ses privilèges de fils unique.
On en fut quitte pour la peur.