‹ Le fils à papaChapitre 9 sur 35 · MA BONNE NOUNOU · texte numérisé non relu

MA BONNE NOUNOU

Il arriva, par un heureux hasard, que le frère de lait d'Henry mourut « d'une fuite de ventre ». Ce nourrisson s'était moins bien trouvé du « petit pot » qu'Henry du sein. Il se décida à retourner là d'où il élait venu. Sans doute, il estima qu'un gueux a peu d'intérêt à demeurer dans un monde où rien ne lui appartient, pas même la fièvre de lait qu'il a provoquée chez sa mère en lui jaillissant des entrailles.

Le père de ce philosophe précoce jugeait l'allaitement mercenaire à un autre point

de vue. Il était sûr qu'un travailleur qui n'a que son salaire ne peut songer à arrondir une vigne. Reste donc le profit qu'une femme bien conformée, bonne laitière, peut amasser aux dépens des bourgeois. Cette honnête spéculation, plusieurs fois répétée, avait permis au père de lait d'Henry d'acquérir deux lopins dans le voisinage de sa masure, bien exposés au soleil. Il en guettait un troisième.

Il n'entendait pas que le chagrin, coupant le lait de sa Bourguignonne l'obligeât, de ce chef, à laisser sa nourriture en plan. Il s'entendit avec les parents d'Henry pour cacher la mauvaise nouvelle tandis que le jeune monsieur perçait ses incisives inférieures; puis, on se préoccupa des incisives latérales; puis, de la petite molaire. D'autre part, l'éruption de la canine tomba en plein sevrage. Henry allait sur ses vingt mois, quand M. et madame de La Mare prirent courageusement leur parti. Le lait de la nourrice avait fini de jaillir, il n'y avait plus qu'un médiocre inconvénient à laisser couler ses larmes.

Pour calmer la douleur de la Bourguignonne, M. de La Mare avait beaucoup compté sur cet argument :

— Puisque votre enfant est enterré depuis six mois, ma pauvre nourrice!...

— Hélas ! mon bon monsieur, je venons seulement d'en être instruite !...

Elle brûla les lettres où le vigneron avait continué de lui donner chaque semaine, des bonnes nouvelles de l'enfant défunt. Elle était si affligée que, pendant quinze jours, elle oublia de remonter la belle montre d'or que la tante Le Rond lui avait donnée afin de tempérer son chagrin.

Elle embrassait passionnément la tête légèrement piriforme d'Henry.

Elle disait :

— A présent que mon Julien est mort, c'est Noël qui sera ton frère de lait...

— Certainement, ma bonne nourrice...

— Et ta nounou; ne te quittera plus, mon petit Henry !.. . Jamais!... Jamais!...

Elle ne voulait plus retourner au pays^ revoir son. vigneron qui l'avait dupée.

Ces dispositions servaient les intentions de M. et de madame de La Mare. Ils se gardèrent donc de représenter que ce père de famille avait cru bien faire, et qu'après tout il restait à la nourrice deux enfants qui réclamaient son retour au logis.

M. et madame de La Mare considéraient ce père et ces enfants bourguignons comme de vagues entités. Leurs pensées ne s'arrêtaient pas sur eux, sur leurs besoins, sur leur abandon. Ils croyaient sincèrement que leur nourrice était le résultat d'une génération spontanée. Elle n'avait dans le monde nulle attache qu'euxmêmes. Elle n'était pas une créature humaine qui, un soir de vendange, était revenue des pressoirs alanguie; pas de la chair amoureuse qui avait tressailli dans une alcôve obscure, pas de la résignation paysanne qui avait longuement porté son fardeau sans murmurer, pas de la maternité douloureuse qui, pour l'amour des siens, avait fait le sacrifice de l'exil. Pour la commodité d'Henry, elle avait surgi de terre avec ses seins gonflés de lait — comme ces servi-

leurs de féerie qu'une trappe élève des dessous du théâtre.

Les jours passèrent et la nourrice d'Henry accepta la perte de ce fils comme elle s'était résignée à tous les accidents qui avaient marqué les saisons de sa vie : la chute de son père du haut d'un arbre, l'enflure de son tablier avant la noce, les ravages des grêlons dans sa vigne, enfin toutes les calamités inévitables qui viennent d'en haut ou d'en bas.

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