‹ Le fils à papaChapitre 12 sur 35 · CATECHISME · texte numérisé non relu

CATECHISME

Dès son âge de dix ans, le jeune Henry s'était formé de Dieu une idée personnelle. 11 le concevait à peu près comme Louis XIV en usa avant la salutaire et tardive influence de madame de Maintenon : sous la forme d'un allié avec lequel on traite de puissance à puissance. Le Dieu du jeune Henry, celui qu'il priait chaque soir avec plus de régularité que de ferveur, avait créé le ciel et la terre tout exprès pour qu'à un moment donné une personne de bonne bourgeoisie, qui s'appelait M. Edouard de La Mare, épousât une

femme de son monde et qu'il en eût un fils unique.

Le jeune de La Mare était persuadé que le bon Dieu encourageait les petites poules à lui pondre des œufs bien frais, qu'il s'intéressait paternellement à ses rhumes, enfin, que les « Légions Célestes » se réjouissaient quand le chérubin de la villa de Port-Neuf avait consenti à lécher sa cuiller de sirop antiscorbutique. Ce bon Dieu paternel empêchait le mignon de tomber ; il le bénissait pour un éternuement ; il lui épargnait la colique. Il intervenait dans tous les actes les plus médiocres de cette vie enfantine, comme une espèce de nourrice sèche, démesurément tendre et dévouée, dont le firmament tout entier était le tablier bleu, et les petits nuages, le bonnet à ruches.

M. de La Mare voyait venir sans inquiétude le moment oîi il devrait charger des ecclésiastiques d'achever une éducation théologique si heureusement commencée. Il savait que ce principe domine l'enseignement de l'Église :

« Toute autorité vient de Dieu. «

Il ne craignait pas que l'on ruinât dans l'esprit de son fils, sous couleur d'humilité chrétienne, la certitude que lui et son père étaient des êtres privilégiés, placés, par la faveur divine, dans une sphère aussi élevée au-dessus de la bassesse des déchargeurs de quais, des charbonniers de navires, des électeurs de M. Herrmann, que la villa où Henry était né dominait les cheminées de paquebot, les quartiers ouvriers, les fumées d'usine.

L'enseignement que le très jeune fils de M. de La Mare allait recevoir au début de sa vie de raison fortifierait plutôt ces excellents principes qui sont la base de toute société solidement établie et particulièrement les conditions essentielles de la félicité d'un bourgeois à particule.

Pour bien établir ses privilèges de naissance, M. de La Mare obtint pour son fils toutes les « dispenses » qu'un curé de paroisse et un archevêque ne peuvent refuser à un monsieur de La Quelque Chose, décidément bien pensant et qui soutient de sa bourse les œuvres persécutées.

C'est-à-dire que l'on épargna au jeune Henry une année de catéchisme préparatoire, afin de ne pas l'exposer au fangeux contact des fils de débardeurs qui apportaient sur les bancs de l'instruction chrétienne des culottes à jour, des mains douteuses et des chevelures inquiétantes. Bien entendu, ce motif ne fut pas allégué dans sa crudité : on recourut à la bienveillance du docteur Ducastel ; on parla de la délicatesse d'Henry, de l'inquiétude des contagions.

Madame de La Mare s'était faite la monitrice d'Henry et elle s'effrayait un peu, au moment où, pour la première fois, son fils devait se plier à une règle commune, de constater qu'elle n'avait sur lui nulle action sérieuse. Elle ne doutait point que le sacrement qu'Henry allait recevoir modifiât, comme par miracle, ces fâcheuses dispositions. En attendant, elle supportait avec patience toutes les bourrasques de son écolier.

Elle le poursuivait des heures entières, à travers les potagers avec son catéchisme à la main. L'héritier des de La Mare ne se lassait

pas de cette partie de cache-cache où il avait tous les avantages, puisqu'il avait pris le parti de ne pas répondre quand sa mère appelait, époumonée :

— Henry !... Mon petit Henry, où es-tu ?... Enfin, lorsqu'il était découvert il s'élançait

vers la maison, il allait se glisser sous son lit. Là seulement, de guerre lasse, il consentait à répondre.

— Voyons, mon petit Henry, qu'est-ce que c'est que la paresse ?

— S'sais pas...

— La paresse est un amour coupable du repos, une lâcheté qui fait qu'on néglige ses devoirs plutôt que de se faire violence... Et la colère, mon petit Henry ?

Le catéchumène qui avait consenti à répéter la définition de la paresse, ne dissimulait pas à sa mère qu'on abusait de sa bienveillance :

— Voyons, la colère ?...

— Zutl...

Il prétendait avoir appris cette fâcheuse locution dans la fréquentation du garçon

d'écurie. Personne, dans tous les cas, ne lui avait enseigné le trépignement de pieds dont il couvrait, comme d'un roulement de tambour, la lecture résignée de sa vertueuse institutrice :

— La colère est un mouvement déréglé de l'âme qui nous fait repousser avec violence ce qui nous déplaît.

Il arrivait pourtant qu'un goût immodéré pour les sucreries, conservé de la première enfance, déterminât le jeune Henry à sortir de dessous son sommier. Dans ces cas, il négociait avec méfiance les conditions de sa capitulation :

— Tu me donneras des pralines?... Va les chercher.

Il fallait que la mère cédât. Alors seulement, en croquant une amande, le « fils à papa », répétait la définition soufflée.

— La gourmandise, mâchait-il la bouche pleine, est une passion immodérée du boire et du manger.

Henry reprochait vivement à ses parents leur

pusillanimité. N'avait-il pas maintenant le spectacle quotidien des promenades équestres du jeune William qu'un homme d'écurie faisait parader sur un poney hirsute, gros comme le poing, que M. Herrmann avait fait venir des Shetland, à grands frais.

La notion que « l'envie est une tristesse qu'on ressent à la vue des biens du prochain » n'empêchait pas l'héritier des de La Mare de manifester une jalousie jaune comme un coing de Provence. Cette espérance seule le rassérénait un peu. M. de La Mare avait affirmé qu'un jour ou l'autre le poney ferait un écart et que le jeune William lui passerait par-dessus les oreilles.

En attendant que l'événement coniirmât cette prudente résistance aux caprices de son fils, madame de La Mare était considérablement troublée à la pensée qu'il faudrait entretenir Henry de la luxure et de ses inconvénients. Elle avait fait à ce sujet une démarche inquiète auprès du curé de la paroisse. Elle lui avait demandé s'il n'y avait pas moyen de sauter

ce chapitre. Elle s'était portée garante de l'innocence angélique de son fils.

L'ecclésiastique avait répondu avec bon sens que beaucoup de parents se formaient des illusions sur la naïveté de leurs enfants, que la malice était une des conséquences précoces du péché originel, enfin que les Pères de la Doctrine avaient parlé de ces matières avec tant de réticences, que le catéchisme ne pouvait éclairer inutilement sur les erreurs de la chair une pureté tout à fait complète.

Madame de La Mare comprit qu'il fallait se soumettre et que si elle pouvait interdire à son fils de monter sur un poney, il n'était pas en son pouvoir d'empêcher qu'on le contraignît à chevaucher la luxure. Toutefois, quand il lui demanda avec un appétit de questions d'ordinaire moins vif :

— Qu'est-ce qu'ils veulent donc dire avec leur œuvre de chair ?

Elle riposta sur un ton d'indifférence :

— Tu sauras cela quand tu seras plus grand.

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Et il ferma un œil comme les perroquets auxquels on apprend à porter arme sans leur expliquer la théorie et qui ont l'air de dire à leur éducateur : « Mon vieux, j'en sais bien plus long que tu ne crois 1 »

Vers la même époque, il arriva que le jeune Henry refusa de casser sa tirelire au profit d'une œuvre de compassion très chrétienne. Sa mère en fut légèrement choquée et elle pria M. de La Mare d'intervenir. Il s'y refusa carrément, feignant d'approuver la décision de son fils :

— Tant mieux, dit-il. Il saura se garer des tapeurs. Moi, j'ai été trop faible. C'est une réaction salutaire.

Par exemple M. de La Mare, se fâcha tout rouge quand il apprit qu'Henry s'était mis dans le cas d'être refusé à son examen de première communion. Il prit le catéchisme en main et interrogea son héritier présomptif avec une violence terrible.

— Tu oublies, dit-il, que ton grand-père et ton père ont toujours tenu la première place

dans cette ville, par leur fortune comme par la

supériorité de leurs moyens? Je suppose que tu ne vas pas déchoir I

Et comme Henry semblait, malgré tout, piqué au vif, le père rouvrit le catéchisme au hasard et demanda d'une voix plus douce :

— Qu'est-ce que l'orgueil ?

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