COMMUNION
Le jeune Henry de La Mare passa son examen de catéchisme un peu plus mal que nombre de jeunes charbonniers qui, avec plus d'émerveillement que lui, avaient entendu conter la Légende du Ciel. Il fut néanmoins admis à sa première communion.
On n'en doutait pas, les exemples chrétiens qu'il recevrait dans sa famille suppléeraient à l'insuffisance de son instruction dogmatique. Pouvait-on d'ailleurs infliger à une famille si bien pensante l'échec d'un refus ? Henry vint donc s'asseoir dans l'église paroissiale, au milieu
d'une pompe qui épuisait les efforts des hommes à mettre de la beauté autour de ce qu'ils vénèrent; c'est-à-dire que beaucoup de lumières étoilaient la voûte froide de l'église, que les prêtres avaient revêtu des ornements d'or fin, que des fleurs meublaient les recoins sombres, que les fillettes étaient enveloppées de neigeuses mousselines, que les garçonnets avaient des brassards aux bras, que leurs pères portaient en grand nombre des gants blancs et que leurs mères avaient arboré des chapeaux clairs, plumes et rubans.
Au-dessus de ces splendeurs médiocres, le curé de la paroisse commentait du moins une pensée divine :
— « Notre Père qui êtes aux cieux», déclamait-il avec une emphase pleine de majesté dont l'effort allait à décrasser les mots de la rouille d'usage pour leur rendre l'éblouis sèment primitif, « que votre nom soit sanctifié... »
Et il parlait de cette fraternité qui efface les rangs, les dignités, les inventions des hiérarchies
humaines, confond tous les chrétiens dans l'égahté du Banquet de Yie.
Le jeune Henry écoutait d'une oreille distraite, il comparait la finesse de ses habits de drap, l'éclat de son gilet blanc, aux uniformes quelconques de ses jeunes voisins. Il remarquait que son brassard avait des franges d'or et que les leurs n'en avaient point. Son cierge était, aussi, plus lourd que leurs cierges.
— « Que votre règne arrive ! » lançait d'une voix tonnante l'orateur sacré.
Et, à grands traits, il dépeignait ce paradis terrestre qu'aurait pu être la société des hommes, si à l'infirmité de leurs institutions ils avaient substitué le Règne de Dieu.
M. de La Mare écoutait ces propos avec un recueillement convenable. Il estimait toutefois que le Règne de Dieu — tel que le rêvait M. le curé de la paroisse — était l'image d'une société un peu anarchiste. Est-ce qu'un bon roi n'aurait pas mieux fait l'affaire? De vagues perspectives s'entr'ouvraient du fond desquelles M. de La Mare voyait ce souverain venir. Il
s'approchait du jeune Henry, devenu un homme. Il lui disait :
— Votre père me désirait de toute la force de son intention. Me voici de retour... Je vous attache à ma personne...
M. de La Mare était si absorbé dans ses songes heureux qu'il n'entendit point commenter la parole redoutable par où les lèvres promettent que le cœur se résignera :
— « Que votre volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel... »
Car il y a des jours où les voûtes de l'église se tendent de voiles noirs, où les larmes blanches des broderies remplacent la splendeur des ors, où l'orgue gémit comme le vent d'équinoxe dans les cyprès d'un cimetière. Et, à cette heure-là, le Père veut trouver nos cœurs sans révolte.
— Seigneur 1 Seigneur! priait madame de La Mare en joignant avec une piété fervente ses gants gris-perle et très glacés. Seigneur, faites à cet enfant, jusqu'à vous, un chemin long et facile... Conservez-lui ses parents qu'il
aime... Conciliez-lui l'estime des hommes... Que la douleur ne le visite point... Que les joies permises s'attachent à sa maison comme les pigeons à leur colombier. . . Cette parole-là est de vous, Seigneur; je l'ai lue dans vos Écritures; quelle soit la devise de cette chère vie... Substituez pour lui, à votre volonté — si souvent pesante — la tendre vigilance de sa mère !
La tante Le Rond avait, pour la circonstance, transporté sur une capote de tulle le chardon qui, depuis une vingtaine d'années, ornait ses bonnets noirs. Elle se sentit remuée au fond de son âme paysanne quand M. le Curé demanda à Dieu, pour tous les jours de leur vie, de donner le pain à ces petits enfants. Aussitôt elle supputa dans sa mémoire ce qu'elle laisserait exactement à Henry après sa mort. Elle pouvait se rendre devant Dieu cette justice : elle transmettrait augmenté son patrimoine et l'héritage de feu Le Rond. Toujours elle avait montré une scrupuleuse prudence dans tous ses placements.
Elle ne dépensait pas pour vivre, la vingtième partie de son revenu. Au bout des gants qu'elle portait pour ce jour de fête, elle sentait les reprises qu'elle avait faites elle-même dans son goût d'économie. Jamais elle ne s'était accordé aucune douceur personnelle, dans la pensée qu'un jour son neveu Edouard aurait un fils unique, et que, en se privant, elle augmentait, pour l'avenir, le pouvoir et le lustre du nom familial.
L'ardeur que tous ces pères et toutes ces mères avaient mise à demander, à l'appel du prêtre, le soutien du pain de chaque jour pour leurs enfants bien-aimés, fit tomber dans cette indifférence de lassitude qui suit les élans de sincère piété le commentaire de la Doctrine sur le pardon des offenses.
Souvent, quand le jeune Henry s'était mis dans d'abominables colères, quand il avait jeté sa timbale à la tête de ceux qui le servaient, refusé obstinément d'obéir, enfin commis quelque faute grave, ses parents lui avaient dit avec componction :
— Demande pardon à Dieu...
Et il avait joint les mains par condescendance, parce que sa colère était passée, ou simplement pour avoir la paix. Il était bien sur d'ailleurs qu'il connaissait une recette infaillible et d'un usage commode pour obtenir le pardon de ses parents: il suffisait qu'il s'obstinât. Que de fois il avait tenu tête à sa mère jusqu'à ce qu'enfin elle lui demandât presque suppliante :
— Je t'en prie, mon petit Henry, demandemoi pardon...
Et alors il avait cédé, magnifiquement, comme un souverain qui fait grâce à son peuple. Il lui avait mis les bras au cou dans un élan de tendresse où il y avait la fierté de sentir l'étendue de son pouvoir :
— Ma petite maman chérie... mon petit papa chéri...
Quelle puissance d'indignation ou d'inquiétude aurait résisté à cette câlinerie? Henry répétait donc bien volontiers la parole qui tombait du haut de la chaire. A présent, il ne
concevait plus le vieux Dieu d'Israël, l'ancien Jéhovah vengeur comme une nourrice aveuglée par sa tendresse de lait, mais comme un grand-père d'une sensibilité constitutionnelle, auquel on faisait trop de plaisir, une espèce d'aumône, quand, de temps en temps, du bout des lèvres, on lui disait : « Pardon, mon Dieu ! »
Pour la tenlation dont un bon chrétien doit prier Dieu de l'éloigner, elle ne semblait point aussi redoutable à M. de La Mare qu'à l'excellent doyen qui tonnait contre elle. Il y a, en effet, des licences désapprouvées par l'Église et qui sont une nécessité de la bonne éducation. C'est ainsi que M. de La Mare entendait bien que le jeune Henry passât un peu sa jeunesse aux dépens de la créature avant d'entrer dans les nœuds du mariage.
Et d'autre part la tante Le Rond, qui avait mentalement achevé l'inventaire de sa fortune, en était à se demander si elle n'avait pas fait preuve de pusillanimité en refusant le prêt à des taux très rémunérateurs.
Seule madame de La Mare se laissait emporter par le prêtre où il voulait la conduire. Et quand, dans un sursaut pathétique, il cria, en désignant tous ces néophytes : — « Mon Dieu, délivrez-les du mail... » Elle eut la vision d'Henry entouré de démons qui avaient les pernicieux dehors de courtisanes , voire l'hypocrite apparence — peut-être encore plus funeste — de jeunes filles sans dot, de demoiselles à marier. Ce spectacle était décidément insoutenable. Madame de La Mare ensevelit son visage dans ses gants glacés et versa des larmes brûlantes.
Au travers d'un brouillard de larmes elle aperçut son cher fils qui s'approchait de l'autel. Elle pensa qu'un jour elle reverrait Henry à cette place, à côté de quelque jeune femme, elle aussi voilée de mousseline. Ce jour-là, son fils lui échapperait, on le lui prendrait, il cesserait d'être uniquement à elle.
Elle voulait écarter cette image et se réjouir. Elle n'y réussit point. Elle le sentait maintenant : toute la vie, elle aurait pour cet enfant
non seulement des entrailles de mère, mais une jalousie de maîtresse. Son angoisse était trop forte, son amour trop profond pour qu'elle pût les tenir à péché. Il fallait qu'elle l'apportât à Dieu, qu'elle le répandît comme une offrande, qu'elle mît son douloureux égoïsme sous celte protection divine.
Les bras croisés, la tête baissée, Henry élait revenu à sa place, qu'elle sanglotait encore :
— 0 mon Dieu I gardez-le-moi !... A moi !... à moi seule I . . .