AMITIÉS DE COLLÈGE
Le goût que M. de La Mare professait pour l'autorité ne s'étendait point à celle qui prétendait assigner des limites à sa propre indépendance. C'est ainsi que pas un instant il ne songea à confier aux Bons Pères l'instruction de son fils.
Il disait volontiers que madame de La Mare n'aurait pu se résigner à cette séparation. Il était bien aise de cacher sa propre faiblesse derrière cette maternelle sollicitude. D'ailleurs, le médecin Ducastel l'avait fortifié dans la décision qu'il souhaitait prendre.
— Comme médecin, avait dit l'homme de l'art, je ne puis croire qu'une éducation au monde soit supérieure à celle qu'un enfant de bonne famille peut recevoir dans la maison de ses parents : allaitement maternel, éducation paternelle, voilà les vrais moyens de former un homme. Les Pères substitueraient à la nature de votre fils — qui est la vôtre, celle de votre père, celle de vos aïeux, — un état d'esprit artificiel. De ce fait, ils vous sépareraient l'un de l'autre, votre fils serait à eux. Il ne serait plus à vous.
D'autre part, madame de La Mare se souvenait qu'un de ses jeunes cousins avait beaucoup souffert dans un établissement ecclésiastique. Il se nommait Robin. Les fils de bonne noblesse qui partageaient ses études l'avaient baptisé ; « Robin-Mouton ». Ils ne l'abordaient jamais sans lui dire tout d'abord : « Bè... bè... bè... ». Et si les maîtres du collège n'approuvaient point cette brimade, ils ne se défendaient pas de partialités évidentes dont souffraient les jeilues roturiers;
M. de La Mare n'était pas bien sûr que les deux particules qu'il avait lui-même séparées de son nom patronymique suffiraient à protéger Henry contre de telles railleries. Il lui semblait entendre des voix ironiques demandant à son fils :
— De La Mare de Quoi?... De La Mare aux Grenouilles?...
La pourpre de la colère lui en montait aux joues.
Il décida de confier son fils aux maîtres de l'Université.
Dans cette intention, quelques semaines avant la rentrée d'octobre, il alla visiter de sa personne le proviseur du lycée. Afin de donner plus d'éclat à sa visite, il s'y rendit en voiture découverte avec deux hommes sur le siège et un chapeau à huit reflets.
Le proviseur lui fit une bonne impression par l'empressement qu'il mit à accueillir un personnage si considéré dans la ville. L'exemple que donnait M, de La Mare pouvait entraîner des hésitants. M. le proviseur le déclara vraiment patriotique.
M. de La Mare daigna sourire :
— Moi, dit-il, qui suis indépendant...
Il se carrait dans le fauteuil de velours vert, les jambes croisées, un de ses gants défait, sa canne de jonc à pomme d'argent debout, entre les cuisses. Un nuage subtil d'eau de Cologne flottait autour de ses mouvements pleins de désinvolture. M. le proviseur, qui souffrait d'une migraine, causée par l'excès de travail, en fut incommodé.
— Bien entendu, monsieur le proviseur, nous ne nous engageons pas à nous plier à toutes les exigences du règlement. L'enfant est délicat. Le médecin défend qu'on le surmène...
M. de La Mare n'attendit point une réponse dont il ne doutait pas. 11 rentra chez lui, enchanté de soi, comme à l'ordinaire, et, en somme, assez satisfait du chef de l'établissement :
— Il m'a l'air, dit-il à madame de La Mare, d'un fort brave homme. Mais il n'a pas deux sous de monde. J'avais envie de lui demander
OÙ il s'habille. Il m'a cité du latin... J'aurais pu, en échange, lui indiquer l'adresse de mon tailleur.
Comme les pères de famille de Port-Neuf étaient, pour la plupart, des commerçants, les uns notables, les autres modestes, rien n'était si discrédité dans cette ville que l'enseignement commercial. Une espèce de défaveur s'attachait aux enfants qui acquéraient quelques-unes des notions spéciales dont, par la suite, ils auraient pu tirer profit dans l'exercice de la profession paternelle. C'étaient les langues vivantes, la tenue des livres, les élémentaires notions d'économie politique que l'on peut installer dans des cerveaux d'enfants, la géographie commerciale, les principes du droit d'affaires.
Il semblait que la poursuite de ces connaissances pratiques jetât une vulgarité nécessaire sur ceux qui les acquéraient. Elle était, dans tous les cas, l'aveu que l'on aspirait simplement à la vie de négoce. Et ces mômes commerçants qui avaient une si juste fierté
de leur effort, de leur hardiesse d'entreprise, de leur initiative, étaient les premiers à dédaigner l'étude scientifique de leur artl Ils rêvaient autre chose pour leurs fils. Ils abandonnaient l'enseignement commercial aux enfants de leurs plus pauvres employés.
Au contraire, le latin avait cet avantage qu'il servait de masque à une ignorance universelle. Le fils d'un important négociant qui, à vingt ans, entrait dans le bureau de son père, était incapable d'écrire une lettre d'affaires. Il était merveilleusement porté a dédaigner ce qu'il ignorait, à s'éloigner d'un milieu où sa naissance l'appelait à commander, alors que son ignorance le réduisait a l'école du plus humble. Ainsi, d'une génération à l'autre, s'aggravait ce détachement de la vie laborieuse qui, à la mort de M. Delamare, le grand-père, avait obligé son fils Edouard de s'en remettre aux capacités du « bon Gratis » et qui allait précipiter le petit-fils du créateur de la fortune dans toutes les tribulations des rois fainéants.
On décida que le jeune Henry passerait par l'enseignement classique, qu'il en suivrait les cours en qualité d'externe, que, quatre fois par jour, il serait accompagné au collège et reconduit à la villa par un domestique attaché à sa personne. De cette façon, M. de La Mare comptait protéger son fils contre les fréquentations douteuses, et madame de La Mare éviter qu'Henry se jetât sous les roues d'un omnibus.
n ne fallait pas qu'il se battît sur les places, l'hiver, avec des boules de neige, qu'il suivît les rues, en été, du côté du soleil. On voulait lui éviter les engelures et les transpirations, le mettre à l'abri des camaraderies et des brimades, prolonger, dans l'existence commune, la vie d'exception où il avait vécu. Le domestique portait les livres, le cache-nez et le parapluie de son maître; lui, descendait au lycée les bras ballants.
Au contraire, le jeune William Herrmann fréquentait le collège avec la liberté d'un étudiant. Sa mère lui avait acheté en Suisse un havresac de soldat, extérieurement recou-
vert avec de la peau de vache. Les jambes perpétuellement nues, malgré ses onze ans déjà sonnés, les mains dans les poches, la poitrine ouverte par le poids qu'il portait dans son dos, William poussait devant soi, avec une indépendance si tranquille que les mauvais plaisants ne se frottaient guère à ses poings. On n'avait pourtant pas vers lui ce vertige qui, d'ordinaire, entraîne vers la force les enfants contre les hommes. On flairait en effet que, derrière cette indépendance du jeune Iferrmann, il n'y avait point de bonté ni de fantaisie, mais seulement un égoïsme solidement armé pour sa propre défense.
Au contraire, Henry se sentit, dès le premier jour, un goût très vif pour le jeune Léon Gratis, le fds de ce « bon Gratis ».
Le soin môme que les parents d'Henry avaient mis à lui faire ignorer l'existence de ce contemporain porta le jeune de La Mare à le découvrir. Léon lui plut parce qu'il était serviable, bon enfant, un peu voyou, merveilleusement chez soi dans la rue, parce qu'il
parlait argot et qu'il était au courant de tout, parce qu'il fumait, parce qu'il lisait les journaux, renversait les boîtes à lait, bousculait les étalages.
D'ailleurs, aussi laborieux qu'il était turbulent. Premier en comptabilité, premier en écriture, premier en géographie commerciale, premier en anglais, premier en allemand, premier en mathématiques.
A la porte du collège, il tenait une bourse de timbres-poste. Il vendait, échangeait, camelotait, consultait des catalogues, savait vanter sa marchandise, gagnait sur toutes les opérations.
Le jour où, pour la première fois, Henry parla de ce camarade à ses parents, M. et madame de La Mare froncèrent à l'unisson les sourcils.
Le père demanda :
— C'est le fils de Gratis ?... de mon bon Gratis ?
Et la mère :
^- 11 est donc dans ta classe?
LE Kl LS A l'A l'A 1 i"
Pourtant, M. de La Mare rit décidément quand Henry lui montra un timbre qu'il venait d'acheter à son nouvel ami.
— C'est admirable I s'écria-t-il. Voilà Gratis le fils qui vend à mon fils des timbres-poste que Gratis le père décolle sur les enveloppes de mes lettres I Quand je vous répète, ma chère amie, que j'ai bien placé ma confiance. . . Mon bon Gratis est un admirable commerçant!...
LES MAITllES D HENRY
M. de La Mare ne parlait que noblement de ceux qui vouent leur vie à l'instruction de la jeunesse. Cela était d'accord avec ses principes, avec son goût de l'autorité. Après Denys le Tyran, il estimait que, portes closes, en face de ses élèves tremblants, le magister est encore Thomme du monde qui ressemble le plus à un monarque absolu. Toutefois, ce respect du pédagogue n'avait guère, chez M. de La Mare, que l'épaisseur d'un vernis. Il s'écaillait ici, là; il ne résistait pas à l'ongle. Dans le tréfonds de son âme, M. de La Mare avait au contraire un
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instinctif dédain pour toutes les personnes qui se coiffent d'une toque, qui se vêtent d'une robe et qui se consacrent à cette besogne ingrate : l'éducation des écoliers. M. de La Mare, du haut de son indépendance, jugeait leur position modeste. Il les voyait surveillés par M. le proviseur qui s'habillait si mal, tracassés par messieurs les inspecteurs qui n'avaient pas une idée beaucoup plus exacte de l'élégance. Tout ce monde vivait dans le tremblement d'un personnage lointain, difforme, à visage changeant, — passagère créature de M. Herrmann et de ses charbonniers — qui s'appelait le Ministre, Maître des avancements, des grâces, ce fantoche prenait, dans le recul, une figure de dieu. Et cela faisait sourire M. de La Mare, avec un peu de pitié pour des craintes si enfantines, des compétitions, à son avis, si médiocres.
Pour une fois, le préjugé de M. de La Mare était véritablement aristocratique.
Nul doute en effet que le seigneur féodal n'ait conservé au delà du règne de Louis-Philippe (où cependant son pouvoir était déjà bien
diminué) le mépris de ceux qui prennent la peine de faire quelque chose, pour un salaire, par vocation, voire pour l'amour de la gloire. Ce dédain s'était légèrement modifié dans la caste à laquelle appartenait M. de La Mare. Il n'avait changé ni de motifs, ni d'objet. Les notables armateurs et négociants dont M. de La Mare et ses pairs étaient issus considéraient comme risques de guerre les entreprises d'argent très hardies, parfois aventureuses, auxquelles ils étaient mêlés, et qui, tour à tour, selon les caprices de la bataille commerciale, leur apportaient la ruine ou le butin.
Du cœur de cette audace, ils toisaient avec une moue de grands seigneurs les hommes sans ambition, qui, aux soubresauts delà lutte, préféraient les régularités d'une vie médiocre, les certitudes d'une retraite maigre comme une aumône.
Et peut-être ces riches négociants étaient-ils portés à croire qu'au fond il y avait plus de réelle poésie dans leur vie de joueurs, plus de philosophie dans leur résignation aux caprices
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de la fortune que dans tant de commentaires lyriques, écrits en marge des arts poétiques — dans tant de dissertations sur la pauvreté stoïcienne, débitées devant les écoliers, par habitude et du bout des lèvres.
Cette opinion, dans ce qu'elle avait d'excessif et d'injuste, était d'autant plus chère au père d'Henry, que, personnellement, M. Edouard de La Mare n'avait jamais pris une part active à la bataille des affaires. Tl avait hérité de ce préjugé avec sa fortune.
M. de La Mare et ses pareils ne soupçonnaient pas qu'après la joie d'avoir donné la vie à des enfants, il n'en est pas de plus haute que l'espoir de façonner l'esprit d'une génération, de l'orienter vers un idéal que l'on aperçoit clairement soi-même, et qui, pour ces conducteurs d'âmes, revêt les souriantes couleurs d'une Terre Promise.
Il est vrai que si au début de leur carrière,
— à cette heureuse minute de la vie où l'on aspire à être un bon ouvrier du Grand (Euvre,
— quelques-uns des maîtres d'Honry avaient
formé ces nobles songes, — pour la plupart, les désillusions de l'existence, les tyranniques nécessités du pain quotidien les avaient singulièrement rabattus. A l'époque où le jeune de La Mare se confia à eux pour faire son premier voyage à travers les paysages de la poésie, de l'histoire et de la pensée, ils n'étaient plus ces fougueux coursiers d'Apollon, qui, de la minute où l'Aurore leur lâche la bride jusqu'aux écuries du Couchant, brûlent la route, dans la joie de faire jaillir la lumière.
Presque tons ils étaient devenus d'humbles « côtiers », qui, d'une borne à l'autre, pendant des années tirent le même fardeau, qui s'arrêtent un instant pour souffler au sommet de la montée, puis redescendent vers la borne d'en bas, résignés, atones, afln de s'accrocher sans fin à de nouveaux attelages.
Blasés sur leurs anciens enthousiasmes, ces maîtres en avaient noté la trace et jusqu'à l'expression même, en marge de leurs livres. Ils allaient à leur classe comme un ouvrier à sa
filature, pour surveiller une machine monotone, qui, d'un bout de l'année à l'autre, mâche, de la même façon, le même travail. Afin de diminuer autant que possible l'effort quotidien de la pensée, ils avaient, une fois pour toutes, rédigé leurs cours. Et ils dictaient l'histoire, ils dictaient la littérature, ils dictaient la géographie, ils dictaient les mathématiques, ils dictaient la chimie, ils dictaient la physique. Les élèves recopiaient ces brouillons d'une écriture plus soignée, avec une petite marge. Hebdomadairement, les maîtres passaient entre les bancs. Ils se faisaient montrer « les cahiers du net ». Pour le principe, ils en déchiraient quelquesuns. Ils illustraient les autres de signatures rouges et bleues afin d'empêcher qu'une génération de copistes vendît ses cahiers à la génération suivante et par ce subterfuge, la dispensât d'un effort d'initiative dont le maître entendait bien s'affranchir tout seul.
On disait des élèves qui avaient suivi cet enseignement pendant sept ou huit années :
— Ils ont fait leurs humanités.
M. de La Mare aimait l'autorité, mais comme il était merveilleusement Français, il travaillait souvent à l'affaiblir. C'est ainsi qu'il ne résistait pas au plaisir de raconter devant Henry deux ou trois historiettes d'un caractère malicieux.
Elles dataient du temps oîi lui-même avait fréquenté le collège de Port -Neuf. Un répétiteur qui avait une perruque y figurait à côté d'un maître atteint d'un léger bégaiement. Le premier, un jour, avait vu son toupet s'envoler au plafond par l'artifice d'un hameçon accroché à une ficelle. Le second trébuchait d'une façon lamentable au travers des Commentaires de César. Il chantait sur les premières syllabes du mot « capitaine » des litanies comiques dont l'imitation, par M. de La Mare le père, avait causé à M. de La Mare le fils des convulsions de joie.
Certaines traditions avaient d'ailleurs passé d'une génération à l'autre. C'est ainsi qu'au temps de M. de La Mare le père, on avait été obligé d'installer dans la classe d'anglais une
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espèce de garde-chiourme, afin d'empêcher que le professeur de langues vivantes fût scalpé par ses auditeurs. Au temps où M. de La Mare le fils fut à son tour initié aux beautés de Shakespeare, le garde-chiourme avait disparu. Mais la tradition était demeurée de se rendre à la classe de langues vivantes comme à une partie de plaisir. Il semblait que toutes les botes de l'arche de Noé s'y fussent donné rendez-vous, et que, sommées brusquement de parler le même idiome, elles l'eussent déformé à plaisir et par instinct de protestation selon leurs grognements naturels.
On eût dit, d'autre part, que le corps des professeurs formait comme une troupe de théâtre où le maître de mathématiques tenait nécessairement les emplois de comique-bouffe et de Jeannot. Il jouait éternellement devant des classes en délire la pièce des « Deux Distraits », toutes les petites pantomimes de « Pierrot qui tombe de la lune » et de r « Astrologue qui choit dans un puits ». Il se réfugiait dans la fréquentation des nombres
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purs, des misères que, dans une ingrate planète, lui infligeait un peuple de pygmées. Sourdement soutenus par leurs maîtres de latin et de grec, ces nains malfaisants considéraient le dédain complet des mathématiques, voire l'ignorance des quatre règles, comme le sceau d'une bonne éducation classique, la pierre de touche de l'intelligence littéraire *.
L'agrément que M. Henry de La Mare le fds prenait à ses classes de mathématiques et d'anglais, l'ennui profond que lui causaient toutes les autres, étaient à ses progrès un obstacle sérieux. Ses parents avaient donc imaginé de lui faire donner, à la maison, des répétitions de toutes choses, c'est-à-dire que ses maîtres lui ressassaient en particulier ce qu'ils avaient dit à tous en général.
Cette méthode offrait plusieurs avantages : elle donnait à de fort honnêtes gens l'occasion
1. Il faut placer tout cela à vingt ans en arrière. Je suis sûr que la physionomie de l'enseignement universitaire a bien changé. {Noie de l'auteur.)
de gagner quelques écus dont ils avaient besoin. Elle rassurait M. et madame de La Mare, un peu surpris de voir leur fds abonné aux dernières places de la classe. Enfin le jeune Henry considérait ces leçons comme une assurance pratique contre les pensums et la « retenue de promenade ».
« TELEMAQUE »
Le jeune Henry de La Mare usait malgré tout beaucoup d'heures à recopier sur « les cahiers de net » les éléments de littérature qu'on lui avait dictés sur ses cahiers de brouillon. On lui avait fait acheter par surcroît des livres où il trouvait plusieurs fois les mêmes choses dites dans les mêmes termes, ainsi que des « Recueils classiques » où des professeurs qui avaient de la notoriété assemblaient des morceaux de VAi^t poétique de Boileau avec des fables de La Fontaine, des fragments d'Athalie et des pages de Télémaque. Henry possédait, d'autre part, un
exemplaire complet de Télémaque, un Art poétique entier, un recueil intégral de Fables et les cinq actes d'Athalie.
Il y avait des jours où il devait étudier ces vers et cette prose dans le recueil complet ; d'autres fois, où il fallait les apprendre dans les « Morceaux choisis ». C'était une affaire d'État : sur ce chapitre si important, une erreur mettait en branle le code des punitions.
M. Herrmann et M. de La Mare ne s'entendaient pas sur grand'chose, mais ils tombaient d'accord que ces achats de livres avaient tout d'abord pour but de faire marcher le commerce de la librairie. En négociants qu'ils étaient, ils s'indignaient des doubles emplois. Ils estimaient que le truc des « Morceaux choisis » était peu digne de l'Université.
— Si je vous disais, s'écriait alors M. Herrmann, que l'on m'a obligé à faire l'emplette d'un nouveau Télémaque pour enseigner à William que Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse I J'avais à la maison cinq ou six exemplaires de cette médiocre rapsodie :
un Télémaque illustré, un Télémaque doré sur tranche, un Télémaque expurgé en Suisse... Que sais-je ? J'ai dû en acheter un septième ! Et cependant qu'avons -nous à faire des radotages de ce vieux Mentor, de la niaiserie de ce Télémaque, de la chimère des doctrines politiques, économiques et morales qui sont exposées là comme de fausses reliques ? Le roi Louis XIV — pour lequel, en ma qualité de huguenot, je ne suis pas suspect de tendresse, — n'a donné dans sa vie qu'une marque de bon sens : le jour où il a renvoyé à ses ouailles de Cambrai, ce prélat doucereux et intrigant, qui avait fait de son élève un parfait imbécile. Le vieux Roi jugeait le Télémaque comme un des monuments les plus dangereux de l'esprit clérical. Il avait bien aperçu, derrière toute cette mythologie en buis bénit, le confesseur, le directeur de conscience qui fermait, l'une après l'autre, toutes les issues de libre réflexion par où son pupille aurait pu lui échapper, et qui le ligotait dans les bandelettes d'une obéissance servile, afin
de régner un jour sur sa passive obéissance. Il n'y a qu'un malheur, c'est que les trois manuscrits originaux dont parle l'annotateur de l'édition revue et corrigée, n'aient pas été jetés au feu avec les « éditions furtives » et les éditions approuvées ! Nous serions débarrassés d'une des plus absurdes idoles auxquelles sacrifie la niaiserie de notre Université. S'imagine-t-elle donc que nous lui confions nos fils pour en faire des « dauphins » qui, jusqu'au bout de la vie, penseront d'après sa permission, et trembleront sous sa férule ?
M. de La Mare n'était point formé à l'éloquence de la tribune, il se trouva un peu étourdi par cette faconde. Il le sentait, pourtant, il aurait eu quelque chose à répondre au fougueux plaidoyer de M. Herrmann : par exemple, que ce réquisitoire n'était qu'une escarmouche isolée de la grande bataille que « la libre pensée » livrait, sur tous les points, à « l'esprit de tradition » .
Et M. de La Mare était sincère quand il affirmait que ce dernier esprit-là lui inspirait
plus de confiance que tous les autres. L'idéal du doux Fénelon ne lui répugnait point comme à M. Herrmann ; il le séduisait, bien plutôt. Son fils Henry lui apparaissait en effet comme un autre dauphin de France. Les méthodes d'éducation qui avaient paru, à un précepteur royal, excellentes pour former l'esprit et le cœur d'un futur souverain, continuaient de s'adapter aux destinées que, deux cents ans plus tard, M. de La Mare en trois mots, notable commerçant, petit-fils d'un cordier de navires, rêvait obscurément pour son fils unique.